‹ Œuvres completes de S. Alphonse de LiguoriChapitre 26 sur 132 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

EXPOSITION ET REFUTATION DU SYSTEME DE JANSENIUS , FONDÉ SUR LA DÉLECTATION RELATIVEMENT VICTORIEUSE.

SYSTÈME DE JANSENIUS

Nous devons démontrer dans le Chapitre suivant , comme nous l’avons annoncé, que la grâce de la prière est donnée à tous les hommes. Mais cette doctrine ne plaît point à Jansenius ; il va jusqu’à l’appeler une hallucination : Hallucinatio est, quaputant semp)er adesse hornini gratiam ut petat.^ D’après son système, il faut, même pour prier, qu’on y soit déterminé par ce qu’il nomme la Délectation relativement victorieuse, ce qui n’est point accordé à tous. Il en conclut que tous n’ont pas la grâce suffisante, ni par conséquent le pouvoir d’accomplir les commandements, parce que même la grâce éloignée, celle de prier comme il convient ou de prier en quelque manière que ce soit, manque à un grand nombre : Oum ergo plurimi, vel non pétant gratiam illam qua possint prœcepta facere, vel non ita pétant ut necessariuin est, nec omnibus gratiam vel f er venter pet endi vel omnino peîendi Deus lar-

I De Grat. Chr. l. S, c, iô%

EXPOSITION ET RÉFUTATION

giatur, apertissimu7n est fidelibus multis deesse illani sufficientem gratiam^ et consequenter illam perpetiiam^ quam quidam prœdicant , faciendi pracepti potestatem. 11 est donc nécessaire, avant de prouver notre sentiment, que nous réfutions le pernicieux système de Jansenius, d’où découlent toutes ses erreurs, et que nous fassions voir qu’il a été lui-même, et non les autres, sous l’empire d’une hallucination.

Tout le monde connaît les cinq propositions de Jansenius , condamnées comme hérétiques par l’Eglise/ Or , comme le prouve Tournely,» toutes ces propositions naissent de son système de la délectation prépondérante, sur lequel il fonde toute sa doctrine. C’est ce qu’aflirme également le père Ignace de Graveson : Ex hoc infcslo princij)io Jansenius ejusque discipuli has erroneas deducunt consecutioneSy quœcum illo principio arctissimo vinculo colligatœ cohœrent.‘^ De même le père Berti : Ex principio duarum delectationum invincibilium tanquam ex radice

( I ) De Gr. Chr. q. J. De Jans. ep. 3 . (2) Ep. /. cl. /.

(*) Pour ceux des lecteurs qui les ignoreraient , ou qui voudraient se les rappeler d’une manière précise , nous croyons devoir citer ici ces trop fameuses propositions :

\ . Quelques commandements de Dieu sont impossibles à des hommes justes, qui veulent les accomplir et qui font à cet effet des efforts selon les forces présentes qu’ils ont ; et la grâce qui les leur rendrait possibles leur manque.

2. Dans l’état de nature tombée, on ne résiste jamais à la grâce intérieure.

H Pour mériter ou démériter, dans l’état de nature tombée, on n’a pas besoin d’une liberté exempte de nécessité ; il suffit d’avoir une liberté exempte de coaction ou de contrainte.

4. Les sémi-pélagiens admettaient la nécessité d’une grâce intérieure prévenante pour tout acte , même pour le commencement de la foi ; ils étaient hérétiques en ce qu’ils soutenaient que la volonté de l’homme peut s’y soumettre ou y résister.

5. C’est une erreur sémi-pélagienne de dire que Jésus-Christ est mort ou a répandu son sang pour tous les hommes sans exception.

Ces cinq propositions ont été condamnées par Innocent X en J 653. Le Tracecteür.

DU SYSTÈME DE JANSENIUS

flùere alios fere omnes Jansenii errores, ac frœsertim quin~ que damnataspropositiones.^ Le père Fortunat de Brescia, dans l’ouvrage qu’il a récemment publié sous ce titre : Cornelii Jansenii sxjstema confutatum, etc., démontre jusqu’à l’évidence que, si l’on admettait le système de Jansenius, on devrait nécessairement admettre aussi les cinq propositions condamnées.

Exposons donc distinctement le système de Jansenius. Il dit que la volonté de l’homme, depuis le péché d’Adam, ne peut opérer d’une autre manière qu’en suivant, selon que l’une ou l’autre prévaut, ou la délectation delà grâce, qu’il appelle céleste, ou la délectation de la concupiscence, qu’il nomme terrestre. Ainsi, quand la délectation céleste est plus grande, elle emporte nécessairement le consentement de la volonté; mais lorsque la délectation terrestre a la prépondérance, c’est à celle-ci que la volonté doit nécessairement céder.

Et ici, il faut observer que Jansenius ne parle point de la délectation délibérée ou conséquente; sans quoi il se trouverait d’accord avec tous les théologiens catholiques : car, lorsque la délectation est délibérée, et que la volonté s’y attache , non de nécessité, mais librement, alors sans doute il est nécessaire que la volonté agisse suivant la délectation. Jansenius entend donc parler de la délectation INDÉLIBÉRÉE , et c’est dans ce sens qu’il prend le célèbre texte de Saint Augustin : Quod amplius delectat , secundum id operemur necesse est : ^ Nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît davantage. — Cette sentence du Saint Docteur ne peut s’entendre, comme nous le démontrerons dans le paragraphe suivant, que de la délectation délibérée et conséquente; néanmoins Jansenius 1 entend

(1) Aug syst. vind, d. 4. c. i. § 8. ^2) In Gai. n. 49.

