DISPOSITIONS REQUISES POUR ENTRER EN RELIGION
Lorsqu’on se sent appelé de Dieu à quelque institut religieux ou règne l’observance,* on doit bien comprendre que le but de toute observance régulière est de suivre, d’aussi près que possible, les traces et les exemples de Jésus-Christ, qui a passé sur la terre une vie toute détachée et toute morlifiée, pleine de souffrances et d’humiliations. Ainsi, celui qui prend la résolution d’entrer dans ce saint état, se résout en même temps à y souffrir et à se renoncer lui-même en toutes choses, selon ce que Noire- Seigneur a déclaré â ceux qui veulent s’attacher parfaitement à sa suite : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam^ et sequatur me.^ Il faut donc, pour entrer en religion, s’affermir dans la résolution de souffrir, et de souffrir beaucoup, de telle sorte qu’on ne risque pas de céder plus tard aux tentations, lorsqu’on s’y sentira pressé par les peines et les incommodités de la vie pauvre et mortifiée que l’on y mène.
(I) Matlh. 46. ^4.
(*) Je dis ; Où règne l’observance ; — car, il vaudrait peut-être mieux rester dans le siècle que d’entrer dans un établissement religieux où le relâchement s’est introduit.
Si institulum relaxatum est,melius erit aUcm,ordinarie îoquendo, quod in sæculo remaneat. [Hom. apost. tr. uU.n.39.)
DU CHOIX d’un État
Il en est (jui, en entrant dans une communauté fervente, ne prennent pas le vrai moyen d’y trouver la paix et de s’y sanctifier ; parce qu’ils se mettent devant les ' yeux seulement les avantages dont ils espèrent y jouir, comme la solitude, le repos, l’alTranchissement des embarras de famille, des querelles, des sujétions et des soins relatifs aux besoins de la vie, au logement, a la nourriture, aux vêtements.
Nul doute que chacun de ceux qui embrassent la vie religieuse ne doive beaucoup d’obligation a l’institut, qui le 'délivre de tant de soucis et de contrariétés, et lui procure tant de facilité pour servir parfaitement le Seigneur dans la paix, avec tant de secours pour son avancement spirituel : les bons exemples de ses confrères, les avertissements de ses supérieurs, qui veillent sans cesse à ce qui peut lui être profitable, les exercices utiles pour la vie éternelle. Tout cela est vrai ; mais aussi faut-il, pour ne pas perdre de tels avantages, se résoudre a embrasser toutes les souffrances que, d’un autre côté, on rencontre dans la vie religieuse ; et celui qui ne les recevra pas avec amour, ne pourra obtenir cette paix pleine et entière, cette manne cachée, que le Seigneur ne fait goûter, selon sa promesse, qu’a ceux qui se sont vaincus pour lui plaire : Vincenii dabo manna absconditum.^ Car, les douceurs que Dieu procure à ses fidèles serviteurs, sont un don caché aux yeux des gens du siècle, qui. voyant la vie mortifiée des religieux, loin de leur porter envie, en ont compassion et les croient malheureux sur la terre. Mais, dit Saint Bernard : Crucem videntes, sed non etiam unctionem:’^ S’ils voient leurs privations et leurs souffran- ! ces, ils n’aperçoivent pas le contentement intérieur que i Dieu leur fait éprouver.
(1 ) Apoc. 2. il.
(?) In Dédie, s. /.
