‹ Œuvres completes de S. Alphonse de LiguoriChapitre 18 sur 132 · DE LA CONFIANCE AVEC LAQUELLE ON DOIT PRIER · texte numérisé non relu

DE LA CONFIANCE AVEC LAQUELLE ON DOIT PRIER

Excellence et nécessité de cette vertu.

Le principal avis que nous donne l’apôtre Saint Jacques, pour obtenir de Dieu les grâces que nous lui demandons, c’est de prier avec une entière assurance d’être exaucés, sans aucune défiance : Postulet autem in fide , nihil hæ^ siians^ Saint Thomas enseigne que la prière tire son mérite de la charité, mais que la force d’obtenir lui vient de la foi et de la confiance : Oratio habet efficiam merendi a charitate, efjicaciam vero impetrandi a fide,"^ Cette doctrine s’accorde avec celle de Saint Bernard, qui assure que la confiance est le seul moyen d'obtenir les divines miséricordes : Sola spes apud te [Domine) miserationis obtinet locum.^

Notre confiance en la divine miséricorde est extrêmement agréable au Seigneur, parce que nous honorons et

:'1) Jac. /. 6. (2) SI. % q. 85. a. i5. (3) De Annunc. s. 5.

G. WOYKN. 7

nous exaltoos par là sa bonté infinie, qu’il a voulu manifester au monde par la création de l’homme. — O mon Dieu ! s’écriait le Prophète-Roi , que tous ceux qui espèrent en vous se réjouissent; ils seront éternellement heureux, et vous habiterez toujours en eux : Lœtentur omnes qui sperant in te; in œternum exultabunt et hahifabis in eis. ^ Dieu protège et sauve tous ceux qui ont confiance en lui : Protector est omnium sperantium in 6e. ^ — Qui salvos facis sperantes in te:^ Quelles ne sont pas les promesses faites dans les Saintes Ecritures à ceux qui espèrent en Dieu! Celui qui espère en Dieu , ne tombera point dans le péché : Non delinquent omnes qui sperant in eo;^ parce que, dit David, le Seigneur a les yeux fixés sur tous, ceux qui se confient en sa bonté , pour les préserver de la mort du péché : Ecce oculi Domini super metuentes eum, et in eis qui sperant super misericordia ejus, ut eruat a morte animas eorurn.^ Ailleurs, c’est Dieu lui-même qui parle en ces termes : Quoniam in me speravit , liberabo eurn , protegam eum , . . . eripiam eum , et glorificabo eum Parce que (Remarquez cetle conjonction.), parce quil a mis sa confiance en moi, je le protégerai , je le délivrerai de ses ennemis et du danger de pécher, et je lui donnerai enfin la gloire éternelle. — Isaïe, en parlant de ceux qui espèrent en Dieu , s’exprime ainsi : Qui autem sperant in Domino y mutabunt fortitudinem y assument pennas sicut aquilœ, carrent et nonlaborabiinfy ambulabunt et non defi,^ dent:’' Us cesseront d’être faibles; ils acquerront en Dieu une grande force , qui sera toujours nouvelle ; ils ne sentiront aucune fatigue en marcliant dans la voie du salut, ils y courront sans relâche, ils y voleront comme des aigles.

(1) r«. a. 4^. (2; Ps. 41, 31. (3) Ps 40. 1. (4) Ps 33. J^3.

(5) Ps. 32. 48. Iq)Ps. 90. 44. (7j h 40. 34.

In silentio ei in spe erit fortitudo vcsira : ^ Toute notre force, en un mot, dit le même Prophète , consiste à mettre toute notre confiance en Dieu, et a nous taire, c’est-àdire, à nous reposer dans les bras de sa miséricorde, sans compter sur notre propre industrie ni sur les moyens humains.