G. MOYEN

EXPOSITION ET RÉFUTATION

de la délectation indélibérée, antérieure à tout acte de la volonté, et c’est sur cette fausse interprétation qu’il fonde toute sa doctrine. Ainsi, selon lui, il n’y a plus de grâce suffisante : ou la grâce est de moindre poids et elle ne peut suffire ; ou elle l’emporte sur la concupiscence, et, dans ce cas, elle est nécessairement efficace; car il fait consister toute l’efficacité de la grâce dims la prépondérance relative de la délectation indélibérée. C’est ce qui résulte de ses propres paroles : No7i erit sufficiens gratia^ sed vel efjîcax, vel ita ineffîcax ex qua opérât io,nequidem possit segiii.^

Un tel principe une fois posé , on ne peut échapper à aucune des cinq propositions condamnées; elles en dérivent toutes comme autant de conséquences rigoureuses. Laissons les autres pour ne nous occuper que de la première et de la troisième , qui sont plus dans notre sujet.

'Réfutation de la première proposition.

La |)remière est ainsi conçue : Quelques commandements de Dieu sont impossibles a des hommes justes, qui veulent les accomplir et qui font â cet eiïet des efforts selon les forces présentes qu’ils ont ; et la grâce qui les leur rendrait possibles leur manque : Aligna Dci jy^rœcepta hominibus jusfis, volentibus et coiantibus, secundum prœsentes guas habent vires, siint inipossibilia ; deest guogue illis gratia giia possibilia fiant. Ainsi, d’après Jansenius. il y a des préceptes divins dont l’observation est impossible même aux justes qui ont la bonne volonté et qui s’efforcent de les pratiquer, tanttju’ils n’ont pas la grâce prépondérante, une grâce qui prévale sur la concupiscence, comme il s’en explique formellement : Nisi major fueril cœlestis delectatio giiam terrena, fieri nonpotest gain pro-

I De Gv. Chr. l. 4. c. 40,

1)L SYSTEM t DE JA.NSEMÜS.

priœ voliintatis infirmitate vincarnur. — Vigente enim delectatione carnali, impossibile est ut virtutis consideratio p)rœvaleat Quoique la grâce, dit-il, si on la considère en elle-même, d’une manière absolue , en faisant abstraction de l’acte et des circonstances, suffit amplement pour porter la volonté au bien ; néanmoins lorsqu’on la considère relativement , c’est-â-dire , quand la délectation céleste est inférieure a la délectation charnelle, laquelle, dès quelle prévaut sur la grâce, est toujours unie â l’acte, alors la grâce est tout â fait insuffisante pour obtenir le consentement de la volonté. Il s’ensuit que , selon la sage remarque du père Graveson, la puissance absolue que fhomme aurait , en vertu de la grâce , pour observer les commandements , cette puissance , lorsqu’elle lui vient d’une grâce inférieure â la concupiscence , n’est plus , relativement à l’acte , une puissance , mais une véritable impuissance : dans ce cas, la volonté ne peut aucunement opérer le bien, de même qire, dans une balance, un moindre poids ne peut l’emporter sur un plus fort.

Mais alors, comment l’homme pourra-t-il être regardé comme coupable, s’il ne satisfait point au précepte parce qu’il a besoin d’un secours au moins suffisant pour faccomplir et que ce moyen lui manque? Cette objection est forte et trop manifestement juste ; aussi Jansenius ne peut-il se dispenser de se la faire à lui-même : Quomodo non sini excusati qui illo adjutorio carenty qiiandoquidem sine illo prœceptum iw/plere non possint.^ Voyons comment il y répond : la difficulté est grande ; c’est pourquoi il cherche à s’en tirer de plusieurs manières.

1 . Il dit premièrement que l’impuissance excuse, quand 1 homme a voulu accomplir le précepte et qu’il ne l’a pu ;

n jDe Gr. Clir. /. c. 6 -- ,9. (2) Ibid. I o. c. lo.

EXPOSITION ET RÉFUTATION

mais non, quand il ne Ta point voulu. — Mais on répond à Jansenius que , quand la volonté, suivant son principe, doit nécessairement céder a la délectation indélibérée de la concupiscence, parce que celle-ci prévaut sur la grâce, alors il est physiquement impossible a l’homme de vouloir remplir le précepte ; car, dès que l’on suppose la prépondérance charnelle, la grâce n’a plus assez de force active pour la vaincre. Jansenius lui-même n’en doute point, puisqu’il assure que la délectation supérieure détermine intrinsèquement et emporte invinciblement le consentement de la volonté , a laquelle il ne reste aucun pouvoir relatif de résister. Il y a donc, dit le père Graveson. nécessité, non pas morale, mais antécédente et invincible; ce qui est évidemment hérétique : Quo fit ut hæc nécessitas, in doctrina Jansenii ejusque discipuJoruni , non sit nécessitas moralis, sed antecedens et inrincibilis ; qiiœ citra apertarn hœresim admitti non potest.^ Sans la délectation prépondérante de la grâce, ajoute Jansenius, il est aussi impossible a l’homme d’observer les commandements qu’a un être sans ailes de voler, a un aveugle de voir, a un sourd d’entendre, et â un boiteux de marcher droit : Sine qua non inagis potest homo bene operari quain volare sine alis, — quam homini cœco ut vident, vel surdo ut audiaf , vel tibiis fracto ut recte gradiatur.^^ Il faudrait dire la même chose de celui qui a des yeux, mais qui est privé de lumière; car, s’il est physiquement impossible de voir a celui qui n’a point d’yeux, il ne l’est pas moins â celui qui. ayant des yeux, est privé de lumière, puisque l’impossibilité physique n’est autre chose que ce qui surpasse les forces naturelles. — Chacun voit combien cette première explication de Jansenius manque de solidité.

