‹ Œuvres completes de S. Alphonse de LiguoriChapitre 43 sur 132 · UTILITÉ DES EXERCICES SPIRITUELS · texte numérisé non relu

UTILITÉ DES EXERCICES SPIRITUELS

DANS LA RETRAITE

Lettre à un jeune homme délibérant sur le choix d’un état.*

J’ai reçu la lettre par laquelle vous me faites savoir que vous êtes encore irrésolu relativement à 1 état de vie que vous devez embrasser. Vous m’apprenez en outre qu’ayant communiqué a monsieur votre curé le conseil que je vous donnais d’aller faire a cette intention une retraite dans la maison que vos parents possèdent à la campagne , il vous a répondu qu’il n’est point nécessaire d’aller vous dessécher le cerveau durant huit jours dans cette solitude , mais qu’il vous suffit d’assister aux exercices que , sous peu , il doit donner au peuple dans son église. — Puis donc que vous me consultez de nouveau au sujet de la retraite , il faut que je vous réponde plus au long, et que je vous explique, d’abord, combien il est plus utile de faire les exercices spirituels en silence dans quelque lieu solitaire , que de les faire en public, en retournant chez soi, où l’on

(*) Saint Alphonse a écrit cette Lettre, ainsi que les Méditations qui suivent, dans ses dernières années, d’après le père Tannoia, 1, 4. ch. 18 (ou 2'2). Le Traducteur-

DE LA RETRAITE

continue comme auparavant à discourir et a converser avec ses parents et ses amis ; et il en serait ainsi pour vous, d autant plus que , dans votre maison, comme vous me le mandez , vous n avez pas de chambre où vous puissiez vous retirer a Técart. Quant à moi , ] ai une extrême affection pour les exercices faits dans la solitude , parce que c’est a cette sainte pratique que je reconnais devoir ma conversion et la résolution que j’ai prise de quitter le monde. Je vous indiquerai ensuite les moyens et les précautions à prendre pour retirer de ces exercices le fruit qu’on désire. — Lorsque vous aurez lu ma lettre, veuillez, je vous prie , la faire lire aussi a monsieur votre curé.

Parlons donc premièrement du grand bien que produisent les exercices spirituels faits dans une retraite où l’on n’a de rapports qu’avec Dieu , et voyons avant tout quelle en est la raison.

Les vérités de la vie éternelle, telles que la grande affaire de notre salut, le prix du temps que le Seigneur nous donne afin d’amasser des mérites pour le ciel, l’obligation que nous avons d’aimer Dieu à cause de sa bonté infinie et de l’amour immense qu’il nous porte, — ces choses et toutes celles de même nature ne se voient point des yeux de la chair, mais seulement des yeux de l’esprit. D’un autre côté , il est certain que , si l’entendement ne représente pas à la volonté la valeur d’un bien ou l’horreur d’un mal quelconque , jamais la volonté n’embrassera ce bien ni ne fuira ce mal. C’est là en effet ce qui fait le malheur des hommes attachés au monde : ils vivent dans les ténèbres; et ne voyant point la grandeur ni des biens ni des maux éternels, séduits par l’attrait des sens, ils se

DE LA nETUAïTE.

livrent aux plaisirs défendus , et ils se perdent ainsi misérablement.

Voilà pourquoi TEsprit-Saint nous avertit que, pour éviter le péché , nous devons avoir sans cesse sous les yeux nos fins dernières, c’est-à-dire, la mort, qui met fin à toutes les jouissances de la terre , et le jugement , où nous devons rendre compte à Dieu de toute notre vie : Memorare novissima tuaj et in œternum non jjeccabisJ Ah! s’ils avaient de la sagesse, s’ils entendaient bien les choses, s’ils prévoyaient la fin ! dit-il encore : Utinam sajierent, et intelligerent, ac novissima providerent!^ Par ces paroles, le Seigneur veut nous faire entendre que, si les hommes considéraient les choses de l’autre vie, assurément tous prendraient à tâche de se sanctifier, et aucun ne s’exposerait au danger de mener une vie malheureuse durant toute l’éternité. Mais ils ferment les yeux à la lumière, et, ainsi aveuglés, ils se précipitent dans un abîme de maux. C’est pourquoi les Saints , à l’exemple du Prophète-Roi, suppliaientsans cesse le Seigneur de les éclairer pour ne point tomber dans la nuit du péché, et de leur montrer la voie dans laquelle ils devaient marcher pour accomplir sa divine volonté : Illumina oculos meos, ne unquam obdormiam in morte.^ — Deus illuminet vultum. suum super nos.'^ — Notam fac mihi viarn in qua ambulem.'^ — Da mihi intellect iim i et discam mandata tua.^

