‹ Œuvres completes de S. Alphonse de LiguoriChapitre 25 sur 132 · PREUVES · texte numérisé non relu

PREUVES

Si donc Dieu veut le salut de tous les hommes , il doit leur donner à tous la grâce et les moyens nécessaires pour se sauver , comme l’enseigne Saint Thomas : Antecedentis voluntatis , qua Deus vult omnium salutem, effe~ ctus est ipse ordo naturœ in finem salutis , et promovenfia in finem omnibus communiter proposita, tam naturalia quam gratuitaA Sans cela, on ne pourrait pas dire que Dieu a une vraie volonté de sauver tous les hommes. Il est hors de doute , malgré les blasphémés de Luther et de Calvin , que Dieu n impose pas une loi dont l’observation soit impossible. D’un autre côté , il n est pas moins certain que, sans l’aide delà grâce, il nous est impossible d’observer la loi divine , comme Innocent I®*" l’a déclaré contre les pélagiens : Necesse est ut, quo [Deo) auxiliante vincimus , eo non adjuvante vincamur Décla-

(1) Inl. Sent. d. 46. q. i. a. /. (2) Rescr. ad conc. Carthag.

ration réitérée par Gélestin Il faut donc que le Seigneur nous donne a tous, soit immédiatement, soit médiatement par le moyen de la prière , la grâce nécessaire pour accomplir ses commandements, ainsi que le Concile de Trente l’a défini en termes très-clairs : Ddus inipossibilia non jubet, sed jubendo monet, et facere quod possis^ et ■petere qiiod non possis; et adjuoat ut possis'^ Autrement, si Dieu nous refusait la grâce prochaine, et môme la grâce éloignée, indispensable pour l’observation de la loi, ou la loi serait inutile, ou le péché serait nécessaire ; et si le péché était nécessaire, il cesserait d’être péché, comme nous le démontrerons au long ci-après, § II.

1“ Doctrine des Pères de l’Eglise grecque.

Voici dhibord le sentiment commun des Pères grecs sur la question qui fait l’objet de ce Chapitre :

Comment, dit Saint Cyrille d’Alexandrie, le pécheur qui s’est spontanément abandonné au mal , après avoir reçu les secours de la grâce aussi bien que ceux qui ont été fidèles, comment peut-il se plaindre de Jésus-Christ, qui a fait ce qui dépend de lui pour le préserver du péché? Quod si [quu], perinde atque alii et ex œquo cum ipsis diviîiæ grati F opibus prœditas , propria voluntate delàpsus est, quomodo non cum semasse dicitur Chrisius, qui, quantum ad cavendi peccati auxilia concessa pertinet , liominem liber avit?

Saint Jean Ghrysostôme demande pourquoi il y a des pécheurs qui sont réprouvés, tandis que d’autres obtiennent miséricorde : Undenam alii vasa irœ, alii misericordiœ sunt ? et il répond que c’est l’efîet de leur libre volonté , Dieu étant toujours également bon envers les uns et les

J Ep ad Gaîî. a. 6. (2) Sess. 6. cap. H. 3) In Jo. l. ii. ç. ,

ÎÆS GRACES NÉCESSAIRES AU SALCT. 133

autres : Ex libéra sua utique voluntate ; nam Deus , cum sit valde bonus, in utrisque parem benignitatem ostendif . Donnant ensuite pour exemple le roi Pharaon, dont, selon l’Ecriture, le cœur s’est endurci, le Saint Docteur assure qu’il n’a pas eu moins de moyens de salut que ceux qui se sont sauvés : Si salutem Pharao non est adepius, totum id illius voluntati tribuendum est, cum nihil minus quam qui salutem assecuti sunt concessum UH fuerit.'^ Et ailleurs, sur la réponse du Sauveur aux fils de Zébédée : Non est meum dure vobis , etc.,^ le même Père s’exprime ainsi : Hoc ilium [Christum) significare voluisse , non suum esse tantummodo dare , sed et certantium esse capere; nam si istud ex se uno penderet, omnes utique suivi essent homines : ^ Jésus-Christ fait entendre par là, dit-il, que, s’il lui appartient de donner, il appartient aux hommes de recevoir ; car , si leur salut ne dépendait que de lui, ils seraient tous sauvés.

En effet, ajoute Saint Isidore de Péluse , Dieu vient tellement au secours des pécheurs , qu’il leur ôte toute excuse : Etenim serio et modis omnibus [Deus] vult eos adjuvare qui in vitio volutantur, ut oranem eis excusationem eripiat.^

Et Saint Cyrille de Jérusalem : Multas œternœ vitœ januas [Dominus] aperuit, ut omnes, quantum in ipso est, ahsque impediwxnto ilia potiri possint : ^ Le Seigneur a ouvert la porte du ciel à tous les hommes , en sorte que , de son côté, rien n’empêche qu’ils y entrent tous.

Mais l’autorité de ces Pères n’est point reconnue par Jansenius, qui a la témérité de prétendre que les Pères

(1). /re Rom. hom. 4C. i2; Motth. 20. 25.

(3j Hom. inloc. cit. cont. Anom. (4; Lib. 2- 6p. 270.

i6) Catech. ^S.

grecs n'ont parlé de la grâce que d’une manière trèsimparfaite : NuUi imperfectiiis de gratia quam Grœci locuti sunt. Quoi donc ! quand il s’agit de la grâce, serons-nous dispensés de suivre l’enseignement des Pères grecs, qui ont été nos premiers maîtres et les premières colonnes de l’Eglise? Est-ce que la doctrine des grecs, particulièrement sur ce point si important , a été différente de celle de l’Eglise latine? Mais il est certain, au contraire, que la vraie doctrine de la foi est passée de l’Eglise grecque â l’Église latine ; de sorte que, comme Saint Augustin l’a dit contre Julien qui voulait s’appuyer sur l’autorité des Pères grecs, on ne peut douter que la foi des latins ne soit la même que celle des grecs. Qu’est- ce donc que nous devrions suivre? sans doute des erreurs condamnées comme hérétiques par l'Église, en un mot, la doctrine de Jansenius, qui a eu l’audace d’avancer que les justes eux-mêmes n’ont pas la grâce suffisante pour accomplir les commandements, et que l’homme mérite et démérite , quoiqu’il agisse par nécessité , toutes les fois qu’il n’est point contraint par la violence. Ces erreurs, et d’autres encore, naissent de son faux système de la délectation relativement victorieuse; nous en parlerons au long, en le réfutant, dans le Chapitre troisième.

2° Doctrine des Pères de l’Eglise latine.