J) Ep. O. cl, S.

%]De Gr. 1,3. c. io. — l. 2. c. /.

DU SYSTÈME DE .lANSENIUS. 4 65

2. Examinons la seconde ; mais elle est encore plus faible que la première : il dit que tous les commandements sont possibles à l’homme , en tant que Dieu peut lui donner la grâce nécessaire pour les lui faire observer : Omnes fwmines dicuntur j)osse credere , passe diîigere Deum... ; hœc enim potestas non est aliud nisi flexibilis capacitas per quam possunt suscipere [idem et charitatem.^ Ainsi, selon Jansenius, l’homme pèche en transgressant les préceptes divins, parce qu’il est capable de recevoir la grâce dont il a besoin pour les observer. Mais , de cette manière , nous dirons également que l’aveugle peut voir , et le sourd entendre, puisque Dieu peut leur procurer , à l’un la vue, et à l’autre l’ouïe ; cependant tant qu’ils n’en ont pas reçu de Dieu la faculté , il est physiquement impossible â l’aveugle de voir, et au sourd d’entendre. Ainsi, dire que, pour déclarer possible un précepte quelconque , il suffit qu’il soit possible à l’homme dans le cas où Dieu lui donnerait le pouvoir de le remplir , c’est tenir un langage vain ou artificieux dans le but de cacher la vérité. Et en effet, je le demande , quel secours reçoiton d’une grâce qu’on pourrait obtenir, mais qu’on n’a pas actuellement ? c'est comme si l’on disait : L’homme pourrait observer tous les commandements, s’il pouvait les observer, mais â présent il ne le peut! — Quand un malade, dit Saint Augustin, a besoin d’un remède pour se guérir , il ne pourra Jamais , quoiqu’il le veuille , être guéri sans avoir ce remède : Nec tamen, cum vult, potest, sed cum fuerit , adhibifa curatione, sanatus.^

3. Jansenius donne une troisième explication , en disant que le libre arbitre consiste uniquement dans la connaissance de l’objet agréable et dans la délectation

(2) De Perf. jtist. c, S. rat. o.

EXPOSITION ET RÉFUTATION

avec laquelle on s y attache : Quàj^ropter , iustratis fundamentis Augustini , quibus tota doctrina de arbitrii libertate nititui\ nihil aliud existimamus quam cognitionem ac delectationem seu delectabilem objecti complacentiam esse kl quod tantam *potestatem in liberum arbitrium

habet ut eam facial velle vel nolle De cognitione hic non

multum solliciti sumus ; illain enini ad volendum esse necessariam vix quisquani dubitat.^ La liberté de Thomme consiste donc, selon Jansenius , tant dans la délectation que dans la connaissance de l’objet , ou dans le jugement indifférent par lequel l’homme connaît le bien et le mal de l’action, comme, par exemple, dans l’homicide, on connaît le mal de la faute et le plaisir de la vengeance. C’est pourquoi .il. dit ailleurs que les impies pèchent en tant qu’ils connaissent la malice du péché par le moyen de la loi : Profertur primus effectus legis dare cognifio- .nem peccati et il s’appuie sur le texte de Saint Paul ; Peccatiim non cognovi nisi per legem.^ Calvin avait dit avant lui que la loi sert a rendre l’homme inexcusable, en lui faisant discerner le juste de l’injuste, et en lui ôtant ainsi le prétexte de l’ignorance : Finis ergo legis est ni reddatur homo inexcusabilis' ; nec male hoc modo defniietur quod sit conscientiœ agnitio iîder justurn et mjiistum discernentis J ad tollendum ignorantiœ prœtexturnA Nous répondons que le jugement indifférent, ou la connaissance du bien et du mal, qui n’appartient qu’a l’entendement , ne peut en aucune façon constituer le libre arbitre, qui appartient entièrement a la volonté'; car le libre arbitre n’est pas autre chose que la liberté que la volonté a de choisir entre faire et ne pas faire une chose.

(3) Hom. 7. 7. 4 In.it. L c. 2.

DU SYSTÈMK DE JANSE?<IUS.

4. Quatrième explication, qui est encore moins convenable et moins soutenable que les autres. Jansenius prétend que, pour pécher, il ne faut pas absolument avoir la liberté d’indifférence , de sorte qu’on soit exempt de toute nécessité de faire mal , mais il suffit d’avoir la liberté d’exercice ou de choix, par laquelle on peut s’abstenir du péché auquel excite la concupiscence, en en commettant un autre : Qua quis potest facere [peccatum), et ab eo, saltem aliud perpetrando , absîinere.^ 11 place ainsi l’homme dans une telle situation que , pour éviter un péché , il doit nécessairement en commettre un autre ; et il affirme qu’une pareille liberté suffit pour rendre l’homme coupable , bien qu’il soit nécessité a pécher d’une manière ou d’une autre. Telle est la doctrine que Jansenius expose clairement dans un autre passage : Arbitrium lapsorum hominum nullo modo in peccando desinit esse liberutn, quamvis generali quadam peccandi necessitate vinciatur.; erit enim liberum quoad exsrcitium, ut loquuntur, necessifaturn, quoad specificationem,'^ Nous pourrions reproduire ici tout ce que nous avons dit plus haut ^ contre Juénin, qui veut aussi que certains pécheurs, privés de la grâce suffisante , pèchent néanmoins par cette prétendue liberté. d’exercice. Mais, nous l’avons déjà demandé, qu’est-ce que cette liberté qui peut faire qu’un homme , juste ou pécheur , soit tenu pour coupable , lorsqu’il est nécessité a pécher d’une manière ou d’une autre? Le Docteur Angélique répond que c’est une hérésie de soutenir que la volonté mérite ou démérite , lorsqu’elle opère par nécessité, bien qu’elle ne soit pas forcée : Quidam posuerunt quod voluntas hominis ex necessitate movetur ad aliquid eligendum ; nec tamen ponebant quod voluntas

t) De St. nal laps, l, 4. c. 2 f. Ibid. c. 49. (3) Chap. 2. § 2.