Or, pour obtenir cette lumière divine, il fauts’approcher de Dieu : Acceditead eum, et illuminaminiA Aussi Saint Augustin dit-il que, comme nous ne pouvons voir le soleil qu’au moyen de sa propre lumière ; de même, nous ne pouvons voir la lumière de Dieu que par la lumière de

(1 i Eccti. 7. 40. (2) Deut. 29. 3; Ps. 42. 4.

(4) Ps. 66. 2. (5) Ps. U2. 8. (6) Ps. 418. 13.

7) Ps. 33. 6.

PE LA RETRAITE. 295

♦ Dieu même : Sicut solem non videt oculus nisi in lumine salis J sic lumen verum ac divinum non jjoterit intelligentia videre nisi in ipsius lumine.’^ C’est ce qu’on trouve dans la retraite : là nous nous approchons de Dieu, et le Seigneur nous éclaire de sa lumière. Les exercices spirituels consistent uniquement à nous séparer pour un certain temps du commerce des hommes, et à nous retirer dans la solitude pour nous entretenir avec Dieu seul : là , Dieu nous parle par ses inspirations ; et nous parlons à Dieu , en méditant, en l’aimant, en nous repentant des déplaisirs que nous lui avons donnés, en nous offrant à le servir désormais de tout notre cœur, en le priant de nous faire connaître sa sainte vobnté et de nous donner la force de l’accomplir.

Job enviait le bonheur des rois et des princes de la terre qui se bâtissent des solitudes : Nuncenim... requiescerem, cum regibus et consulibus terrœ qui œdificant sibi solitudînes. Quels sont ces rois? Selon Saint Grégoire, ce sont ceux qui, s’élevant au-dessus des intérêts d’ici-bas, se dérobent au tumulte du monde, pour se rendre dignes de converser seul à seul avec Dieu : « Ædificant solitudines,)) kl est y seipsos a iumultu mundi, quantum possunt, elongant, ut soli sint, et idonei loqui cum Deo,

Gomme Saint Arsène s’occupait à examiner quels moyens il devait prendre pour se sanctifier, le Seigneur lui fit entendre ces mots : Fuge, tace, rpiiesce : Eloignezvous du monde ; cessez de parleu aux hommes, pour ne converser qu’avec moi ; et ainsi , reposez-vous tranquillement dans la solitude. — Conformément à cette maxime céleste, Saint Anselme s’adresse en ces termes à une personne qui se trouve accablée d’occupations séculières, et

{i} De Sp, et An. c,

{^)Joh. S. 13.

DK L\ RETRAITE.

qui se plaint de n avoir pas un moment de repos : Paye paululum occupationes terretias, absconde te modicum a tumultuosis cogitationibus luis ; vaca aliquantulam Deo , et requiesce in eo. Die Deo : Eia, nunc doce cor meum, ubi et quomodo te quœrat, ubi et quomodo te inveniat paroles qui toutes vous conviennent a vous-même : Fuyez , dit le Saint , dérobez-vous quelque temps à ces occupations terrestres qui vous agitent et vous inquiètent , et reposezvous dans la retraite auprès de Dieu. Dites-lui : Seigneur ! enseignez-moi oîi et comment je puis vous trouver, afin que je vous parle seul a seul et que j’écoute en même temps vos paroles.