ET DE LA VOCATION
Il est vrai que la vie spirituelle est accompagnée de souffrances ; mais « Quand on est résolu à souffrir, dit Sainte Thérèse, il n y a plus de peine. » Bien plus, les douleurs elles-mêmes deviennent alors des joies réelles : « ^^a fille, dit un jour le Seigneur à Sainte Brigitte, mes trésors paraissent entourés d’épines ; mais, pour qui surmonte les premières piqûres, tout se change en douceurs. » Et ces délices que Dieu fait goûter aux âmes qu’il chérit, dans l’oraison, dans la communion, dans la solitude, ces lumières, ces saintes ardeurs, cette union intim.e avec Dieu, cette paix de la conscience, cette douce espérance de la vie éternelle, — qui peut les comprendre, sinon celui qui les éprouve? « Une seule goutte des consolations célestes, disait Sainte Thérèse, vaut plus que toutes les consolations et tous les plaisirs du monde. » Dieu, qui est si bon et si libéral, sait bien procurer, même dans cette vallée de larmes, â ceux qui souffrent pour lui plaire, un avantgoût de la glorieuse béatitude qu’il leur réserve. Ainsi se vérifient précisément ce^ paroles de David : Qui fingis laborem in prœcepto : ^ En exigeant que, dans la vie spirituelle, nous soyons disposés à endurer toutes sortes de souffrances et d’ennuis, jusqu’à la mort même, le Seigneur semble ne nous y préparer que des peines ; mais en réalité, il n’en est point ainsi, puisque la vie spirituelle produit, dans l’ame de quiconque se donne entièrement â Dieu, cette ineffable paix qui, d’après le témoignage de Saint Paul, surpasse tous les plaisirs du monde et des mondains; Exsuperat omnem sensiirn.'^ Aussi voyons-nous qu’un religieux vit plus content dans sa pauvre cellule, que les l)lus grands monarques dans leurs palais. Gustate, et videte quoniani suavis est Dominus Goûtez donc, et
( I) Ps. 03, 20.
(8) Ps. 3 3 . 9.
G. MOYEN
(2j Phil. 4. 7.
DU CHOIX d’un État
voyez combien le Seigneur est doux ; — sans en faire Texpérience, on ne peut le concevoir.
Mais, d’autre part, on doit être persuadé que l’on ne parviendra jamais a jouir de cette paix véritable, même lorsqu’on est déjà entré en religion, si l’on ne se détermine à souffrir, et si l’on ne parvient à se vaincre en tout ce qui contrarie la nature : Vincent i dabo manna ahsconditum. Il est donc indispensable que, celui qui veut être admis dans une communauté fervente, s’y présente avec la ferme résolution de se vaincre complètement, en purgeant son cœur de toute inclination et de tout désir qui ne seraient pas de Dieu et pour Dieu. 11 doit conséquemment se détacher de tout, et principalement de quatre choses: 1° de ses commodités, 2° de ses parents, 3° de son amourpropre, 4® de sa propre volonté.
\ O Détachement des commodités de la vie.
Dans la profession religieuse, après l’année de noviciat, outre les vœux de chasteté et d’obéissance, on fait encore le vœu de pauvreté, par lequel on s’engage à ne jamais posséder rien en propre, pas même une épingle, ni usufruit, ni argent, ni quoi que ce soit. La communauté se charge de pourvoir à tout ce dont on aura besoin.
Mais, pour être un vrai disciple de Jésus-Christ, ce sera peu d’avoir fait vœu de pauvreté, si l’on n’accepte de bon cœur toutes les incommodités qui naissent d’un état pauvre. Non jjaupcrfas virtus reputatur, scd paupertatia amor: ’ Pour avoir la vertu qui sanctifie, dit Saint Bernard, il ne suffit pas d’être pauvre, il faut en outre aimer les désagréments de la pauvreté. — 11 en est beaucoup qui
. I) Epist. 100.
ET DE LA VOCATION
voudraient bien être pauvres et semblables a Jésus-Christ, mais sans manquer d’aucune chose, dit le dévot A-Kempis: Volunt esse pauperes, sed sine defectu. Ils voudraient, en un mot, acquérir l’honneur et la récompense de la pauvreté, mais sans en souffrir les incommodités.
On sait qu’en religion on n’aura point de choses superflues, telles que les vêtements de soie, les mêts rares, les meubles précieux, et d’autres objets semblables; on ne peut s’attendre qu’à avoir les choses nécessaires, qui ellesmêmes manqueront quelquefois. Mais c’est alors qu’on voit si un religieux aime vraiment la pauvreté, savoir : quand il vient à manquer même du nécessaire, soit dans le vêtement, soit dans la nourriture, et qu’il n’en reste pas moins content et sans inquiétude. Quel mérite y aurait-il à supporter la pauvreté, si l’on n’était privé d’aucune chose nécessaire? Le père Balthasar Alvarez disait que, pour aimer réellement la pauvreté, il faut en aimer les effets, comme le froid, la faim, la soif, l’humiliation : Frigus, famerriy sitim, et contemptum.