EXPOSITION ET RÉFUTATION

cogeretur — Hœc autem opinio est hœretica; tolUt enim rationem meriii et demeriti in humanis actibus : non enim videtur meritorium vel demeritoriiim quod aliquis sic ex necessitate agit quod vitare nonpossit.^ Au surplus, d’après tous les théologiens, lorsque quelqu’un est dans la nécessité de faire tel mal ou tel autre, s’il choisit le moindre, quoiqu’il le choisisse volontairement, il ne pèche point, parce qu’il est privé de la liberté nécessaire pour que l’action lui soit imputée a péché. Il suit de là que , si dans notre cas , lorsque la concupiscence l’emporte sur la grâce . on s’attachait au moindre mal , on ne pécherait point.

Mais, en laissant de côté toutes ces réflexions, la réponse directe est que , si l’on admet le principe de la délectation relativement victorieuse, selon .lansenius, cette liberté d’exercice , qui consiste à s’abstenir d’un péché en en commettant un autre, ne peut nullement exister. Son principe est, comme nous l’avons expliqué plus haut, que, quand la délectation charnelle surpasse la délectation céleste, alors la volonté est nécessitée déterminément à y consentir, selon qu’elle y est physiquement poussée. C’est pourquoi il dit quekjue part que la délectation supérieure ôte l’indifférence de la volonté ; car , comme le poids fait baisser le yilateau de la balance , qui était auparavant en équilibre, de même la délectation incline la volonté vers le plaisir qu’elle lui propose : Cnm hoc efficiat [delectatio carnalis) bla7ulitiis motus sui , utj qui ad agendum et non agendum ante motum esset indifferens, ipso motu libidinis in alteram partem, instar œquilibrii cui pondus odditur , impellatur On lit la même chose dans un autre endroit, où, repoussant ceux qui veulent que la délectation supé-

\) De Mal. q. 6. a. un. 2j De Gr. l. 7. c. 14.

DU SYSTÈME DE JANSEMUS

rieure agit sur la volonté d’une manière morale, il affirme qu’il n’en est pas ainsi . m.ais quelle meut et prédétermine physiquement la volonté à embrasser l’objet proposé : Siquidem moralis prœdeterminaiio ilia dicitur quœ tantum se habet ex parte objecti , quemadmodum facit ille qui consulitj prœcipit, rogat ; sed hœc [delectatio] se habet in ipsa potentia voluntatis , quam propriœ suœ suavitatis mognitudine ad volendum op)j)licat , et applicando determinât, utpote causans in ea hoc iptsum ut se deterrninet , ideoque prœdeterminat La volonté ne se détermine donc point d’elle-même , selon Jansenius, mais elle est prédéterminée par la délectation. Le savant Dirois ne doute nullement que ce ne soit la le véritable sentiment de Jansenius ; il dit que celte doctrine ne diffère pas de celle des physiognomistes , qui soumettaient la volonté de l’homme à l’influence des planètes , de sorte que l’impression qu’elle reçoit et qui la détermine a l’action prévient toute détermination spontanée : Voluntas determinatur ad electionem sui finis aligna impressione quœ illius determinationem antecedat. L’Archevêque de Vienne atteste la même chose : Jansenisiœ contendunt delectatione gradibus superiori voluntatem invincibiliter determinari ad cperandum, absque ullo respecta ad futuram ipsius voluntatis determinationem.'^

Cela posé, où se trouve la liberté d’exercice? Jansenius veut que la délectation prépondérante seule prédétermine la volonté a l’accepter, de telle manière que , cqmme la balance cède nécessairement au poids le plus fort , de même la volonté ne peut résister a la délectation relativement victorieuse : donc , si quelqu’un , par exemple , est porté par la délectation a s’emparer du bien d’autrui , il

1) L. 8. c. S- 2; Baian. et J ans. red. app.

i:x POSITION ET RÉFUTATION

pourrait sans doute être retenu par la crainte de perdre sa réputation ; mais dans le cas où cette crainte n’existe pas ou est inférieure à la délectation du vol , il est certain qu elle ne peut vaincre, et alors il n’y a certainement plus aucune liberté d’exercice.

Réfutation de la troisième proposition.

Parlons maintenant de la troisième proposition de Jansenius : Ad merendum et demerendum in statu naturœ lapsœ non requiritur in homine libertas a necessitate , sed sufficit libertas a coactione : Il dit que , soit pour mériter , soit pour démériter ou pécher , il n’est pas nécessaire d’avoir la liberté d’indifférence , qui exclut la nécessité , mais qu'il suffit que la volonté ne répugne point ; et il ose affirmer que c’est un paradoxe de dire que l’acte de la volonté est libre en tant qu'elle peut l’accepter ou le refuser. Cette proposition , qui est aus.si condamnée comme hérétique , dérive pareillement du môme système : en effet, dès que l’on pose en principe que la volonté doit nécessairement obéir a la délectation prépondérante, il s’ensuit rigoureusement, selon Jansenius, que, pour mériter ou pour pécher, il suffit de vouloir consentir 'a la délectation , quoiqu’on ne puisse pas ne pas le vouloir , et qu’on soit physiquement nécessité a le vouloir. Doctrine justement appelée monstrueuse , par le père Serry : Stare meritum passe cum agendi necessitate. Et Saint Thomas l’avait déjà appelée hérétique, dans le passage rapporté ci-dessus : Quidam posuerunt, etc.^

Ce n’est pas sans raison que cette doctrine est appelée hérétique; car elle est contraire a toutes les Saintes Ecritures.