Il est certain que Dieu parle à ceux qui le cherchent , mais ce n’est point au milieu des agitations du monde , ainsi qu’il a été dit àÉlie, lorsque ce Prophète fut appelé de Dieu dans la solitude : Non in commotione Dominus.^ La voix du Seigneur, lui fut-il ajouté, est comme le souffle d’un léger zéphir : Sibilus aurœ tennis ; souffle qui se fait a peine entendre, et non pas a l’oreille du corps, mais seulement a l’oreille du cœur, sans bruit, et au sein d’un doux repos. — C’est encore ce que le Seigneur déclare par la bouche du prophète Osée : Ducam eam in solitudinenij et loquar ad cor ejus.^ Lorsqu’il veut attirer une âme à lui, il la conduit dans la solitude , loin des intrigues du siècle et du commerce des hommes, et la il lui fait entendre sa parole de feu : Ignilum eloquium tuum.^ La parole de Dieu est appelée Parole de feu, parce qu’elle fait fondre l’âme qui l’entend, suivant l’expression de l’Epouse sacrée : Anima mea lique facta est, ut [Dilectus meus] locutus est ; ^ ce qui la dispose â se laisser facilement

(I) Médit. 2i. (2) ni. Reg. 19. II. (3) Os. U,

(4) Ps. 118. 140. (5j Cant. 5. 6.

DE LA RETRAITE. 297

conduire et à embrasser un genre de vie conforme a la volonté du Seigneur. En un mot, la parole divine a une vertu active et efficace, de sorte que, en même temps quelle se fait entendre, elle opère dans les âmes ce que Dieu demande d’elles.

Le Seigneur a dit un jour a Sainte Thérèse : « Il y a bien des âmes auxquelles j’ai un grand désir de parler; mais le monde fait tant de bruit dans leur cœur, que ma voix ne peut s’y faire entendre. Ah! si elles s’éloignaient quelque peu du monde 1 » Ainsi, Monsieur et bien cher ami, Dieu veut vous parler, mais il veut vous parler seul a seul dans la retraite ; car, s’il vous parlait au milieu de votre famille, vos parents, vos amis, et vos occupations domestiques, continueraient a faire du bruit dans votre cœur, et vous ne pourriez entendre sa voix. C’est pour cela que les Saints ont quitté leur famille et leur patrie, et se sont retirés dans une grotte, ou dans un désert, ou dans la cellule de quelque maison religieuse, afin d’y trouver Dieu et d’entendre sa parole. Saint Eucher * rapporte qu’une personne , désirant savoir ou elle pourrait trouver Dieu, alla consulter un maître de la vie spirituelle ; celuici la conduisit dans un lieu solitaire, et la il lui dit : « C’est ici que l’on trouve Dieu ; » sans ajouter autre chose : il lui fit comprendre par là que Dieu ne se trouve point au milieu du bruit que fait le monde , mais dans la solitude. Saint Bernard ^ disait qu’il avait mieux appris à connaître Dieu parmi les hêtres et les chênes, que dans tous les livres de science qu’il avait étudiés.

lœs gens du monde aiment à se trouver dans la société d’amis avec lesquels ils puissent converser librement et se divertir ; mais le désir des saints est de résider dans les

^(1) Ep. ad Hilar.

(2) Epist. 106.

DE LA RETKAITE.

lieux solitaires, au milieu des bois ou dans les cavernes, pour ne s’y entretenir qu’avec DieU; qui, dans la solitude, se communique aux âmes et leur parle familièrement, comme un ami à son ami, ainsi que l’atteste Saint Jérôme : Osolitudo, in qua Deus cum suis familiariter loquiturac conversatur I Le vénérable père Vincent Garafa disait que, s’il avait trouvé quelque chose a désirer sur la*terre, ce n’eût été qu’une petite grotte avec un morceau de pain et un livre de piété, pour y vivre constamment éloigné des hommes et n’avoir de rapports qu’avec Dieu seul. Le divin Epoux, dans les Cantiques, loue la beauté de l’âme solitaire et la compare â celle de la tourterelle : Pulckrœ sunt genœ tiiœ sicut turturis et cela précisément, parce que la tourterelle fuit la compagnie des autres oiseaux, et se tient toujours dans les endroits les plus retirés. Aussi les Saints Anges admirent avec joie la beauté et l’éclat d’une âme qui monte au ciel, après avoir mené ici-bas une vie cachée et solitaire, comme dans un désert : Quœ est ista quœ ascendit dedeserto, deliciis affluens