En attendant, puisque les Pères grecs ne peuvent satisfaire Jansenius , examinons ce que disent les Pères de l’Eglise latine. — Ceux-ci sont d’accord en tout avec les premiers.

Dieu, dit Saint Jérôme, en donnant h l’homme le libre

(I) Lib, i. c, i.

arbitre, ne lui refuse jamais la grâce dont il a besoin pour faire le bien : NihU boni operis [homo) agere potest absqne eo, qui ita concessit liberum arbitrium , ut suam per singula opéra gratiam non negaret.^ 11 nous^prévient même, ajoutent Saint Ambroise et Saint Léon , il frappe a la porte de nos cœurs ; et si sa grâce n’y entre pas toujours, c’est notre faute : Qui enim venit et januam puisai , vult semper intrare ; sed in nobis est quod non semper ingreditur."^ — Juste insfat prœcepto qui prœcurrit auxilio.^ Saint Hilaire et Innocent 1®’' expriment la même chose en d’autres termes : Nimc per unuin in omnes donum vitœ justipcafionis gratia abundavit.^ — Quotidiana prœstat [homini] remedia , quibus nisi freti nitamur , nullatenus fiumanos vincere poterimus errores.^

Ecoutons en outre ce qu’enseigne Saint Augustin en deux endroits différents : Non tibi deputatur ad culpam quod invitus ignoras , sed quod negligis quœrere quod ignoras ; neque illud quod vulnerata inembra non colligis, sed quod (Notez bien :) volentem sanare confemnis. Ista tua propria peccata sunt : nulli enim homini ablatum est scire utiliter quœrere. — Quod ergo ignorai [anima) quid sibi agendum sit, ex eo est quod nondum accepit ; sed hoc quoque accipiet , si hoc quod accepit bene usa fuerit : (Notez :) accepit autem ut pie ac diligenter quœrat , si volet.^ On voit que , d’après le Saint Docteur , chacun reçoit au moins la grâce éloignée , celle d’obtenir ce qui lui manque, et que, s’il en use comme il faut, il obtient ensuite la grâce prochaine qui le met à même d’opérer ce qui lui était impossible auparavant. Tout cela est fondé sur ce principe , que personne ne pèche dans ce qu’il ne

(I) Ep. ad Cyprian.presb. (^]ln Ps. 448. s. 1^.

(3) De Pass. s. 46. (4] In Ps. 59.

(5) Rescr. ad conc. Carthag, (6) De Lib. Arb. 1.5. c. 49-22.

136 DIEU DONiNE A TOUS LES HOMMES

peut éviter. Ainsi, ajoute le même Père, si rhomme pèche en quelque chose, ce n est qu en tant qu’il peut l’éviter au moyen de la grâce du Seigneur, laquelle ne fait défaut à personne : Quis peccat in eo quod nullo modo caveri potest ? peccatiir autem ; caveri igitur potest , ^ — sed opliulante illo qui non potest Raison évidente,

qui prouve , comme nous le verrons encore mieux plus bas en parlant des pécheurs obstinés, que , si la grâce nécessaire pour observer les préceptes ne nous était point donnée, il n’existerait point de péché.

Saint Thomas nous assure de même , à différentes reprises, que le secours divin ne manque a aucun homme pour se sauver. En expliquant le texte de l’Apôtre : Qui omnes homines vult salvos fieri ; il en lire cette conséquence, que, comme le soleil envoie sa lumière à tous les êtres, même 'a ceux qui ferment volontairement les yeux, Dieu , de son côté, communique également sa grâce â tous les hommes , pour les aider a observer la loi ; ce n’est qu’en refusant d’en profiter que les hommes se perdent : Et ideo qratia nulli deest , sed omnibus , quantum in se est , se communicat , siciit nec sol deest oculis cæcis.^ C’est le propre de la divine Providence, ajoute-t-il ailleurs , de fournir â chacun tout ce qui est nécessaire au salut; mais l’homme, de son côté, peut s’y opposer : Hoc ad divinam Providentiam pertinet, ut cuilibet provideat de necessariis ad salutem, dummodo ex parte ejus [hominis) non impediatur/^ Si donc il est vrai que le Seigneur donne â tous les hommes les secours nécessaires pour se sauver , et que , d’ailleurs on ne peut vaincre les tentations et observer la loi sans la grâce

1 De Lib. Arb. l. 3 . c. iS. ,2) De Nat. et Gr. c. 67.

3 /. Tim. 2. i. (4 In Heh^ i2 lecl. 3. (5) De Ver. q. 1i. a. 11.

LES GRACES iNÉCESSAlRES AU SALUT. 137

actuelle , il s’ensuit rigoureusement que Dieu procure a tous la grâce actuelle nécessaire pour faire le bien, et cela immédiatement ou au moins médiatement , mais sans qu’on ait besoin d’une autre grâce pour mettre en pratique le moyen à employer, tel que serait la prière , afin d’obtenir la grâce actuelle prochaine. — Sur cette parole du Sauveur : Personne ne peut venir a moi, si mon Père, qui m’a envoyé , ne l’attire : Nemo potest venire ad me, îîisi Pater J qui misit me , traxerit eum ; le Docteur Angélique dit encore que, si l’homme ne se porte pas vers Dieu , ce n’est pas faute d’être attiré , car Dieu l'attire autant qu’il est en lui ; l’obstacle se trouve dans la volonté de l’homme : Si non elevatur [cor humanum) , non est defectus ex parte trahentis , qui, quantum in se est , nulli déficit; sed est propter impedirnentum ejus qui trahitur.^

Jean Scot pense sur ce point comme Saint Thomas : Vult [Deus] omnes homines salvare , quantum est ex parte sui et voluntate sua antecedente, pro quanto dédit eis doua communia sufficientia ad salutem.^ Et on lit pareillement dans les décisions du Concile de Cologne , en 1536 : Quanquam nemo convertatur tiisi tractus per Patrem, attamen nemo excusatlonem prœtexat quod non trahatur ; ille semper sfat ante ostium pulsans per internum et externum verhum 11 est vrai que personne ne se convertit sans être attiré par le Père céleste ; mais aucun pécheur ne peut prétexter que cette grâce lui manque ; car le Seigneur frappe â la porte de son cœur et le sollicite sans cesse intérieurement et extérieurement.

\)In Jo. 6. Uct. O. In /. Soit. d. 46. q. un. (3) P. 7. c.

n. MOYEN,

3® Témoignages des Livres Saints.