En effet , est-il jamais arrivé que quelqu’un ait espéré en Dieu, et se soit perdu? Nullus speravit in Domino, et con fusils est.^ C’est cette confiance en Dieu qui faisait que David se croyait assuré de son salut: In te, Domine, speravi; non confundar in œternum.^ Eh quoi! s’écrie Saint Augustin, le Seigneur pourrait-il nous tromper? pourrait-il nous promettre de nous soutenir au besoin, si nous nous appuyons sur lui, et se retirer ensuite, lorsque nous l’invoquons? Non est illusor Deus , iit ad supportandum se offerat, et nohis innitentibus ei se subtrahat. David appelle heureux celui qui met sa confiance dans le Seigneur : Beatus homo qui sperat in te ;•* pourquoi? parce qu’il sera toujours environné de la divine miséricorde * Sperantem autem in Domino misericordia circumdahit.^ Dieu l’entourera de toutes parts et le gardera si bien qu’il sera en sûreté contre ses ennemis et contre tout danger de se perdre.

L’Apôtre nous recommande fortement la confiance en Dieu, en nous assurant que le Seigneur y attache de grandes récompenses : Nolite itaque amittere confidentiam vestram, quœ magnam habet remunerationem.^ Notre confiance sera la mesure des grâces que nous recevrons de Dieu : si la confiance est grande , les grâces seront abondantes, dit Saint Bernard : Magna fides, magna mereturJ

La divine miséricorde, continue le même Saint, est une source immense ; celui qui va y puiser avec un plus grand vase de confiance, en rapporte une plus grande abondance de biens : Nec oleum miserlcor-dlæ nisi in vasa fiduciœ (Domine) ponis C’est d’ailleurs ce qu’exprimait le Prophète-Roi , lorsqu'il suppliait le Seigneur de faire éclater sur lui ses miséricordes 'a proportion de l’espérance qu’il avait en son secours : Fiat misericordia tua , Domine , super nos, quemadmoduni speravimus in te.'^ Et c’est ce qui s’est heureusement réalisé en faveur du Centurion , lorsque le Sauveur a daigné lui dire , après avoir fait l’éloge de sa eonüance : Allez, et qu’il vous soit fait selon que vous avez cru : Vade, et sicut credidisti fiat tibi.^ Le Seigneur a révélé a Sainte Gertrude que, celui qui le prie avec confiance , lui fait en quelque sorte une telle violence qu’il est forcé de l’exaucer en tout ce qu’il lui demande. Saint Jean Climaque a donc raison de dire : Oratio pie Deo vim infert: ^.La prière fait violence à Dieu, mais c’est une violence qui lui est agréable et chère.

Suivons donc le conseil de l’Apôtre , allons avec confiance au trône de la grâce : Adeamus ergo cum fiducia ad thronum gratiœ , ut misericordiam consequamur, et gratiam inveniamus in auxilio opportuno.^ Le trône de la grâce , c’est Jésus-Christ , qui est maintenant assis a la droite de son Père sur un trône , non de justice, mais de grâce , pour nous obtenir le pardon , si nous sommes en état de péché , et les moyens de persévérer , si nous jouissons de l’amitié de Dieu. Nous devons toujours nous présenter devant ce trône divin avec confiance , c’est-âdire, avec cette assurance qu’inspire la foi en la bonté et

(1) De Annunc. s 3. [2) Ps. 52. 22. (3' Maith. 8. i3.

(4) Seal gr. 28. (5) He\ 4. 16. ^

en la fidélité du Seigneur , qui a promis d'exaucer quiconque le prie avec confiance, mais avec une confiance ferme et entière ; car, si l’on doute, dit Saint Jacques , qu’on ne s’attende pas a obtenir quelque chose : Qui enim dubitat, similis est fluctui maris ^ qui a vento movetur et circumfertur ; non ergo œstimet homo ille quod accipiat aliquid a Domino.^ On ne recevra rien, parce que l’injuste défiance dont on est travaillé, empêchera qu’on soit exaucé par la divine miséricorde. Non recte petisti y quia duhitahundus petisti Si vous n’avez pas obtenu, dit Saint Basile, c’est que vous avez prié sans confiance. — Le Roi-Prophète veut que notre confiance en Dieu soit ferme comme une montagne , que les vents ne sauraient ébranler : Qui confidunt in Domino , sicut mons Sion.^ Tel est aussi l’avertissement que nous donne notre divin Rédempteur, si nous voulons obtenir les grâces que nous demandons : Quœcumque orantes petitis, crédité quia accipietis , et evenient vobis Quelque grâce que vous demandiez , soyez sûrs quelle vous sera accordée , et par ce moyen vous l’obtiendrez.