I) Page 167.

DU SYSTÈME DE JANSENIUS

L’Apôtre nous assure que Dieu ne permet jamais que nous soyons tentés au delà de nos forces : Fidelis autem Deus est , qui non patietur vos tentari supra id quod potesiiSy sed faciet eiiam curn tentatione proventam ut possitis sustinere.^ Mais Jansenius prétend que l’homme est quelquefois tellement abandonné de la grâce, qu’il ne peut résister a la tentation , et qu’il se trouve dans la nécessité d’y céder.

La loi que je vous donne , dit Moyse a tout le Peuple , n’est point au-dessus de vous : Mandatum hoc , quod ego prœcipio tibi hodie , non supra te est."^ L’Ecclésiastique déclare bienheureux l’homme sans tache , parce qu’ayant pu faire le mal , il ne l’a point fait : Qui potuit transgredi et non est transgressas , facere mala et non fecit.'^ Il ne suffit donc pas , pour mériter, que l’on agisse volontairement ; mais il est encore nécessaire que l’on agisse librement, c’est-a-dire , qu’on puisse manquer aux préceptes , et qu’on ne soit pas dans la nécessité de les remplir. Il en est de même dans le sens contraire ; c’est-a-dire que , pour pécher , il faut qu’on ait une grâce suffisante pour pouvoir s’abstenir du péclîé, en sorte que , si l’on y tombe, on y tombe par sa faute.

Et l’on ne peut pas nous dire, avec l’impie Théodore de Bèze, que cette nécessité de mal faire provient, non de la nature, mais du péché originel, par lequel l’homme s’est volontairement privé de sa liberté, et que c’est pour cette raison qu’il est justement puni lorsqu’il pèche, quoiqu’il pèche par nécessité. — Nous répondons que, si un serviteur se cassait la Jambe par sa faute , son maître serait injuste, si, après lui avoir remis cette faute, il voulait l’obligera courir, et qu’il le punît de sa désobéissance

(I /. Cor. 10. 13 (2 Deut. 30. //. 3 Eccli. 34. 40.

EXPOSITION ET RÉFUTATION

inévitable. Ce serait le comble de l’iniquité et de la démence, dit Saint Augustin : Peccoti reum tenere quemquam J quia non fecit quod facere non potuit , siirnintv iniquitatis esse et insaniœ.^

En outre, s’il était vrai que l’homme pût mériter et démériter en agissant par nécessité , sans avoir la faculté de faire le contraire , je ne sais comment cela pourrait s’accorder avec d’autres passages de l’Ecriture , tels que les suivants :

Josué déclare aux Israélites qu’il leur est donné de choisir entre le culte du vrai Dieu et celui des idoles : Optio vobis datur : eligite hodie quod placet , cui servire potissimum debeaiis. utriiin... diis Amorrltœoriun... ; ego autem et domus inea serviemus Domino r 11 ne peut y avoir de choix dans ce qu’on fait par nécessité et sans liberté ; ce texte prouve donc clairement que l’homme n’est point lié par la nécessité ; mais qu’au contraire, dit a ce sujet le savant père Petau, sa volonté est entièrement libre de s’attacher 'al un ou 'a fautre des objets proposés : Plena utriusvis eligendi potestas ostenditur , ut, quasi suspensa et in medio positci, voluntas alteruni quod volet e duobiis adsciscat ^

Je prends aujourd’hui 'a témoin le ciel et la terre, disait encore Moyse au Peuple de Dieu , que je vous ai proposé la vie et la mort , la bénédiction et la malédiction : choisissez donc la vie , afin que vous viviez , vous et votre postérité : Testes invoco hodie cœlum et terrain, quod proposuerim vobis vitam et mortem, benedictionem et maledictionem : elige ergo vitam, ut et tu vivas et semen tuumA On lit pareillement dans l’Ecclésiastique, que Dieu a laissé l’homme libre , et qu’en lui donnant sa loi , il l’a

(I) De Duab. an. c. (2) Jos. 24. io.

(3) De Op. sex d. l. S. c. 2- (4J Deut. 30. i9.

l)V SYSTEME DE JANSENUIS.

placé devant la vie et la mort, le bien et le mal , afin qu il pût choisir selon sa volonté : Deus ab initioconstituU hominemet reliquit illiimin manu consilii sui.Adjecit mandata etprcécepîa sua . . Ante hominem vita et mors, bonum et maluni : quod placuerit ei dabitur illlA Si T Auteur sacré vivait a présent parmi nous, et qu’il eût à décider le point que nous discutons , comment pourrait-il exprimer plus clairement la liberté de l’homme et son exemption de toute nécessité? cette réflexion est encore du père Petau : Non poterat expressioribus uti vocibus , si inter nos viveret ac de lite nostra judicaret, qiiam isthic fecit, ut libertatis humanœ arbitriique liberi naturani ac proprietatem describeretr

Enfin, on trouve la même chose dans les autres livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, par exemple : dans les Proverbes : Je vous ai appelés , et vous n’avez point voulu m’écouter : Vocavi, et renuistis dans Job : Ils ont été rebelles à la lumière : Ipsi fuerunt rebelles lumini dans Isaïe : Le Seigneur s’attendait que sa vigne porterait de bons fruits , et elle en a produit de mauvais : Expectavit ut faceret uvas, et fecit labruscas dans les Actes des Apôtres : Vous résistez au Saint- Esprit : Io5 semper Spiritui Sancto resistitis.^ Appeler les âmes, éclairer l’esprit , porter la volonté au bien , ce sont là sans aucun doute des opérations de l’Esprit-Saint ; mais comment peut-on dire qu’une âme repousse les divines invitations, est rebelle à la lumière, résiste à la grâce , quand elle est dépourvue de la grâce prépondérante, et qu’elle se trouve ainsi dans la nécessité de céder à la concupiscence qui l’emporte sur la grâce?