On voit déjà dans ce qui précède, quen parlant ainsi, les Saints Pères ne l’ont point fait au hasard, mais qu’ils se sont fondés sur les divines Ecritures. Le Seigneur, en effet, nous assure très-positivement en plusieurs endroits, qu’il ne laisse point de nous aider de sa grâce , si nous voulons en profiter, soit pour persévérer dans la justice , soit pour sortir du péché.

Ecce sto ad ostium , et pulso : si quis... aperueril mihi januam intrabo Me voici â la porte , et je frappe : si quelqu’un m’ouvre, j’entrerai. — Bellarmin ^ fait sur ce texte une réflexion fort juste : Le Seigneur; dit-il, sachant bien que l’homme ne peut ouvrir sans le secours de sa grâce, ne frapperait pas a la porte de son cœur, s’il ne lui avait donné auparavant le moyen d’ouvrir quand il le veut. — Gela est conforme a ce qu’enseigne Saint Thomas en rappelant le même texte : Detts voluntate sua liberalissima dat eam [qratiam] omni prœparanti se.^ Et il ajoute ce que nous venons de rapporter un peu plus haut : Et ideo gratia Dci nulli deest, etc. Hoc ad divinam Provident iam péri inet, Ainsi , conclut Saint Ambroise, le

Seigneur frappe a la porte parce qu’il désire réellement entrer; et s’il n’entre pas , ou si , une fois entré , il ne reste pas , c’est que nous l’empêchons d’entrer , ou que nous le faisons sortir : Qui enim venit et januam puisât , viilt semper intrare ; sed in nobis est quod non semper ingreditur, non semper manet.^

Quid est quod debui ultra facere vineœ meœ, et non feci ci? an quod expectavi ut faceret uvas, et fecit lahruscas?^*

(I) Apoc. S. ^0. [2; Üe Gr. et Lib. Arb. l. i. c. il.

(3) In Heb. i2. lect. S. f4) Page 136.

(5j In Ps. as. s. i2. (6j le. 5. 4.

Qu ai-je dû faire de plus à ma vigne que je ne lui ai fait ? ai-je eu tort d’en espérer de bons fruits , et suis-je cause qu elle en a produit de mauvais ? — Comment le Seigneur parlerait-il ainsi, dit encore Bellarmin, s’il ne nous donnait pas la faculté de faire le bien ? Si non dedisset facuU tatem ad faciendas uvas , quorsum diceret Dominus : (( Eœpectavi ? » Si Dieu ne procurait pas a tous les hommes la grâce nécessaire pour se sauver , il n’aurait pas pu faire ces reproches aux Hébreux ; car ils auraient pu répondre qu’ils n’avaient pas produit le fruit que le Seigneur attendait d’eux , parce que les moyens leur avaient manqué. Citant ensuite ce passage où Jésus-Christ se plaint de ce que Jérusalem avait tant de fois refusé son salut : Qaoties volui congregare filios tnos..., et noluisti!^ le savant cardinal demande comment le Sauveur eût pu se plaindre de ce que les Enfants d’Israël ne voulaient pas venir a lui, s’il ne leur avait pas donné la grâce de le vouloir : Quomodo voluif, ita ut queratur de nolentibus , si eos nonjuvit ut passent veîle ?

Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio templi tui:^ Nous avons reçu, ô Dieu ! votre miséricorde au milieu de votre temple. — La miséricorde du Seigneur, remarque Saint Bernard, est au milieu du temple, offerte a tout le monde, sans acception de personnes; elle ne manque qu’à celui qui la refuse : In medio enim templi misericordia est, non in angulo aut diversorio , quia « Non est accepîio personarum apud Deum y) in communi posita est, offertur omnibus , et nemo illius expers , 7iisi qui renuit. ^

An divitias bonitatis ejus. . . contemnis ? ignoras quo-

(i) ^faUh. 37.

{B) Rom. 2. 4i.

(2) Ps. AI. 40.

(4) In Purif. B. V. s. 4

niam benignitas Dei ad pœnitentiam te adducit ? ^ Est-ce cjue vous méprisez les richesses de sa bonté ? Ignorez-vous que la bonté de Dieu vous invite a la pénitence ? — Voici que le pécheur résiste par sa malice et refuse de se rendre ; il méprise la divine bonté qui l’appelle et ne cesse de Texciter par sa grâce a se convertir. Dieu hait le péché , sans cesser cependant d’aimer Tàme coupable, tant qu’elle vit sur la terre , et de lui donner les secours nécessaires pour se sauver : Parois auîem omnibus , quoniam tua sunt , Domine^ qui amas animas.'^ On voit par l'a , dit Bellarmin, que Dieu ne refuse point la grâce de surmonter les tentations , même aux pécheurs les. plus obstinés et les plus aveuglés ; mais qu’il les assiste toujours , soit inimédiatement, soit médiatement, comme parle moyen delà prière, de sorte qu’ils peuvent toujoitrs obtenir des secours plus puissants , selon qu’ils en ont besoin pour triompher du péché : Auxilium ad nocum peccatum vitandum semper omnibus adest , vel immédiate vel médiate, quopossint a Deo majora præsidia impetrare , quibus ^djutl peccata vitabunt.^ Ajoutons encore l’assurance que le Seigneur nous donne avec serment, qu’il ne veut point la mort de l’impie, mais sa conversion et son salut : Vivo ego, dicit Dominus Deus : nolo mortem impii, sed ut convertatur impius a via sua, et vivat A Assurance que Saint Pierre nous répète en d’autres termes : Patienter agit propter vos, notons aliquos perire , sed omnes ad pœnitentiam revertiA Si donc Dieu .veut que tous les pécheurs se convertissent actuellement, on doit' nécessairement supposer qu’il leur donne 'a tous la grâce dont ils ont besoin pour se convertir actuellement.

(1 Rom. i. l. 2j Sap. 1 1. 27. 3) De Gr. et Lib. .irb. l î c. 7

(li)Ez. Ô3. II. b II. Pet. .7. 9.

LES GUACES iNÉCESSAIKES AU SALUT.

DES PÉCHEURS OBSTLNÉS OU ENDURCIS, ET DE l’aBANDON DE DIEU.