Fondement de notre confiance.

Mais , dira quelqu’un , moi qui suis si misérable , sur quoi, dois-je fonder cette confiance d’obtenir certainement ce que je demande ? — Sur quoi ? sur la promesse de Jésus-Christ : Petite ^ et accipietis Demandez , et vous recevrez. — Quis falli timeat , cum promittit Veritas?^ Eh ! s’écrie Saint Augustin, comment pouvons -nous craindre de n’être pas exaucés, lorsque Dieu, qui est la Vérité même, promet d’accorder ce qu’on lui demande dans la

(D Jac. 1. 6. (2) Const. mon, c. i. (3) Ps. 4.

(4) Marc. U. U. (5) Jo. 46. ^4. (6) Conf. l. 4^. c. 4.

prière? Il est certain, continue-t-il , que le Seigneur ne nous exhorterait pas à lui demander ses grâces, s’il ne voulait pas nous les accorder : Non nos tantum hortaretur ut peteremus , nisi dare vellet.^ Or, le Seigneur proclame avec force et répète fréquemment dans l’Evangile : Ora-

te, petite , quœrite Priez, demandez, cherchez ;

vous obtiendrez tout ce que vous voudrez : Quodcumque volueritis, petetis, et fiet vobis.'^ De plus, ce bon Sauveur nous enseigne lui-même une prière qui renferme la demande de toutes les grâces nécessaires au salut; et pour nous porter a prier avec toute la confiance que nous devons avoir envers Dieu , il veut que nous l’appelions, non pas Seigneur, mais Notre Père : Pater noster ; il veut que nous lui demandions ses grâces avec la même confiance qu’un enfant s’adressant â son père pour obtenir les secours dont il a besoin : si un enfant souffre de la faim, il suffit qu’il se présente à son père , pour que son père lui procure aussitôt de quoi se nourrir ; s’il est piqué par un serpent venimeux , c’est assez qu’il montre sa blessure à son père , pour que son père y applique aussitôt le remède qu’il possède.

Ainsi, appuyés sur les divines promesses, prions toujours avec une confiance ferme et inébranlable , comme l’Apôtre nous y engage : Teneamus spei nostrœ confessionem indcclinahilem ; fidelis enim est qui repromisit.^ Autant il est certain que Dieu ne peut manquer à sa parole , autant nous devons être assurés qu’il exaucera nos prières. Bien que parfois, soit a cause de notre état d’aridité , soit par suite d’une faute commise , nous n’éprouvions pas en priant cette confiance sensible que nous voudrions avoir, efforçons-nous néanmoins de prier

(IjSerm. ^03. E. B. {2} Jo. to. 7. iO.

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sans nous relâcher ; Dieu ne laissera pas pour cela de nous exaucer ; il en sera même d’autant plus porté à nous accorder ce que nous demandons , parce qu’alors nous prierons en nous défiant davantage de nous-méme et en ne comptant que sur la bonté et la fidélité du Seigneur, qui a promis d’exaucer quiconque le prie. Oh ! qu’il est agréable à Dieu de nous voir , dans les troubles , les craintes , les tentations , espérer en lui contre toute espérance, c’est-a-dire , malgré le sentiment de défiance que nous fait éprouver quelque embarras ou quelque peine intérieure, à l’exemple du saint patriarche Abraham dont f Apôtre loue la constance héroïque : Qui contra spem in spem credidit ! ^

Saint Jean nous assure que, celui qui a une ferme confiance en Dieu , ne peut manquer de se sanctifier : Et omnis qui habet hanc spem in eo , sanctificat se , sicut et ille sanctus est parce que Dieu comble de grâces tous ceux qui espèrent en lui. C’est cette confiance en Dieu qui a donné à tant de Martyrs, â d’humbles vierges , â de jeunes enfants , la force de braver les tortures et la mort dont on les menaçait , et de vaincre les bourreaux et les tyrans.