J’ai voulu vous écrire toutes ces choses, afin de vous inspirer du goût pour les exercices de la retraite ; car j’espère qu’en en faisant l’expérience, loin de vous y dessécher le cerveau comme le dit monsieur le curé, vous recevrez du Seigneur tant de douceurs spirituelles, que vous en reviendrez tout rempli d’affection pour cette sainte pratique, et qu’à l’avenir vous ne manquerez plus de la renouveler chaque année. Or, ce sera là pour votre âme un avantage immense , quel que soit fétat dont vous ferez choix ; parce que , dans le monde, l’application aux affaires, les dérangements et les distractions continuelles, dessèchent réellement l’esprit, de sorte qu’il faut de temps en

(1) Cant. i. 9.

■2) Cant. 8. 5.

DE LA RETRAITE

temps le rafraîchir et le renouveler , comme Saint Paul nous y exhorte : Renovamini auiem spiritu mentis vestrœ.'^

Le roi David , en proie aux soucis inséparables des choses de la terre, souhaitait d’avoir des ailes comme la colombe, pour s’envoler loin du monde et trouver du repos : Quis dabit mihi pennas sicut columhœ, et volabo, et requiescam?^ Mais ne pouvant s’éloigner corporellement, il tâchait du moins de se soustraire, de temps en temps, aux embarras de la royauté, pour s’entretenir avec Dieu dans la solitude ; et c’est ainsi qu’il retrouvait la paix du cœur : Ecce elomjavi fugiens, et mansi in solitudine.

Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, qui n’avait aucun besoin de solitude pour être recueilli en Dieu, voulut cependant, afin de nous donner l’exemple, se séparer fréquemment du commerce des hommes, et se retirer sur les montagnes ou dans les déserts, pour faire oraison : Dimissa turba, ascendit in montem soins orare.^ — Ipse aufem secedebat in desertam^ et orabat.'^ Il voulait également que ses disciples, après leurs travaux apostoliques, se retirassent dans quelque lieu solitaire, afin dy goûter le repos de l’esprit : Venite seorsum in desertum lociim, et requiescite pusillum.^ Il nous apprend par la que, même au milieu des occupations spirituelles, lorsqu’on doit traiter avec les hommes, l’esprit ne manque pas de tomber dans un certain relâchement; ce qui fait qu’on a besoin de réparer ses forces dans la retraite.

Il est vrai que les mondains, qui sont accoutumés a se divertir dans les conversations, les leslins, et les jeux,

s’imaginent que dans la solitude, ou 1 on est privé de ces

M) Eph. 4. 2S. (2) Ps. 54. 1. ;3) Matlh. i4. 23.

(4; Luc, 5. i6. (ô) Marc. 6. 3i.

DE LA RETRAITE

amusements, on souffre un ennui insupportable ; et c’est en effet ce qui arrive a ceux qui ont la conscience souillée de péchés : tant qu’ils sont distraits par les affaires du monde , ils ne pensent point à celles de leur âme ; mais à peine sont-ils désoccupés, dans la solitude, où ils ne cherchent point Dieu, que les remords se présentent â eux et les empêchent de trouver aucun repos; ils n’y éprouvent donc que de la gêne et du chagrin. Donnez-moi, au contraire, une personne qui cherche Dieu ; celle-là trouvera dans la solitude, non de l’ennui, mais le bonheur et la joie ; c’est ce que le Sage nous assure : Non enim habet amaritudinem conversaüo illiuSj nec tædium convictus illiiis, sed lœtitiam et gaudium Non, certes, il n’y a rien de désagréable ni d’ennuyeux â s’entretenir avec le Seigneur; sa présence apporte, au contraire^ le contentement et la paix.