I ; Ecdi. i5. i4. {%) Loc. sup. cit. 3) Prov. /. ^4.

(4i Job. 24 tJ. 5) fs. O. 2. '6; Act. 7. 5i.

G. MOYEN

EXPOSITION ET RÉFUTATION

§ II

VÉRITABLE DOLTRIAE DE SAINT AUGUSTIN SUR LA DÉLECTATION VICTORIEUSE ET LE LIBRE ARBITRE.

Mais coininent se fait-il, nous demande Jansenius, que, ce que j’ai dit, ait été dit avant moi par Saint Augustin , savoir, que nous devons nécessairement faire ce qui nous plaît davantage , suivant ses paroles que nous avons déjà citées plusieurs fois : Qiiod amjdius nos delectat, secundiim id operemur necesse est

Avant de répondre à Jansenius, nous devons faire observer que Saint Augustin ayant à combattre plusieurs hérésies qui avaient cours de son temps concernant la grâce, hérésies toutes dillerentes les unes des autres, a dû traiter cette matière fort longuement et sous divers points de vue; ce qui fait que le Saint Docteur s’est quelquefois exprimé d’une manière obscure. Il en est résulté que, nonseulement toutes les écoles catholiques se vantent de l’avoir chacune de leur côté, quoiqu’elles dillerent d’opinion entre elles, mais Calvin et Jansenius eux-mémes, dont les erreurs ont été condamnées par l’Eglise, ont eu l’audace d’invoquer son appui. Calvin, écrivant contre Pighius, ose prétendre qu’il ne fait que suivre Saint Augustin, et qu’on ne peut le lui contester : Nos niliil quant Augustinunv sequi-

mur Etiamsi crepet Pighius, nobis hoc extorquere non

potest, quin Augustinus sit noster."^ De même Jansenius cite Saint Augustin comme son unique maître , au point qu’il n’a donné à son ouvrage d’autre titre que celui d’/lw-

1) In Gai. n. 49.

^2, Adv. Pigh. l. 3.

DU SYSTKME DE JAiNSEMUS.

(justinus, et que tous les Jansénistes ne prennent d’autre nom que celui d’Augustiniens. De ces prémisses, je ne veux conclure qu’une chose : c’est que, pour bien comprendre certains passages de Saint Augustin , il faut les confronter avec d’autres textes où ce grand Docteur explique son véritable sentiment. — Venons a la question.

Nous avons déjà dit|, au commencement du Chapitre, que la fameuse sentence de Saint Augustin, dont Jansenius veut se prévaloir , ne doit ni ne peut s’entendre de la délectation indélibérée et antérieure a toute coopération de la volonté ; mais quelle doit s’entendre de la délectation délibérée et conséquente : car, dans le cas où l’on accepte librement la délectation, il est hors de doute qu’il faut nécessairement la suivre. Tout cela se prouve par d’autres passages, dans lesquels le Saint Docteur confond la délectation avec l’amour , ou , pour mieux dire , dans lesquels.il montre que la délectation supérieure n’est autre chose que cet amour délibéré, ou cette affection qui prédomine en nous par suite de notre libre choix : telle est la délectation, selon laquelle, une fois que nous nous y sommes librement attachés, nous devons agir nécessairement. Ainsi, en substance, tout ce que le Saint veut dire, c’est que la volonté opère nécessairement selon ce quelle aime le plus après délibération. En effet , il dit d’un côté que la délectation est comme un poids qui entraîne l’âme : /)e/cctatio quippe quasi est pondus aniniæ; ^ et de l’autre, que ce poids est l’amour de chacun : Pondus meum, amor meus.‘^ Ce qu'il exprime plus clairement dans un autre endroit , où il nous exhorte a régler tellement nos affections, avec l’aide de Dieu, que nous ne soyons attachés qu’aux biens célestes : Nos if a, Deo opitulante , ordinemus, ut inferio-

\) De Mus: l. 6. c. //. 2 Conf. 1. 13, c. 9.

EXPOSITION ET RÉFUTATION

ribus non offendamur , solis autem superioribiis delectemur.^ C’est indiquer manifestement la délectation délibérée et librement acceptée. Ailleurs encore., il répète la même pensée en d'autres termes : Qitid est trahi volaptate?Ki Delectare in Domino, et dabit tibi petit lones cordis tui."^ » Et plus loin, il dit formellement que Dieu nous attire par ses douces lumières , mais sans nécessiter notre volonté : Videte quomodo trahit Pater : docendo deîectat, non necessitatem imponendo.'^ Nous pouvons aussi, ajoute-t-il, et nous devons résister aux appétits désordonnés, et à la délectation (indélibérée) qu’ils font naître en nous : Si frui delectaverit , delectatio illicita refrœnanda est;velut cum jejunamus, et visis cibis palati appetitus assurgit, non fit nisi delectatione, scd eani domiîiantis rationis jure cohibemus.^ Ainsi, d’après Saint Augustin, la délectation qui porte l’homme aux choses défendues, peut être réprimée par la force de la raison qui est en lui et avec le secours de la grâce. En conséquence il nous engage a aimer la vertu au point de nous élever au-dessus même des plaisirs permis : Justitia sic delertet . ut vinçat etiam licitas deîectat iones.^

La chose devient encore plus évidente, quand on considère ce qui suit le texte même qui fait le sujet de cette controverse : en effet, après avoir posé son principe : Quod amplius nos deîectat, secundum id operemur necesse est; il donne un peu plus loin celte explication : Manifestum est certe secundum id nos civere quod sectati fucrimus ; sectdbimur autem quod (Notez :) dilexerimus. Itaque, si ex adverso existant duo, præcepfum justitiœ etconsuetudo carnalis , et utrumque diligitur , ibi sectabimur

{\l De Mus. l. 6. c. 1t. 2 Ps. .^6. i (3) In Jo. tr. î»6’.