Il arrive quelquefois que, dans nos prières, il nous semble que le Seigneur ne veuille pas nous prêter l’oreille ; malgré cela , continuons toujours de prier et d’espérer ; disons alors avec Job : Etiam si occiderit me , in ipso sperabo Mon Dieul quand même vous me chasseriez de votre présence, je ne cesserai point de vous prier ni d’espérer en votre miséricorde. — En agissant ainsi , nous obtiendrons du Seigneur tout ce que nous voudrons , comme la Chananéenne. Cette femme , étrangère et

(1) Rom. 4. i8. (2) I. Jo. 5. S. (3) Job. fS. 16.

païenne , vint supplier le divin Rédempteur d’avoir pitié d’elle et de délivrer sa fille qui était possédée du démon : Miserere mei, Domine, Fili David: filia mea male a dœmonio vexatiir.^ Le Seigneur répondit qu’il n’avait pas été envoyé pour les Gentils, mais pour les Juifs. Elle ne se rebuta point , et continuant a prier avec confiance : Seigneur ! s’écriait-elle , vous pouvez me consoler , consolez-moi : Domine, adjiiva me. Jésus répliqua : Il ne convient pas de jeter aux chiens le pain des enfants : Non est honum sumere panem filiorum, et mxttere canibus. Cela est vrai, Seigneur ! reprit la pauvre mère ; cependant on ne refuse pas aux petits chiens les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres : Et catelli ediint de micis. Alors le Sauveur, touché de sa grande confiance , la loua hautement, et lui accorda la grâce quelle demandait : O mulierl magna est pdes tua : pat tibi sicut vis. — Est-il jamais arrivé, dit l’Ecclésiastique, que Dieu ait méprisé et n’ait pas secouru celui qui Ta invoqué ? Quis invocavit eum, et despexit ilium

Selon Saint Augustin, la prière est une clef qui nous ouvre le ciel : au moment môme que notre prière monte vers Dieu , la grâce que nous demandons descend vers nous : Oratio justi davis est cœli : ascendit precatio , et descendit Dei miseratio.^ Le Roi-Prophète fait entendre que nos prières et la miséricorde de Dieu sont inséparables : Benedictus Deus , qui non amovit orationem meam et misericordiam suam a me.^ Nous devons donc être persuadés, ajoute Saint Augustin , que, quand nous sommes en prières , déjà le Seigneur nous exauce : Cum videris non a te amotam deprecationem tuam , securus

(1) Matth. 15. ^2. (2) Eccli. 1^.

(3) Serm. 47- m App. E. B. (4) Ps. 65. ^0.

esio quia non est a te amota rnisericordia ejus.^ Quant à moi , pour dire vrai , je n’ai jamais plus de consolation et d’assurance de mon salut , que lorsque je prie et que je me recommande à Dieu. Je pense qu’il en est de même des autres fidèles. Tous les autres signes de salut sont incertains et peuvent nous tromper ; mais , que Dieu exauce quiconque le prie avec confiance , c’est une vérité certaine et infaillible, comme il est certain que Dieu ne peut manquer à ses promesses.

Lorsque nous sentons que nous sommes faibles et incapables de résister à quelque passion , ou de surmonter quelque grande difficulté qui nous empêche de faire ce que le Seigneur demande de nous , disons hardiment avec l’Apôtre : Je puis tout en celui qui me fortifie : Omnia •possum in eo qui me confortât."^ Ne disons pas comme quelques-uns : Je ne saurais , la force me manque. — Sans doute, par nos propres forces, nous ne pouvons rien; mais avec l’aide de Dieu , nous pouvons tout. Si le Seigneur disait à quelqu’un : Prends cette montagne sur tes épaules, et emporte-la , je t’aiderai ; — ne serait-ce pas une folie ou une impertinence de répondre : Je ne veux pas la prendre, parce que je n’ai pas la force de la porter? — Lors donc que, faibles et misérables comme nous le sommes, nous nous voyons en butte a de violentes tentations , loin de nous décourager, levons les yeux vers le Seigneur et disons avec David : Dominus mihi adjutor , et ego despiciam inimicos meos .*3 Avec le secours de Dieu je mépriserai et je vaincrai tous les efforts de mes ennemis. — Et lorsque nous sommes en danger d’offenser Dieu, ou qu’une affaire importante nous embarrasse , que nous ne savons quel parti nous devons prendre, jetons-nous dans les