Le vénérable cardinal Bellarmin, à l’époque des vacances, tandis que d’autres allaient dans leur villa prendre l’air de là campagne, aimait â se retirer dans quelque maison solitaire pour y faire les exercices spirituels pendant un mois ; il disait que c’étaient là ses vacances, et il y goûtait certainement des délices intérieures bien préférables à tous les plaisirs que les autres pussent se donner.

Saint Charles Borromée faisait deux retraites chaque année, et il y trouvait son paradis. C’est pendant qu’il se livrait à cette sainte pratique sur le mont Varallo qu’il fut pris de la maladie qui le conduisit au tombeau. — De même Saint Jérôme appelait la solitude son Paradis sur la terre : Solitudo mihi paradisus est."^

Mais, dira-t-on, quelle satisfaction peut-on trouver, lorsqu’on est isolé et qu’on n’a personne avec qui l’on

(I) Sap. 8. 16.

(2) Ep, ad Rust.

DE LA RETRAITE

puisse s’entretenir? — Ah! répond Saint Bernard, celui qui cherche Dieu dans la solitude, ne s’y trouve point isolé; car le Seigneur lui tient compagnie elle rend plus heureux que s’il vivait dans la société des plus grands princes de la terre. — Pour moi, ajoute le Saint Abbé, je n’ai jamais été moins seul que lorsque j’étais seul : Nunquam minus soluSj quam cum soins.

Le prophète Isaïe décrit ainsi les douceurs que Dieu fait éprouver a quiconque le cherche dans la retraite : ConsolahituT DominusSion, et consolabilur omnes ruinas ejus ; et ponet desertum ejus quasi delicias, et solitudinem ejus quasi hortum Domini : gaudium et lœtitia invenietur in ea, gratiarum actio, et vox laudis ; ^ Le Seigneur sait bien consoler l’ame qui se retire du siècle : il la dédommage au centuple de la perte qu’elle fait des plaisirs mondains ; il change sa solitude en un jardin de délices, ou elle Jouit d’un bonheur parfait, parce qu’elle n’y est point troublée par le tumulte du monde , et quelle n’y trouve que des sujets d’actions de grâces et de .louanges a rendre a ce Dieu qui lui prodigue ainsi ses caresses.

N eût-on, dans la retraite, d’autre satisfaction que celle de connaître les vérités éternelles, ce serait assez pour la faire désirer par-dessus tout. La connaissance des vérités divines procure â l’âme un parfait contentement; ce quelle ne peut trouver dans les vanités mondaines, qui ne sont que mensonge et illusion. Or, c’est là précisément le bonheur que l’on goûte dans les exercices faits dans le silence : on y voit avec une vive clarté la vérité des maximes chrétiennes, l’importance de l’éternité, la laideur du péché, le prix de la grâce, l’amour que Dieu nous porte, la vanité des biens terrestres, la folie de ceux qui,

(1) De Vifasol.

(2) h. SI. S.

DE LA RETRAITE

pour ces jouissances passagères, se privent de biens éternels et se préparent une éternité de peines. Ensuite il arrive qu a la vue de ces grandes vérités, on prend les moyens les plus efficaces pour assurer son salut, et on s’élève au-dessus de soi-même , comme parle Jérémie : Sedebit solitarius, et tacehit, quia levavit super se. ^ La, se détachant des affections terrestres , on s’unit à Dieu par des prières, des désirs d’être tout a lui, des offrandes de soi-même, par des actes multipliés de contrition, d’amour ^ de résignation; alors, foulant aux pieds toutes les choses créées , on regarde avec pitié ceux qui font tant de cas des biens de ce siècle , biens que l’on trouve méprisables, quand on voit combien ils sont petits et indignes de l’affection d’un cœur créé pour aimer le bien infini, qui est Dieu.