(4, De Serm. Dom. in monte, l. 1. c. 12, (5 Serm. 159. E. B.

DU SYSTÈME DE JANSEMÜS

([uod amplius dilexerimiis.^ De sorte qu’en disant que nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît davantage, tout ce que le Saint Docteur a voulu faire entendre, c’est que la volonté doit nécessairement opérer selon ce quelle aime le plus Et l’on ne peut pas répondre avec Jansenius, que c’est ce qui plaît davantage que l’on aime le plus; car cela n’est pas toujours vrai, et Saint Augustin luimême assure le contraire dans ses Confessions, en citant sa propre expérience : Non facieham quod et incomparabili affecta amplius mihi placebat, et mox ut vellem.possem: ^ il nous apprend que Dieu le portait au bien par un mouvement indélibéré, une affection incomparable, qui faisait que la vertu lui plaisait plus que le vice ; et il aurait pu pratiquer la vertu, s’il l’avait voulu ; mais, résistant à la grâce, il repoussait la vertu et s’abandonnait au vice.

En outre, si Saint Augustin avait cru que chacun est dans la nécessité de suivre la délectation prépondérante, il n’aurait pu conseiller, comme il le fait, de la combattre, de ne pas y consentir : Titillât delectotio illicitœ concupiscentiœ ? pugna, résisté, noli consentir e ; et imj)letur hic: a Post concupiscentias tuas non eas.'^ Il arrive quelquefois, ajoute-t-il ailleurs, que, deux personnes ayant la même, remarquez bien, la même tentation impure, l’une d’elles y consent, tandis que l’autre y résiste ; pourquoi cela? c’est que la seconde veut garder la chasteté, et que la première ne le veut point : Si eadeni tentatione ambo tentcntur , et unus ei cédât atque consentiat, alter perseveret ; quid aliud apparet, nisi ununi volais se , alteram noluisse a casfitate deflcere?^

De plus, lorsque le Saint Docteur dit que l’on agit néces-

(1 : In Gai. n. 54. (2) Conf. î. 8. c. 8. {d)Eccli. 18. 30.

(4j Serm. 155 E. B. (5; De Civ. D. l 12. c. 6.

EXPOSITION ET RÉFUTATION

sairement selon ce qui plaît davantage , on peut demander s’il entend parler de la délectation délibérée ou de la délectation indélibérée; et voici comment nous raisonnons : s’il avait en vue la délectation indélibérée, il devrait admettre cette conséquence, que la volonté peut être vraiment libre sans êlre exempte de nécessité ; or, nous voyons qu’il enseigne le contraire en mille circonstances, où il alTirme que l’homme, soit en bien, soit en mal, agit toujours sans être nécessité ; donc, lorsqu’il parle de la délectation prédominante et victorieuse, on doit nécessairement l’entendre de la délectation délibérée et conséquente. — Et quels sont les passages où le Saint Docteur exprime son sentiment sur la liberté de l’homme? — En voici un bon nombre :

S’il n’était pas au pouvoir de notre volonté, dit-il , de se décider librement, ce ne serait même pas une volonté : Vcliintas nostra nec l'oluntas essef , nisi esset in nostra potesfate; non enim est nohis liberinn quod in potestatc non habemus.^

Citant ailleurs le texte de Saint Mathieu , où il est parlé des fruits bons ou mauvais que tout arbre produit selon qu’il est bon ou mauvais,^ il fait cette réflexion : Quand le Seigneur nous ordonne de faire ceci ou de faire cela, il montre par la que nous avons la faculté de lui obéir, si nous le voulons : IIoc ergo Dominus dicens : Facile hoc, aut, Facile illud, — ostendit esse in potestate [kommum) quid facerenl...; qui enim servare lege.m non vult, in potestate ejus est, si velit.^ Calvin répond a cela que Saint Augustin parle en cet endroit de Thomme dans l’état d’innocence ; mais le cardinal Bellarmin ^ lui répli-

(1 De Lib.]Arb. l. S, c. J. X 7. /7.

(3) De act. cum t el. man. l. 3. c. 4.