(I) In Ps. 65. (2) Phil. 4. iS. (3) Ps. H7. 7.

DES COxNDITIONS DE LA PRIÈRE.

bras du Seigneur, en lui disant : Mon Dieu ! je ne crains rien, j'attends de vous ma lumière et mon salut : Dominus illuminatio mea et saîus mea , quem timebo?^ Soyons sûrs alors que le Seigneur nous éclairera et nous préservera de tout mal.

De la prière des pécheurs.

Mais, je suis un pécheur, dira quelqu’un, et je lis dans l’Evangile que Dieu n’écoute pas les pécheurs : Peccutores Deus non audit. — Saint Thomas répond d’abord avec Saint Augustin , que ces paroles ont été prononcées par l’Aveugle-né , lorsqu’il n’était point encore parfaitement éclairé: Illud t^erbum est cœcinondum perfccte illuminati, et ideo non est ratum.^ * Ensuite le Docteur Angélique observe que cela peut néanmoins se dire du pécheur considéré comme tel : In quantum est peccator; c’est-a-dire , qui prie selon le désir qu’il a de pécher, par exemple : lorsqu’il demande le pouvoir de se venger de son ennemi ou d’accomplir tout autre mauvais dessein. Il en est de même d’un pécheur qui prie Dieu de le sauver, mais sans avoir aucun désir de sortir de l’état de péché. 11 est des malheureux qui aiment les chaînes par lesquelles le démon les retient dans l’esclavage ; Dieu n’exauce pas leurs prières , parce quelles sont téméraires et abominables.

(i; Ps. 26. /. (2) Jo. 0. .T/. (3) 2. 2. q. 83. a. 16.

(*) Remarquons cependant que l’Aveugle-né ne parle pas de la prière des pêcheurs en général ; il ne s'agissait que de répondre aux pharisiens, qui prétendaient que Jésus-Christ était un imposteur, un pécheur opposé à Dieu , et il les confond par un raisonnement solide qui revient à ceci ; Dieu n’accorderait point le don des miracles à un imposteur pour autoriser sa fausse doctrine ; or, celui qui m’a guéri, n’a pu le faire sans que Dieu fût avec lui ; ce n’est dorm pas un imposteur, mais un envoyé de Dieu. (Vid. Corn, a Lap. in locumcit. 2^ — Suarez, de orat. c. 25. — Jansen. etc.)

Le Tradcctel’r.

Quelle plus grande témérité , que de vouloir obtenir des grâces d’un prince qu’on a souvent offensé , et qu’on est disposé a toujours offenser? C’est ainsi que l’Esprit-Saint appelle odieuse et détestable aux yeux de Dieu la prière de celui qui ne veut point écouter ce que le Seigneur ordonne : Qui déclinât aiires suas ne audiat legem, oratio ejus erit execrabilisJ Aussi le Seigneur déclare que ces sortes de prières sont inutiles, qu’il en détourne ses yeux et ne les exauce point : Cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos a vobis ; et cum muliiplicaveritis orationem, non exaudiam.^ Telle fut la prière de l’impie Antiochus : il suppliait Dieu et lui promettait beaucoup de choses , mais sans sincérité et avec un cœur obstiné dans le péché ; il ne le faisait que pour échapper au châtiment qui le menaçait ; c’est pourquoi le Seigneur refusa de. prêter l’oreille à ses prières, et il permit que ce malheureux prince mourût rongé par les vers : Orabat hic scelestus Dominum a quo misericordiam non esset consecuturus.^