Je sais qu il y a des théologiens qui soutiennent que Dieu refuse même la grâce suffisante â certains pécheurs obstinés. Ils se prévalent, entre autres, d’un passage de Saint Thomas que nous citons : Quamvis autem UH qui in peccato sunt, vitare non possint , per propriam potestatem , quin impedimentum gratiœ -prœstent vel ponant, ut ostensumest, nisi auxilio gratiœ prœveniantur ; nihilominus tamen hoc eis imputatur ad culpam, quia hic defectus ex culpa prœcedente in eis relinquitur : sicut ebrius ah hornicidio non excusatur, quod per ebrietatem committit quam sua culpa incurrit, Prœterea, licet ille qui est in peccato , non habeat hoc in propria potestate , quod ornnino vitet peccatum, habet tamen potestatem nunc vitare hoc vel illud peccatum ^ ut diclum est; unde, quod-^ cumqüe committit, voluntarie committit, et ita non immerito sibi imputatur ad culpam.'^ De là ils prétendent que, d’après le Docteur Angélique , certains pécheurs peuvent bien éviter les péchés en particulier , mais non tous les péchés ; parce que , en punition des fautes qu’ils ont commises antérieurement., ils sont privés de toute grâce actuelle.

Nous répondons que Saint Thomas ne parle point ici de la grâce actuelle, mais de la grâce habi-tuelle ou sanctifiante, sans laquelle on ne peut vivre longtemps sans tom-

,-<) Contra Gent, l, c, 160,

ber dans de nouveaux péchés , ainsi qu’il l’enseigne en plusieurs endroits.^ Et l’on voit clairement que le Saint entend la même chose dans le passage rapporté ci-dessus, lorsqu’on le rapproche des paroles qui le précèdent dans le contexte , et que nous devons transcrire tout au long pour faire bien saisir le vrai sentiment de l’Auteur.

Voici d’abord le titre du Chapitre : Quod homo, in peccato existens y sine gratia peccatum x^itarc non potest : L’homme en état de péché , ne peut éviter le péché sans la grâce. — Ainsi, le titre même nous montre que le Saint Docteur n’a pas ici autre chose en vue que ce qu’il a dit dans les autres endroits indiqués.

Ensuite il s’exprime de la manière suivante : Ciim enini mens hominis a statu rectitudinis declinaverit , manifes-

tuni est quod recessit ah ordine debiti finis Quandocum-

que igitur occurrcrit aliquid cjnveniens inordinato fini, répugnons fini debito, eligetury nisi reducatur ad debitum ordinem y ut finein debitum omnibus prœferat , quod est gratiœ effectus ; dum autem eligitur aliquid quod répugnât ultimo fini y impedimentum prœstat gratiXy quæ dirigit in finem. Vnde manifestum est quod y post peccatumy non potest homoabstinere ab omni peccatOy antequam per gratiamad debitum ordinem reducatur — Unde apparet stulta pelagianorum opinio y qui dicebant homineniy in peccato existentem , sine gratia posse xntare peccata. Vient après cela le passage cité plus haut : Quamvis autem illiy etc. y sur lequel nos adversaires se fondent.

On voit que l’intention de Saint Thomas n’est point de soutenir que certains pécheurs sont privés de toute grâce actuelle, ni que, ne pouvant éviter tout péché, ils succombent et sont néanmoins dignes de châtiment ; mais son

(1) De Ver, q. ^4. a. 4^. — 4. g. 409, a. 8.

dessein est de prouver, contre les pélagiens, que l’homme, quand il ne possède pas la grâce sanctifiante , ne peut s’abstenir de pécher. Il est clair que le Saint Docteur parle ici de la grâce sanctifiante, puisqu’il n’y a que cette grâce qui rétablisse Fâme dans l’ordre. C’est de cette même grâce sanctifiante qu’il entend parler, lorsqu’il dit ensuite : Nisi auxilio gratiœ prceoeniantur ; ce qui signifie que, si le pécheur n’est pas prévenu, c’est-à-dire, réparé avant tout par la grâce, et rétabli dans l’ordre qui exige qu’on ait Dieu pour dernière fin, il ne peut éviter de commettre de nouveaux péchés. Ainsi l’entendent les thomistes, tels que Silvestre et le père Gonet, qui expliquent ce passage. Mais sans recourir à d’autres , on trouve la chose évidente en examinant ce que dit Saint Thomas lui-même dans la Somme, ^ ou il traite la mêmequestion, et ou il produit identiquement les mêmes raisons avec les mêmes termes dont il s’est servi dans son livre Contra gentiles; il est positif que là il ne parle que de la grâce habituelle ou sanctifiante.

En outre, il était impossible que le Saint Docteur l’entendît autrement , puisqu’ailleurs il enseigne que la grâce ne manque jamais à personne, comme on peut le voir notamment dans son commentaire sur l’Evangile de Saint Jean : Ne credas effectum ipsum esse ex remolione verœ lucis : hoc excludens Evangelista subdit : « Erat lux ver a quœ illuminât omnem hominem. » — Illuminât scilicet Verbumy quantum de se est, quia ex parte sua nulli deest, imo « Omnes homines vult salvos péri. » Quod si aliquis non illuminatur , ex parte hominis est avertentis se a lurnine illuminante.'^ 11 enseigne également, d’un autre côté, qu’il n’existe aucun pécheur tellement perdu et aban-

(2) In. Jo. i. lect. 3.

donné , qu’il ne puisse plus renoncer à son obstination et s’unir à la volonté de Dieu ; ce qui est impossible assurément sans l’aide de la grâce : In statu vice millus est qui mentis obstinationem non possit deponere, et sic divime voluntati conformari.^ Tant que l’homme, dit-il encore, conserve ici-bas l’usage de son libre arbitre, il peut se disposer a recevoir la grâce , par un acte de contrition : Quamdiu manet homini usus liberi arbitrii in hac vita. piotest se prœparare ad gi'atiam, de peccatis dolendo.^ Si endurci qu’il soit dans le mal, il peut toujours coopérer à sa délivrance : Aliquis horno in statu viœ non potest esse ita obstinatus in malo, quin ad suam libérât ionem coope-rari possit A Or, pour se repentir de ses péchés et coopérer â sa conversion , il faut nécessairement le concours de la grâce.

Nous avons déjà cité, sur ces paroles de l’Apôtre : Omnes homines vult [Deus] salvos fieri; la conséquence qu'en tire le Docteur Angélique : Ideo gratia Dei nulli deest , sed omnibus, quantum in se est, se communicat. Dans un autre endroit, il la développe encore davantage, en ajoutant que, s’il est des pécheurs qui restent privés de la grâce, c’est qu’ilsy mettent volontairement obstacle en eux-mêmes; ce qui les rend inexcusables : Deus, quantum

in se est , paratus est omnibus gratiam dare Illi [ergo]

sûli gratia privantur, qui in seipsis gratiœ impedimen^tum prœstantA Et lorsque le Saint nous dit que Dieu est toujours prêt â donner sa grâce aux pécheurs : Paratus est omnibus dare gratiam; il n’entend point parler de la grâce actuelle , comme nous l’avons remarqué plus haut , mais seu^^^ment de la grâce sanctifiante.