4 De Gr. et Lib. Arb. l. S. c. 27.

DU SYSTÈME DE JANSENIUS. 179

qii ' avec raison qu’il s’agit du passage de l’Évangile ou le Seigneur nous met en garde contre les faux prophètes, en disant qu’on les reconnaît à leurs fruits : A fructibus eorum cognoscetis eos. On ne peut donc pas dire que le Saint Docteur a voulu parler d’Adam en cet endroit. De plus, il répète la même chose contre les pélagiens : Ubi dicitur : Noli hoc, et, Noli illud; — et ubi ad aliquid faciendum vel non faciendum in divinis monitis opus voluntatis. exigllur, satis liberum demonstratur arbitriumA Ici Jansenius, le grand partisan de Calvin, reprend et dit que Saint Augustin parle de la nécessité produite par la contrainte, et non de la simple nécessité ; mais Jansenius se trompe également; car, sur ce po^nt, le Saint n’était nullement en désaccord avec les pélagiens ; il entendait comme eux, par le libre arbitre, que la volonté humaine est exempte, non-seulement de toute coaction, mais encore de la simple nécessité; aussi ne fait-il aucune difficulté de le déclarer en écrivant contre Julien : Liberum in hominibus esse drbitrium, utriquedicimus ; liberum autem esse quemquam ad agendum bonum sine adjutorio Dei,... vos dicitis ; hinc estis pelagianiA On voit par ces termes : V trique dicimus, qu’il admettait sans restriction la liberté d’agir et de ne pas agir, telle quelle était soutenue par les pélagiens , et ceux-ci la voulaient certainement exempte de toute espèce de nécessité. Il est donc hors de doute que Saint Augustin était du même sentunent a cet égard; seulement, il s’opposait aux pélagiens en ce qu’ils prétendaient que l’homme peut faire le bien même sans la grâce.

En parlant delà liberté delà volonté et de 1 efficacité de la grâce, le Saint Docteur difqu’il est difficile de concilier l’nne avec l’autre : Ista quæstio, ubi de arbitrio voluntatis

\)Be Gr, et Lih. Arh. c. 2; De Nupt. et Conc. l c. 3,

EXPOSITION ET RÉFUTATION

et de Dei gratia disputatur, ita est ad discernondum difpcilis ut, quando defenditur arhitrium , negari Dei gratia videatur, quando autem asseriiur Dei gratia, liberuni arbitrium putetur auferri.'^ S’il avait supposé que la volonté n’est point exempte de la simple nécessité, mais seulement de la contrainte, il lui eût été, non pas difficile, mais très-facile de comprendre comment la grâce opère ; il ne trouvait donc la chose difficile que parce qu’il croyait, d’un côté , que la grâce efficace obtient certainement son effet dans les actes de vertu, et, de l’autre, que la volonté les produit librement, c’est-a-dire, qu’elle opère sans être déterminée par aucune nécessité de manière à ne pouvoir faire ou vouloir que cesactes auxquels elle est portée par la grâce. Du reste, le Saint Docteur tenaitpour certain qu’avec la grâce ordinaire l’homme peut observer les commandements, ou du moins, obtenir les secours plus grands dont il a besoin pour les remplir: sans quoi, dit-il . Dieu ne lui eût point imposé de telles obligations : Xeque imperaret hoc Deus ut faceremus, si impossibile judicaret ut hoc ab lïomine fieret.‘^

Voici encore d’autres textes ou Saint Augustin exprime le même sentiment, savoir, que la volonté humaine est libre de toute nécessité :

Il n’y aurait point de péché , dit-il, et par conséquent aucune peine ne pourrait être infligée justement , si la volonté n’était pas libre, ou si l’homme agissait par nécessité : Non enini peccatum esset quod non fieret voluntate ; ac per hoc pœna injusta esset, si homo voluniatem non haheret liberam.^

11 ajoute ailleurs qu’il serait aussi insensé qu’inique d’imposer un devoir â celui qui n’aurait pas la faculté de le

I De Gr. Chr. c. 47. (3) In Ps. 56. '3 De Lib. Arb. /. c. /.

DU SYSTÈME DE JANSEÎ^IUS.

remplir : Quis enim non clamet stuîtum esse prœcepta clare ei cui liberum non est quod prœcipitur facerej et iniquum esse eum damnare cui non fuit potestas jussa com^ plere? *

Ailleurs encore , il répète que , si c est la nature ou la nécessité qui le détermine, le mouvement de la volonté ne peut être tenu pour coupable a aucun titre : Motus quo voluntas avertitur ab incommutabili bono, si natura vel necessitate existit, culpahilis esse nuîlo pacto potest."^ Et après avoir dit que la grâce prévenante est nécessaire pour faire le bien , il ajoute : Consentire autem vocationi Dei, vel ab ea dissentire, propriœ voluntatis èst:^ ce qui signifie clairement que la -volonté peut librement obéir à la grâce ou y résister. Et qu’on ne vienne pas prétendre avec Jansenius, qu’en parlant ainsi Saint Augustin a simplement voulu dire que le consentement et le refus sont des actes propres de la volonté; car on ne pourra jamais croire que le Saint Docteur s’est inutilement appliqué à prouver que le consentement et le refus appartiennent â la volonté, et non à l’entendement, ce que le vulgaire le plus simple sait distinguer ; d’autant plus que le Saint venait de dire k l’endroit cité , que nous ne sommes pas maîtres des pensées qui se présentent a notre esprit : Neminem habere in potestate quid ei veniat in mentem. On voit donc d’une manière indubitable , qu’il parle du libre pouvoir qu’a la volonté de rejeter ou d’admettre ce qui vient a l’esprit.

Enfin, lorsqu’il explique ce qu’il faut entendre par le secours sine quo , ou la grâce dont nous avons absolument besoin pour vouloir le bien, il dit que cette grâce ne détruit aucunement le libre arbitre : Sine quo voluntas velle

(I ) De Fide cont, man. c, ih (i) De Lib. Arb, l, S,c. /.

(3j De Sp. etLiU. c. .T4.

(i, MOYEN. '*6

EXPOSITION ET RÉFUTATION

nori'possit; sic tamen ut velle et mile ^ uti vel non uti, in ejus libero arbitrio relinquatur.

D’après tout ce qui précède, il est évident que Saint Augustin a été bien éloigné de penser, comme Jansenius, que la volonté humaine, dans son opération, n’est pas exempte de nécessité, ou, ce qui est encore plus fort, quelle est nécessitée à suivre la délectation supérieure, dont l’impulsion la meut et la détermine invinciblement.

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