Mais il en est qui pèchent par fragilité ou par emportement de quelque passion violente ; gémissant sous le joug de l’ennemi, ils désirent rompre ces chaînes de mort et sortir de ce misérable 'esclavage , et c’est pour cela qu’ils demandent le secours de Dieu : si leur prière est constante, elle sera exaucée ; car le Seigneur a déclaré que , quiconque demande la grâce , la reçoit , et qui la cherche, la trouve : Omnis enim qui petit, accipit , et qui quœrit, invenit.^ L’auteur de l’Ouvrage imparfait assure que cela doit s’entendre du pécheur aussi bien que des justes : Omnis , sive justus , sive peccator sit,^ Dans

(1 ) Prov. 28. 9. (2) fs. i. 15. (3) II. Mach. 9. 13 .

(4) Matth. 7. 8. (5) Hom. 18.

l’Evangile , Jésus-Christ cite l’exemple d’un homme à qui son ami viendrait demander instamment du pain pendant la nuit, et il affirme que cet homme accorderait tout, sinon par amitié , au moins a cause de l’importunité de celui qui le prie : Dko vohis, etsi non dabit UH surgens eo quod amicus ejus sit ^ propter iniprobitatem iamen ejus surgety et dabit UH quotquot habet necessarios.^ Ensuite le divin Maître ajoute : Je vous dis de même : Demandez, et il vous sera donné : Et ego dico vobis : Petite, et dabitur vobis. Ainsi, la prière persévérante fléchit le Seigneur, même en faveur de ceux qui ne sont pas dans son amitié. Ce qu’on ne peut avoir par le moyen de l’amitié, dit Saint Jean Chrysostôme, on l’obtient par la prière ; de sorte que la prière a plus de force auprès de Dieu que l’amitié : No7i tam valet amicitia apud Deuni quam oratio; et quod amicitia non perfecit, perfectum est ab oratione.^ Saint Basile ne doute pasque les pécheurs n obtiennent ce qu’ils demandent, s’ils persévèrent a prier : Peccatores impétrant quod petunt, si persévérant er pet unt.^ La même chose est enseignée par Saint Grégoire : Clamet et peccator , ut ad Deum sua perveniat orafio.‘^ Saint Jérôme ^ ajoute que le pécheur même peut appeler Dieu son Père , quand il le supplie de le recevoir de nouveau pour son enfant, à Texemple de l’Enfant prodigue, qui , avant même d’avoir reçu son pardon , se servait de ce doux nom de Père : Pater^ peccavi.^ Si Dieu n’exauçait point les pécheurs, dit Saint Augustin, ce serait en vain que le publicain eût demandé sa grâce : Si enim peccatores Deus non exaudiret , frustra ille Publicanus diceret: Deus, propitius esta mihipeccatoriJ Cependant l’Evangile nous apprend qu’il

(D Luc. H. 8. (2) Hom. Non essedesp. (3) Const. Mon. c. i,

(4) In Ps. 6. pœn. (5) Ep. ad Dan. de Fil. prod. (6j Luc. 15. 21

(7j In Jo. tr. 44.