(1) In /. Sent. d. 48. q. i a. .7. (2] In 4. Sent. d. 20. q. a. i.

{3 De Ver. q. 24. a. 11. Contra Gent. l. o. c. IjÔ.

Le cardinal Gotti a donc raison de rejeter l’opinion de quelques auteurs, qui ont avancé que Dieu tient, à la vérité, préparés entre ses mains, les secours suffisants pour le salut de tous les hommes , mais qu’en réalité il ne les accorde pas a tous. De quoi servirait au malade, demande ce savant Prélat, que le médecin tînt préparés les remèdes propres à le guérir, s’il ne voulait pas les lui appliquer ? Traitant ensuite directement la question qui nous occupe, il arrive à cette conclusion, qu’il faut nécessairement admettre que Dieu, non-seulement offre, mais confère à chaque individu, même aux infidèles et aux pécheurs- endurcis, soit d’une manière immédiate, soit au moins d’une manière médiate, les moyens suffisants pour observer sa loi : Deum, nedum offerre, sed etiam con ferre singnlis hominibus, et mfidelibus et indiiratis, auxilia suffcientia, vel j^roxima, vel saltem remota, ad observanda jnœcepta.^

Du reste, selon Saint Thomas, il n’y a que les péchés des démons et des damnés qui ne puissent être effacés par la pénitence ; ce serait une erreur d’y comprendre un péché quelconque de l’homme en cette vie, car ce serait méconnaître la puissance de la grâce : Dicere qiiod aliquod peccatum sit in hac vita de quo quis pœnitere non possit, erroneum est... ; quia per hoc derogaretur viriuti gratiœ.'^ Si la grâce manquait à quelqu’un , il ne pourrait certainement pas se repentir. En outre , comme nous l’avons déjà vu ci-dessus , le même Saint Docteur enseigne expressément en plusieurs endroits , notamment par ces paroles remarquables : Gratia Dei nulli deest , sed omnibus , quantum in se est , se communie at ; que Dieu , de son côté, ne refuse à aucun pécheur la grâce nécessaire pour

: I ; De Div. Vol q. â. S. g (â) P. S. q. 86. a. f.

G. .MOVrN.

se convertir. Le savant auteur de la Théologie de Périgueux proteste donc à juste titre, qu’on fait injure à Saint Thomas , quand on lui prête cette opinion , que certains pécheurs sont totalement abandonnés de Dieu dès cette vie: Non nisi ergo calumniose Saîwto Thomœ imjmfari potest , quod peccatores aliquos a Deo totaliter deseri docuerlt.^

Le cardinal Bellarmin fait sur ce point une sage distinction : il dit que tout pécheur reçoit en tout temps, au moins d’une manière médiate, la grâce nécessaire pour éviter de nouvelles chutes , c’est-a-dire , qu’il peut toujours obtenir de Dieu les secours dont il a besoin pour résister aux tentations : Auxilium sufficiens ac necessarium ad vitanda j^eccata omnibus hommibtis et omni tempore , vel immédiate J vel médiate, a divxna benignitate prœstatur — Dicimus : « Vel médiate ; » quoniam certum est aliquos non habere auxilium quopossint immédiate vitare peccotum , tamen habere auxilium quo possint a Deo majora præsidia impetrare , qnibus adjuti peccata vitabunt.'^ Mais , quant a la grâce de la conversion , elle n’est pas donnée au pécheur en tout temps ; cependant nul ne sera jamais abandonné de Dieu au point de rester, jusqu’à la ün dej sa vie, privé de tout secours , en sorte qu’il n’ait plus d’espoir de salut : Ut certo et absolute per omnem vitam desiiluatur auxilio Dei , ut de salute desperare possitA

Tel est aussi le sentiment des théologiens qu’on appelle Thomistes, ou disciples du Docteur Angélique. Le savant père Dominique Soto tient pour certain , et il se croit d’accord en cela avec tous les saints docteurs, que jamais personne n’a été absolument abandonné de Dieu en cette vie : Certo certior sum, quin vero et certissimos credo sem-

^ I Lib. Ô. c 3 . q. î. {2 De Gr. et Lib.Arb. l. ^.c. 7. (3) Ibid. c. 0.

per fuisse sanctos doctores qui fuerint hoc nomine dUjni , nerainem unquam a Deo fuisse derelictum in hac mortali vita.^ D’ailleurs, la raison en est évidente; car, si un pécheur était tout à fait abandonné de la grâce , ou bien les péchés qu il continuerait à commettre ne pourraient plus lui être imputés, ou bien il resterait obligé à des devoirs qu’il ne pourrait remplir ; or, c’est un principe incontestable, posé par Saint Augustin, qu’on ne pèche jamais en ce que l’on ne peut éviter : Quis peccat in eo quod nullo modo caveri potest Cette règle est conforme â l’assurance que nous donne l’Apôtre , que , grâce a la protection de Dieu , nous ne serons jamais tentés au delà de nos forces : Fidelis autem Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis , sed faciet etiam cum tentatione proventum , ut jwssitis sustinere,^ Par le mot Proventum, il faut entendre le secours que le Seigneur donne toujours à ceux qui sont tentés , pour les mettre en état de résister a la tentation, suivant l’explication de Saint Gyprien : Faciet curn tentatione evadendi facultatem ; ^ ou suivant celle de Primase , qui s’exprime encore plus clairement : Illud faciet provenire [gratiœ prœsidio), quo possitis [tentationem] susiinere. Saint Augustin et Saint Thomas vont jusqu’à dire que Dieu serait injuste et cruel, s’il obligeait quelqu’un à un précepte qu’il ne peut observer : Peccati reuni tenere quemquam , quia non fecit quod facere non potuit, summœ iniquitatis est.^ — Deus non est magis crudelis quam homo ; sed homini imputatur in crudelitatem , si obliget aliquem per prœceptum ad id quod implere non possit ; ergo hoc de Deo nullo modo est œstimandum.^ 11 en serait autrement, ajoute Saint Tho-

(1) De Nat. et Gr. l /. c. 1S. (2) De Lib. Arb. l. S. c. /S.

(3j 1. Cor. iO. 43. (4) Testim. l. 3. n- 94.