Il est certain qu’en sortant des exercices spirituels, on est tout autre et beaucoup meilleur qu’en y entrant. C’était le sentiment de Saint Jean ChrysosU5me, que la retraite est un grand moyen pour s’élever à la perfection : Ad adipiscendam perfectionem, magnum in secessu subsi-^ dium. Aussi un savant auteur s’écrie avec raison : Félix homo, quem Ckristus e mundi strepituin spiritualia exercitia,et solitudinem cœlesti amœnitate florentemj inducit: Heureux celui qui, fuyant le bruit du monde , se laisse conduire par le Seigneur aux exercices spirituels et dans cette douce solitude où l’on goûte les délices du ciel ! — Les prédications qui se font dans les églises sont toujours bonnes ; mais si ceux qui ont le bonheur d’y assister, ne s’appliquent pas a réfléchir sur ce qu’ils ont entendu , ils en retireront peu de fruit : ce sont les réflexions qui enfantent les saintes résolutions ; et ces réflexions ne se

:1) Thren. S. ^8.

DE LA RETRAITE

feront jamais comme elles doivent être faites, si elles ne se font pas dans la solitude. Lorsque'la coquille a reçu la rosée du ciel, elle se ferme aussitôt et descend au fond de la mer ; c’est ainsi quelle forme la perle. Il est incontestable que, ce qui perfectionne le fruit des exercices, c’est de méditer en silence, seul à seul avec Dieu, les vérités qu’on a entendues au sermon ou qu’on a lues dans un livre. C’est pourquoi Saint Vincent de Paul, dans ses missions, ne manquait jamais d’engager les assistants à faire les exercices spirituels dans quelque lieu solitaire. Une maxime sainte bien méditée suffît pour faire un saint. C’est ainsi que Saint François Xavier fut déterminé a quitter le monde par l’impression que fit sur lui cette maxime de l’Évangile : Que sert de gagner l’univers, si l’on perd son âme ? Quid inodest hominï, si mundum universum lucretur, animœ vero suœ detrimentum patiatur?^ Un jeune étudiant, ayant entendu d’un bon religieux une sentence sur la mort, changea de conduite et mena une vie exemplaire. Saint Clément d’Ancyre souffrit avec joie, pour Jésus-Christ, toutes les tortures qu’il plut au tyran de lui faire subir, en se souvenant de cette pensée qu’il tenait de sa mère : Negotium pro quo contendimus, vita œterna est : Nous combattons pour la vie éternelle.

Pour concevoir une juste idée du bien que produisent les exercices de la retraite, si vous avez un livre sur cette matière, lisez-le et voyez les conversions étonnantes qui sont dues â ce moyen de salut. Je vais vous en citer quelques-unes.

Le père Maffei rapporte qu’il y avait a Sienne un prêtre d’une vie scandaleuse. Ce grand pécheur ayant consenti a faire une retraite sous la direction dun mission-

(1) Matth. 46. ^6.

DE LA RETRAITE

naire qui se trouvait alors par hasard en cette ville, non-seulement rentra en lui-même et se confessa, mais un jour, comme il y avait dans une église un grand concours de peuple, il monta en chaire avec une corde au cou, et là, fondant en larmes, il demanda pardon à tout le monde des scandales quil avait donnés, ensuite il entra dans Tordre des capucins et y mourut saintement. Dans ses derniers moments, il disait qu’il était entièrement redevable de son bonheur aux exercices spirituels.

De son côté, le père Bartoli parle d’un gentilhomme allemand qui, s’étant abandonné a tous les vices, en était venu au point de donner son âme au démon par un écrit signé de son sang. Faisant dans la suite les saints exercices, il conçut un si vif regret de ses péchés qu’il s’évanouit plusieurs fois par l’excès de sa douleur. Il continua depuis à mener une vie pénitente jusqu’à sa mort.