Fobtint par sa prière : Descendit hic justifîcatus in domum suam . ^

Mais, entre tous les auteurs, c’est le Docteur Angélique qui examine cette question avec le plus de détail , et il n’hésite pas a affirmer que le pécheur est aussi exaucé quand il prie. Quoique sa prière ne soit point méritoire, dit-il, elle a néanmoins la force d’obtenir , parce que son efficacité n’est pas fondée sur la justice , mais sur la bonté divine : Meritum innititur justitiœ , sed impetratio innititur gratiœJ^ C’est précisément ce que le prophète Daniel exprime dans son éloquente prière, où il parle en ces termes : Seigneur ! écoutez-nous ; en vous priant , nous ne nous appuyons point sur notre propre justice , mais sur la multitude de vos miséricordes ; Inclina, Deus meus, aurem tuam, et audi.., ; neque enim in justification nibus nostris prosternimus preces ante faciem tuam, sed in miserationibus tuis multis.^ Lors donc que nous prions, dit Saint Thomas, il n’est pas nécessaire que nous soyons amis de Dieu pour obtenir les grâces que nous lui demandons ; la prière elle-même nous rend ses amis : Ipsa oratio familiares nos Deo facit.^ Saint Bernard ajoute une bonne raison : c’est que la prière que le pécheur fait pour sortir du péché , naît du désir de rentrer en grâce avec Dieu ; or, ce désir est un don qui ne vient certainement que de Dieu même ; pourquoi donc , continue le Saint , Dieu donnerait-il au pécheur ce bon désir, s’il ne voulait pas l’exaucer? Desiderium ad quid daret , nisi vellet exaudire ? L’Ecriture est pleine d’exemples de pécheurs qui ont obtenu par la prière d’être délivrés de l’état du péché : tels furent les rois Achab, ^ Manassé, ® et Nabu-

(I ) Luc. 18. U. (2) 2. 2. q-. SS. a 16.

(S) Dan. 9. 18. (4] Comp. theol. p. c. 2,

(5) ///. Reg. 21- 21. (6) //. Par, 3S. 12.

DKS CONDITIONS DK LA PRIERE.

chodonosor,^ ainsi que le Bon Larron.- — Admirable cfTet de la prière : deux |)écheurs expirent sur le Calvaire à côté de Jésus-Clirist ; Fun prie, et se sauve ; l’autre ne prie point , et se damne !

En un mot, dit Saint Jean Chrysostôme, aucun pécheur repentant n a eu recours au Seigneur sans obtenir ce qu’il désirait : Nul lus ab eo bénéficia dolenter postulavit , qui non imj)etrai'il quod voluit.^ Mais , à quoi bon produire tant d’autorités et de raisons pour prouver cette vérité , quand Jésus-Christ lui-même nous dit : Venez a moi , vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai : Venite ad me omnes, qui laboratis et onerati estis, et ego refiçiam vos?^ Parle mot Chargés : Onerati^ Saint Jérôme, Saint Augustin, et d’autres interprètes, entendent communément les pécheurs qui gémissent sous le poids de leurs fautes, et qui, s’ils recourent à Dieu, seront, d’après cette promesse du Sauveur, relevés et sauvés par sa grâce. Ah ! s’écrie Saint Jean Chrysostôme, Dieu désire plus ardemment de nous accorder le pardon de nos péchés que nous ne souhaitons de le recevoir : No7i adeo cupis dimitti peccata tua, sicut ille cupitpeccata dimitîere.^ Il n’est point de grâce, ajoute-t-il, qu’on ne puisse obtenir par la prière, fût-on le plus grand pécheur du monde, pourvu qu’on prie avec persévérance : Nihil est quod non obtineat oratio, etiamsi mille peccatis obnoœius sis, sed vehemens , sed assidua. Ecoutons en outre ce que dit l’apôtre Saint Jacques : Si quis autem vestrum indiget sapientia, j^ostiilet a Deo, qui dut omnibus affluenter, et non improperat.^ Il déclare que tous ceux qui recourent a Dieu par la prière , sont exaucés et comblés

(I) Dan. 4. Si (2) Luc. 2o . 42. (3j Hom. de Moys.

,4) Matth. H. 28. i'5] In Act. hom. SG. (6) Jac. i. 3.

DES CONDITIONS DE LA. DRlflRE. 87

de biens : Dat omnibus affluenter ; mais faisons une attention particulière aux mots qui suivent : Ef non iwproperat; ils signifient que le Seigneur nagit pas comme les hommes : si une personne qui nous a autrefois oiïensés, vient nous demander quelque faveur, nous nous empressons de lui reprocher ses torts; mais le Seigneur n en use point ainsi envers celui qui le prie : quelque grand pécheur que ce soit\ dès qu’il demande des choses utiles à son salut, le Père céleste, sans lui faire aucun reproche et comme s’il n’en avait jamais reçu d’offense, l’accueille aussitôt, le console, l’exauce , et l’enrichit abondamment de ses dons.