[5) De Dtiab. An. c. 4^. (6) In 2. Sent. d. 28. q. 4. a. ô .

mas, si c’était par une négligence coupable qu’on n’oblînt pas la force dont on manque : Quando ex ejus ncgligeniia est quod gratiam non habet , per quam potest servare mandata.^ Chose qui a proprement lieu lorsqu’on ne fait pas usage de la grâce éloignée , qui est la prière , par laquelle on peut obtenir la grâce prochaine pour observer le précepte , selon ce qu’enseigne le Concile de Trente : Deus impossibilia nonjubet ; sed jubendo monet , et facere quod possis , et petere quod non possis ; et adjuvat ut possis.'^

Quanta la sentence de Saint Augustin, citée tout à l’heure . savoir , que « Personne ne pèche en ce qu’il ne peut éviter, » elle se trouve fréquemment reproduite et confirmée dans ses différents ouvrages : Soit en mal, soit en bien, dit-il, si l’on n’agit pas librement, on ne mérite ni peine ni récompense : Sioeautem iniquitas sive justitia , si in poiestate non esset , nullum prœmium , nullapœna justa esset. ^ Dès que l’on n’a pas le pouvoir de s’abstenir, toute faute devient nulle : Si denique his abstinendi ah opéré suo potestos nulla conceditur, peccatum eorum tenere non possumus Le démon nous pousse au mal ; mais , Dieu aidant, il dépend de nous de lui résister ; et c’est ce qui nous rend coupables, si nous cédons : Dat quidem ille [dœmon)consilium ; sed, Deo auxilianie , nostrum est eligere vel repudiare quod suggerit ; et ideo, cum per Dei adjutorium in potestate tua sit, quare non magis Deo quant ipsi obtemperare délibéras? ^ 11 n’y a donc pas de péché où il n’y a pas de consentement libre : Ex eo igitur quod non accepit, nuUus reus est.^ On est, dans ce cas, exempt

1) De Ver. q. 24. a. 14. (2) Sess. 6. cap. 11.

3^ Cont. Faust, l. 22. c. 75. (4; DeDuab. An. c. 12.

(5) Serm. 2o3. App. E. H. (6) De Lib. Arb. l. 5 . c. 16.

de reproches : Nemo vituperatione dignus , qui id non facit quod facere non potest.^

D'autres Pères ont enseigné la même doctrine : Nous ne sommes point portés à la vertu ni au vice par la nécessité, dit Saint Jérôme ; car, où il y a nécessité , il ne peut y avoir ni châtiment ni couronne : Nec ad virtuies nec ad vitia necessifate trahirnur ; alioquin , iibl nécessitas est , nec damnatio nec corona est ^ Et Tertullien : On n’impose point une loi à celui qui n’a pas la faculté d’obéir : Non enim poneretur lex ei, qui non haberet obsequium debitum legi in sua pote State. Et Marc rHermite : La grâce nous seconde ; mais il est toujours en notre pouvoir de faire ou de ne pas faire le bien : Occulta nobis opitulatur gratia ; verum in nobis situm est agere vel non agere bonum propotestate.^ Il faut ajouter à cette liste les noms de Saint Irénée , de Saint Cyrille d’Alexandrie , de Saint Jean Chrysostôme, etc.

On ne peut pas nous objecter ce que dit ailleurs Saint Thomas, avec Saint Augustin, que la grâce est quelquefois refusée par suite du péché originel : Auxilium [gratiœ] quibuscumque datur , misericorditer datur; quibus auteni non datur ^ exjustitia non datur , in pœnam prœcedentis, aut saltem originalis peccati; ut Augustinus dicit.^ Car, répond très-bien le cardinal Gotti,^ ces deux illustres Docteurs parlent de la grâce actuelle prochaine dont on a besoin pour accomplir les préceptes de la foi et de la charité, préceptes dont s’occupe en effet Saint Thomas a l’endroit cité ; mais ils n entendent point nier par là que le Seigneur donne à tout homme le secours intérieur avec lequel il

. { \ ) De Duab. An. c. H. (V/ Cont. Jov. î.

(3) Cont. Marcion. l. (4) De Just. ex op. c. 56.

(5) 2. 2. q. a. 5. — August. De Corr. et Grat. c. ii.

peut, au moins médialement, obtenir la grâce de la foi et du salut ; puisque, comme nous l’avons vu plus haut, ils ne doutent nullement que Dieu n’accorde â chacun la grâce , au moins éloignée, nécessaire pour observer ses commandements Sur ce point, on peut encore invoquer l’autorité de Saint Prosper : Adhibifa semper est universis hominibus quædam supernœ mensura doctrinœ , qnœ , etsiparcioris (jratiœ fuit, suffcit tamen quibusdam ad remedium, omnibus ad festimonium.'

Du reste , il ne serait pas permis do penser autrement ; car, s’il était vrai qu’il y eiit des pécheurs privés même de la grâce suffisante éloignée, parce que le péché originel leur serait imputé comme faute propre , on devrait dire que , pour pécher , il sutîit d’avoir la liberté de volonté que nous avons eue interprétativement dans le péché d’Adam; or, c’est ce qui est expressément condamné dans la première proposition de Michel Baius : Ad peccatum formate et ad demerendum , sufficif ilia liberlas qua voluntarium ac lïberum fuit in causa sua, peccato oriyinaliet libertate Adami peccantis. Le cardinal Bellarmin ^ allègue contre cette proposition une bonne raison, en disant que, pour commettre un péché personnel , distinct du péché d’Adam, il faut un nouvel exercice de la liberté et une liberté distincte de celle d’Adam ; sans quoi ce ne serait point un péché distinct, suivant la doctrine de Saint Thomas : Ad peccatum personale requiritur potentia absoluta personalis. En outre , pour ceux qui sont régénérés par le baptême, le Concile de Trente a déclaré qu’il ne reste en eux' rien de condamnable : In renatis nihil odit Deiis , quia ?iihil est damnationis Us qui vere consepulti sunt cum Christo per baptisma in mortem. Et

(t ) De Voc. Gent. l. 2, c 15. (2; De Gr. et Lib, Arb. L 2. c. 7.

il ajoute que la concupiscence demeure en eux , non comme un châtiment , mais seulement comme un adversaire qui ne peut leur causer aucun dommage malgré eux : Quœ, cum ad agonem relicta sit , nocere non consentientibus . . . non valet. ^ Or , la concupiscence serait très-préjudiciable k l’homme, si elle était cause que Dieu lui refusât la grâce même éloignée, qui lui est indispensable pour parvenir au salut.