Voici un autre fait raconté par le père Rosignuoli. Il y avait en Sicile un baron dont le fils était devenu extrêmement dissolu. Après avoir inutilement employé plusieurs moyens pour le corriger, ce malheureux père fut réduit à le placer dans une galère parmi les esclaves à la chaîne. Mais un bon religieux, touché de compassion, alla trouver le jeune homme, et, par ses manières Insinuantes, il l’amena à méditer, dans la galère même, certaines maximes sur l’éternité; ces méditations terminées, il voulut faire une confession générale, et il changea tellement de conduite que son père le reçut de nouveau avec bonheur dans sa maison et continua de l’aimer.

En Flandre, un autre jeune homme, par suite d’une retraite, avait également renoncé à une vie toute criminelle. Voyant ses amis étonnés de sa conversion, il leur dit : (( Mon changement vous étonne; mais moi, je vous

DE LA RETRAITE

assure que, si le démon lui-même était capable de faire les exercices spirituels, il n’en faudrait pas davantage pour le déterminer a faire pénitence. »

Un religieux, qui s’était rendu insupportable par ses mauvaises habitudes, reçut de ses supérieurs l’ordre d’aller faire une retraite. En s’y rendant, il s’en moquait et disait 'a ses amis : « Préparez vos chapelets, pour me les faire toucher quand je reviendrai. » Mais les saints exercices le convertirent si bien qu’il devint le modèle de la communauté ; et à la vue d’un tel changement, ses confrères voulurent tous jouir aussi du bienfait de la retraite.

Quelques jeunes gens, voyant de leurs amis aller aux exercices spirituels, voulurent les accompagner, non pour en retirer du fruit, mais pour tourner ces dévotions en ridicule dans leurs entretiens. 11 arriva tout le contraire ; car ils en furent touchés et conçurent de tels sentiments de componction qu'ils se mirent a soupirer et a verser des larmes ; tous se confessèrent et réformèrent leur conduite.

Je pourrais ajouter mille autres faits semblables ; mais au moins, je ne veux pas omettre l’exemple d’une religieuse du couvent de Torre di Specchi a Rome. Elle faisait la femme savante, et menait une vie pleine d’imperfections. Les exercices ayant lieu dans le couvent, cette religieuse s’y soumit d’abord de mauvaise grâce ; mais la première méditation , qui avait pour objet la fin de l homme, lui fit une telle impression qu'elle se mit a pleurer ; et allant trouver son père spirituel, elle lui dit : « Mon père, je veux me sanctifier, et sans délai. » Elle voulait en dire davantage, mais ses larmes l’empêchèrent de parler. Rentrée ensuite dans sa cellule, elle écrivit un acte de consécration de toute sa personne à Jésus-Christ, se voua à une vie pénitente et retirée, et y persévéra jusqu â sa mort.

Si l’on n’avait pas d'autres motifs, pour faire grand cas

G. MOYEN

DE LA RETUAITE.

des exercices spirituels, il suflirait de considérer reslinie qu’en ont eue tant de saints personnages. Saint Charles Borromée se mit a mener une vie parfaite dès la première retraite qu’il fit a Rome. Pareillement Saint François de Sales attribuait a cette pratique le principe de sa vie angélique. Le père Louis de Grenade, homme d'une grande vertu, disait que sa vie entière ne lui aurait point suffi pour expliquer les nouvelles connaissances des choses éternelles qu’il avait découvertes en faisant les exercices. Le vénérable père Jean d’Avila voulait que toutes les personnes qu’il dirigeait, fissent les exercices spirituels, qu’il appelait une Ecole de sagesse céleste ; et le père Louis de Blois, bénédictin, disait que c’est un précieux trésor que Dieu a manifesté a son Eglise dans ces derniers temps, et qu’on doit lui en rendre des actions de grâces spéciales.

Mais si la retraite spirituelle convient a toute espèce de personnes, elle est particulièrement utile a quiconque veut se choisir un état de vie comme il le doit. Je lis même dans les auteurs que, la première fin qu’on a eue en vue dans l’institution de ces pieux exercices, ce fut le choix d’un état de vie, parce que de ce choix dépend le salut de chacun. Nous ne devons pas attendre qu’un Ange du ciel vienne nous montrer la carrière que nous avons à suivre pour correspondre aux desseins de Dieu sur nous ; il suffit qu on se mette devant les yeux l’état qu’on pense embrasser ; on doit ensuite considérer la fin qu’on se propose dans le parti qu’on veut prendre, et peser les circonstances.