Mais c’est surtout notre divin Rédempteur lui-méme qui nous encourage à prier : Amen, amen dico vobis : si quid petieritis Patrem in nomine meo , dabit vobis : ^ Pauvres pécheurs, nous dit-il, ayez confiance; que vos péchés ne vous empêchent point de recourir a mon Père, et d’espérer de lui votre salut, si vous le désirez. 11 est vrai que , loin de mériter les grâces que vous demandez, vous n’avez mérité que des châtiments; mais voici comment vous devez vous y prendre : adressez-vous à mon Père , demandez-lui en mon nom et par mes mérites tout ce que vous voudrez, et je vous promets, je vous jure : Amen, amen dico vobis (Paroles qui sont une sorte de serment, dit Saint Augustin.) ; je vous jure que tout vous sera accordé. — Eh ! quelle plus grande consolation peut avoir un pécheur , après toutes ses chutes , que d’être sûr que tout ce qu’il demandera â Dieu au nom de Jésus- Christ lui sera accordé?

Je dis que tout lui séra accordé , mais je ne veux parler que de ce qui regarde le salut; car , pour les biens tempo-

( I J Jo. 16 23,

rels, nous avons vu plus haut que le Seigneur, malgré nos prières , nous les refuse- quelquefois , parce qu’ils sont nuisibles à l’âme. Quant aux biens spirituels , la promesse qu’il nous a faite de nous exaucer n’est pas conditionnelle, mais absolue ; c’est pourquoi Saint Augustin nous dit que nous devons les demander avec assurance de les obtenir : Qaœ Deus promittit , securi petite.^ Comment, en effet, ajoute ce Saint Docteur, Dieu pourrait-il nous refuser quelque chose lorsque nous le prions avec confiance, lui qui a un plus grand désir de nous donner ses grâces que nous de les recevoir? Plus vult ille tibi bénéficia elargiri^ quam ta accipere concupiscas.

Selon Saint Jean Chrysostôme , le Seigneur n’est vraiment irrité contre nous que lorsque nous négligeons de lui demander ses grâces : Nonnisi quando non postulamus irascitur.^^ Comment pourrait-il se faire que Dieu ne voulût point exaucer une âme qui ne lui demande que des choses conformes 'a son bon plaisir? Quand une âme lui dit : Seigneur, je ne désire point les biens terrestres, les richesses, les plaisirs, les honneurs; je vous demande seulement votre grâce : délivrez-moi du péché ; accordezmoi une bonne mort et le paradis; donnez-moi surtout votre saint amour (Grâce que l’on doit demander a Dieu , selon Saint François de Sales , par-dessus toutes les autres.) et une entière résignation a votre sainte volonté; — comment est-il possible que Dieu ne veuille pas l’exaucer? — Eh! quelles prières exaucerez-vous donc , ô mon Dieu 1 s’écrie Saint Augustin , si vous n’exaucez point celles-ci qui sont toutes selon votre cœur? Quas preces exaudiSy si has non exaudis? ^ Mais ce qui doit principa-

(I) Serm. 55i. E. B. (2 In Mallh. hom.

[S] De Civ. D. l. 22. c. 8.

lement exciter notre confiance , lorsque nous demandons à Dieu les biens spirituels , c’est cette parole de Jésus- Christ : Si ergo vos , cumsitis mali, nostis bona data dare filiis vestris ; quanto magis Pater vester de cœlo dabit spiritum bonum petentibus se!^ Si vous-mêmes, dit le Sauveur , vous qui êtes si attachés a vos intérêts parce que vous êtes pleins d’amour-propre , vous ne savez néanmoins refuser a vos enfants ce qu’ils vous demandent; a combien plus forte raison votre Père céleste, qui vous aime plus qu’aucun père terrestre n’aime ses enfants, vous accordera ses dons spirituels lorsque vous les lui demanderez !

§ IV

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