De tout ce qui précède, plusieurs théologiens concluent que, dire que Dieu refuse a quelqu’un la grâce suffisante pour accomplir les commandements, ce serait contraire a la foi, puisque, dans ce cas , Dieu l’obligerait a l’impossible ; telle est l’opinion de Cumel : Deus nunquam denegat auxilium stiffîciens ad implenda prœcepta , alias nullo pacto posseni impleri ; et sic rediret Lutheri hœresis , quod Deus obiigavit homineni ad.impossibile.^ Ainsi que du père Nugnez : Fides est , ita ut opjyositum sit hœresis manifesta, quod omnis horno, dum est in via, potest pœnitentiam agere de peccaiis.^ Le père Pierre de Ledesma pense de même : Certum est secundum fdein, quod non est peccatum illud quod non est in hominis libéra potestate.''^

Juénin dit que celui qui pèche nécessairement, n’ayant pas la grâce actuelle suffisante pour éviter tout péché , se rend néanmoins coupable par la liberté d’exercice, en choisissant volontairement tel péché plutôt que tel autre. — Mais cette doctrine , que l’homme une fois tombé pèche nécessairement, n’ayant d’autre liberté que celle de choisir le péché qu’il veut commettre, fait justement horréur au savant archevêque de Vienne, en France, monseigneur de Saléon, auteur du livre intitulé : Jansenismus redivivus , ou il la déclare intolérable : Quis patienter

fl Sess. 5. De Pecc. or. n. o. {'2} In /. q. ^09. a. 8.

{3} In P. 3 . q. 86. a. i. d. 1. (4) De Aux. q. un. a. 16.

i 52 DIEU DONNE A TOUS LES HOMMES

audire j)otest hominem lapsum , absente gratia gradibus superiorij non alla gaudere libertate prœter eani qua , necessitatus ad j^eccandum in genere , potest nnum prœ alio eligire i^eccatum En effet, ne s’ensuivrait-il pas que, si un condamné a mort avait seulement la faculté de désigner lui-même le genre de supplice qu’il aurait à subir, on devrait dire qu’en préférant de mourir par le fer, ou par le poison, ou par le feu , il meurt volontairement et librement ? Et comment peut-on tenir pour coupable celui qui est dans la nécessité de tomber d’une manière ou d’une autre? La soixante-septième proposition de Baius fut condamnée ; elle portait que l’homme pèche et se rend même digne de damnation en ce qu’il fait nécessairement : Homo peccat etiani damnabiliter in eo quod necessario facit. Où est la liberté , quand il y a nécessité dé pécher? Jansenius répond que, pour pécher, il suflit de la liberté de volonté que nous avons eue interprétativement dans le péché d’Adam. Mais cette doctrine a été également condamnée dans la première proposition du même Baius, comme nous l’avons vu ci-dessus.

Nos adversaires ne se rendent pas encore ; ils disent que le pécheur abandonné de la grâce, quoiqu’il ne puisse éviter tous les péchés mortels en masse : Collective, peut néanmoins éviter chaque péché en particulier : Distributive, par une simple abstention : Per simpliccm suspensionemseu negationem actus, comme ils s’expriment. — Mais cela ne peut pas non plus êt^e admis, pour plusieurs raisons : c’est que , d’abord , quand on est pressé par une tentation violente , qui exige un grand effort pour être surmontée, il est moralement impossible d’y résister, suivant tous les théologiens, sans l’assistance de la grâce, a

moins que l’on ne s’attache a une autre passion vicieuse opposée; de sorte que le pécheur privé de la grâce serait alors dans l’absolue nécessité de pécher d’une manière ou d’une autre ; ce qui est révoltant , comme nous l’avons déjà dit. — En second lieu, lorsqu’une passion ardente excite l’homme à pécher, il n’arrive pas toujours, ou plutôt , il est rare qu’il soit en même temps poussé en sens contraire par une autre passion désordonnée, assez forte pour le tenir en suspens; ainsi, quand cette opposition n’existe pas, il serait toujours nécessité a faire tel mal en particulier auquel il se sent enclin. — Enfin, la simple abstention : Simplex negatio actus , comme ils disent, se conçoit tout au plus par rapport aux préceptes négatifs ; elle ne peut aucunement avoir lieu, ainsi que l’observent avec raison Tournely et Gotti . quand un précepte positif commande un acte surnaturel, tel que les actes de foi, d’espérance, de charité et de contrition: car, ces actes étant surnaturels, il faut nécessairement, pour les accomplir, un secours surnaturel de Dieu. Il s’ensuit qu’au moins dans ce cas, l’homme privé de la grâce pécherait nécessairement, en ne satisfaisant pas au précepte positif qui l’oblige ; et il se trouverait coupable , bien qu’il ne pût’ éviter le péché. Or, soutenir une telle conséquence, dit le père Bannez , ce serait blesser la foi : Quotiescumque aliquis peccat, necêsseest ut ille de facto receperit aliquam

divinam inspirationem Hœc conclusio asseritur a nobis

certa secundum fidem ; quia nemo peccat propter quod non facit quod facere non potest , ut certum est secundum fidem : sed homo, cui nihil oliud datum est quam quod ad naturam humanam pertinet, non habet unde possit operari supra naturam; ergo non jieccat non operando aliquid supernaturale.^

(I) In P. 4, q. ^3 . a. 3. cond. 3.

Et cjuon ne dise pas que, si le pécheur est privé de la grâce , il en est privé par sa faute , et que c’est pour cela qu’il pèche , quoique abandonné de la grâce : — car , répond le cardinal Gotti, le Seigneur peut justement punir ce pécheur pour les fautes qu’il a commises auparavant, mais non pour la transgression ultérieure des préceptes qu’il ne peut plus remplir. Supposé, ajoute-t-il, qu’un serviteur fût envoyé dans un endroit, et que, par sa faute . il tombât dans un puits, son maître aurait bien raison de le punir de la négligence coupable â laquelle il devrait sa chute , et encore de la désobéissance qu’il commettrait ensuite, si les moyens de sortir du précipice, comme une corde ou une échelle, lui étant offerts, il refusait d’en faire usage; mais le maître serait injuste, si, sans fournir a son serviteur les secours nécessaires pour sortir du puits, il exigeait que le malheureux achevât sa route, et le punissait pour ne l’avoir point fait. De même, conclut le savant cardinal, Dieu punit justement celui qui se laisse tomber dans l’abîme du péché, et par la dans l’impuissance d'avancer vers le salut, ou qui refuse de profiter du secours qu’il reçoit pour en sortir ; mais le Seigneur ne pourrait exiger de lui, sous une peine quelconque, qu’il parvînt au but , sans lui en procurer les moyens : Ciun ergo homo, peccando in foveani lapsus, impotens factus sit prosequendi iter ad œternam salufem, esto ipsum possit ob talem culpam punire ; et similiter , si gratiam, qua fiat potens, oblatam respuat ; sed si Deus ipsum in sua impotentia relinquere velit, non poierit nisi injuste obligare ut viam percurrat, et, nisi percurrat, punire. ^