Tel est donc le motif principal pour lequel je désire que vous fassiez les exercices dans le silence, c’est afin que vous preniez une résolution sage relativement à l’état que

DE LA RETRAITE. 307

VOUS devez embrasser. Ainsi, quand vous serez entré dans la retraite, comme j’espère que vous le ferez , je vous engage a mettre en pratique les avis suivants :

1 . L’unique intention que vous devez avoir dans ces exercices, c’est de connaître ce que Dieu demande de vous ; ainsi, en vous rendant au lieu de la retraite, ditesvous en vous-même : Aydiara quid loquatur in me Dominus Deus : * Je vais pour savoir ce que le Seigneur me dira et ce qu’il veut de moi.

2. il est nécessaire que vous ayez une volonté déterminée à obéir à Dieu et a suivre la vocation qu’il vous manifestera, sans faire aucune réserve.

3. Il faut en outre prier instamment le Seigneur de vous faire connaître sa volonté, quel que soit l’état auquel il vous destine. — Mais remarquez bien que, pour obtenir cette lumière, vous devez la demander en vous tenant dans une pieuse indifférence. Celui qui prie Dieu de l’éclairer sur le choix d’un état, sans être dans cette indifférence, et qui, au lieu de se conformer a la volonté de Dieu, demande plutôt que Dieu se conforme a la sienne, ressemble a un pilote qui feint de vouloir, mais qui en réalité ne veut pas, que son vaisseau avance ; il commence par jeter l’ancre à la mer, et ensuite il tend les voiles. Le Seigneur ne communique point sa lumière aux personnes ainsi disposées, et il ne leur parle point. Si, au contraire, vous le suppliez avec une généreuse indifférence et avec la résolution de suivre sa volonté, il vous fera connaître clairement l’état qui est le meilleur pour vous. Et si vous éprouvez quelque répugnance, représentez-vous au moment de votre mort ; pensez au choix que vous souhaiterez alors d’avoir fait, et décidez-vous pour ce dernier parti.

( I) Ps, 8i. 9.

DE LA RETRAITE

4. Portez avec vous, dans votre retraite, un livre contenant les Méditations qu’on a coutume de faire dans les exercices ; ces méditations, que vous lirez, vous tiendront lieu de sermons ; vous y consacrerez, le matin comme le soir, une demi- heure de réflexion chaque fois. — Munissez-vous aussi d’une vie de Saint, ou de quelque autre livre ascétique, pour la lecture spirituelle. — Ce seront là vos seuls compagnons durant ces huit jours de retraite.

5. Pour obtenir la lumière que vous désirez, et pour entendre distinctement la voix du Seigneur, il faut encore que vous éloigniez les causes de distraction. Vacate, et videle quoniam ego sum Deus On ne peut bien discerner les inspirations célestes sans cesser tout rapport avec le monde. — Les remèdes ne servent de rien à un malade, s’il ne les prend avec les précautions nécessaires, comme d’éviter l’air trop vif, les aliments nuisibles, la trop grande application d’esprit; de même, pour que les exercices spirituels soient utiles à votre âme, vous devez écarter ce qui est contraire au recueillement, comme les visites de vos amis, les messages du dehors ou les lettres qui vous sont adressées. Lorsque Saint François de Sales était en retraite, il mettait de côté les lettres qu’il recevait, et il ne les lisait qu’après avoir terminé ses exercices. — Il faut aussi s’abstenir de lire les livres curieux, et même les livres d’étude : on ne doit étudier alors que le Crucifix. Vous n’aurez donc dans votre chambre que des livres spirituels, et vous les lirez, non par curiosité, mais seulement pour vous aider à prendre une résolution relativement à l’état de vie que Dieu vous fera connaître comme celui dans lequel il veut que vous le serviez.

Page 1