On nous oppose plusieurs textes de l’Ecriture, qui semblent exprimer un abandon absolu de la part de Dieu :

;'1 ) De Div. Vol. q. d. J. § 5'.-

Excœca cor populi hujus. ne forte videat... et convertatur, et sanem eum.'^ — Curavimus Bahylonem , et non est sanata; derelinquamus eam.^ — Appone iniquitatem super iniquitatem eorum, et non intrent injustitiam tuaniA — Projjferea tradidit illos Deus inpassiones ignoniiniœ.— Ërgo cujus vult miseretur, et quem vult induratA Etc. Mais, à toutes ces citations, il est aisé de répondre, comme on le fait communément, que les Saintes Ecritures parlent souvent de la simple permission de Dieu comme d’une opération réelle. Ainsi, pour ne point blasphémer avec Calvin, qui prétend que Dieu prédestine et détermine positivement des hommes à pécher, il faut dire que le Seigneur, permet que certains pécheurs, en punition de leurs fautes, soient assaillis de violentes tentations , châtiment dont nous demandons d’être préservés, par ces paroles de l’Oraison dominicale : Et ne nos inducas in tentationem; tandis que, d’autre part, ils restent moralement abandonnés dans leur péché : de sorte que leur conversion et leur résistance aux tentations, bien que ce ne soit pas chose impossible et désespérée, deviennent cependant, par suite de leur chute et de leurs mauvaises habitudes, chose très-difficile: car, dans un tel état de relâchement, ils n’ont plus que des désirs et des mouvements aussi faibles que rares pour les porter a vaincre leurs penchants vicieux et à rentrer dans la voie du salut. C’est là- cet endurcissement du pécheur et cette obstination imparfaite dont parle Saint Thomas : [Ohstinatum esse eurn) qui non de facili p)0ssit cooperari ad hoc quod exeat depeccato ; et hœc est ohstinatio imper fecta, qua ali'qiiis potest esse obstinatus in statu viœ, dum scilicet habet ita frmatam volunfaiem in peccato, quod non surgunt

(1) Is. 6. iO.

(3j Ps. 68. 28.

(2 Jer. 5 t. 9.

4) Rom. i. 26. — 9. i8.

motus ad bonum nisi débités. ^ D’un côté, ) esprit obscurci, le cœur insensible aux divines inspirations et attaché aux plaisirs des sens , au point qu’il n’a plus que de rindifférence et même du dégoût pour les biens spirituels, les passions et les appétits charnels qui dominent dans Tàme par suite des mauvaises habitudes ; de l’autre, les lumières et les invitations divines devenues peu efficaces à cause du mépris et de l’abus qu’on en a fait, rendues même en quelque sorte odieuses par la crainte qu’on a d’être troublé dans la jouissance des plaisirs sensuels : tout cela constitue l’abandon moral , dans lequel le pécheur trouve une extrême difficulté à sortir de son malheureux état et a reprendre une conduite régulière.

Pour se retirer d'une situation si l'uneste et rentrer tout d’un coup dans l’ordre du salut , il faudrait une grûce abondante et extraordinaire; mais il est rare que Dieu accorde une telle grâce a ces pécheurs obstinés. Il l’accorde cependant a quelques-uns, dit Saint Thomas, lorsqu’il les choisit pour en faire des vases de miséricorde, suivant l’expression de l’Apôtre, afin de manifester sa bonté; mais il la refuse a bon droit aux autres et il les laisse dans leur malheureux état, afin de montrer sa justice et sa puissance : Interdum ex abundantia boiiitafis suœ , eiiam eos qui impedirnentum graiiœ prœstant, auxilio suo prœvenit, avertens eos a malo et convertens ad bonum. Et sicut non omnes cœcos illuminât, nec omnes languidos sanat , ita non omnes qui gratiam impediunt, auxilio sûoprœve-

nit ut convertantur Ilinc est quod Apostolus dicit :

nDeus, volens ostendere iram et notam facere potentiam suam, sustinuit in multa patientia vasa irœ apta in Meritum, ut ostenderet divitias gloriœ suœ in vasa miseri-

(i; De Ver. q. ^4. a. if.

cordiœ, quœ jjrœparavif in gloriam.^ )■> On ne doit point rechercher, continue le Docteur Angélique, la raison pour laquelle le Seigneur convertit les uns par sa grâce et souffre ou permet que les autres se perdent; car l’Apôtre nous avertit encore que Dieu est maître de ses dons et qu’il en dispose comme il lui plaît : Cum autein Deus, hominum qui in eisdem peccatis detinentur , hos quidem prœveniens couver tat J illos autem sustmeat sive permittat secundum ordinem rerum q)rocedere, non est ratio inquirenda , quare hos convertat et non illos. Hinc est quod Apostolus dicit : « An non habet poiestatem pgulus luti , ex eadem massa facere aliud quidem vas in honorem, aliud vero in contumeliam?^ ))^

Nous disons donc, pour conclure, que nous ne nions point Tabandon moral de certains pécheurs obstinés, de sorte que leur conversion soit moralement impossible , c’est-a-dire , très-difficile; ce qui doit suffire à la bonne intention qui porte nos adversaires à soutenir leur sentiment, et qui est de mettre un frein aux excès des pécheurs et de les déterminer 'a rentrer en eux-mêmes avant de tomber dans un état si déplorable. Mais il est cruel, dit fort bien l’auteur de la Théologie de Périgueux, de vouloir leur enlever tout espoir et leur fermer entièrement la voie du salut, en prétendant qu’ils sont tombés dans un abandon tellement absolu, qu’il ne leur reste plus aucun secours actuel pour éviter de nouveaux péchés et pour se convertir. Qu’on leur laisse au moins le moyen de la prière, grâce qui n’est refusée à aucun homme en cette vie, comme nous le démontrerons au dernier Chapitre, et par laquelle on peut toujours obtenir les secours plus abondants dont on a besoin pour se sauver. Il importe d’autant plus de ne

1; Rom. 9, (2) Ibid. SJ Cont. Gent. l. S. c. i61.

pas leur dénier cette ressource, que la pensée d’un abandon absolu les porterait, non-seulement à se désespérer, mais encore a se livrer au vice sans retenue , dans la persuasion que la grâce leur manque totalement et qu’ils ne peuvent plus éviter la damnation éternelle

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