Ainsi, en religion, chacun doit, non-seulement se contenter de ce qui lui est donné, sans jamais réclamer aucune chose qu’il n’aurait point reçue par oubli des dispensateurs, ce qui serait une grande faute, mais encore être prêt à souflrir quelquefois jusqu’à la privation des objets pauvres que la règle permet. Si donc il arrive parfois qu’on manque de quelque chose dans les habits, ou les couvertures, le linge, les aliments, etc., on doit se contenter du peu que l’on a reçu, sans se plaindre ni se troubler en se voyant privé même du nécessaire. Que celui qui n’aurait pas ces dispositions, ne pense point à embrasser la vie religieuse ; car c’est un signe qu’il n’y est pas appelé, ou qu’il n’a pas l’intention de prendre Tesprit de ce saint état. Quand on se rend dans la maison de Dieu pour le servir,
ÜU CHOIX d’un état
dit Sainte Thérèse, il faut qu’on s’attende, non a être bien traité, mais a souffrir pour Dieu.
2“ Détachement des parents.
L’entrée en religion exige de plus qu’on se détache entièrement, de corps et d’esprit, de ses parents ; car, l’observance régulière veut qu’on pratique au plus haut degré le détachement des parents, pour suivre en tout la doctrine de Jésus-Christ, qui a déclaré qu’il est venu apporter sur la terre, non la paix, mais le glaive, et séparer le fils d’avec son père, la fille d’avec sa mère : Non veni paceni mittere, sed gladiiun ; veni enim separare hominem adversus p)atrem suum, et filiam adversus matrem suam.^ Et il en a aussitôt donné la raison, en ajoutant que, par rapport au salut, nous trouvons des ennemis dans notre propre famille : Et inimici hominiSj domesiici ejm. Ainsi que nous l’avons remarqué plus haut, c’est particulièrement en matière de vocation religieuse, lorsqu’il s’agit de quitter le monde, qu’on rencontre ses plus grands adversaires dans ses parents, qui, par intérêt ou par passion, aiment mieux encourir l’inimitié de Dieu en s’opposant à la vocation de leurs enfants, que d’y consentir. Ah ! que de malheureux parents seront condamnés dans la vallée de Josaphat, pour avoir fait perdre la grâce de la vocation à leurs enfants ou a leurs neveux ! et que de malheureux enfants seront également réprouvés, pour avoir manqué leur vocation et leur salut, en voulant contenter leurs parents et leur rester attachés! C’est pourquoi le divin IMaître nous avertit que, quiconque préfère â lui son père ou sa mère, ne peut être son disciple : Si quis venit ad me,
(I; Matth. iO. .74.
ET DE LA VOCATION
et non odit patrem suum, et matrem..., non potest meus esse discipulus.^ Il faut donc se résoudre, pour entrer dans une communauté de parfaite observance et être vrai disciple de Jésus-Christ, à se dépouiller de tout attachement envers ses parents.
Sachons en outre qu après la profession il faudra continuer de vivre dans le même détachement. On ne pourra plus mettre le pied dans la maison de ses parents, hormis le cas de maladie mortelle de son père ou de sa mère, ou quelque autre nécessité urgente, et cela toujours bien entendu avec la permission du supérieur. Ce serait, en religion, une faute grave et scandaleuse d’aller chez ses parents sans une permission expresse ; on serait même déjà notablement répréhensible, si l’on sollicitait cette permission, ou seulement si l’on témoignait le désir de voir ses parents ou de leur parler.
Saint Charles Borromée disait que, quand il se rendait dans sa famille, il en revenait toujours moins fervent. Un religieux qui va visiter ses parents de sa propre volonté, et non par obéissance positive à ses supérieurs, doit donc être persuadé qu’il se trouvera, à son retour, ou tenté ou refroidi.
Saint Vincent de Paul n’a consenti à revoir sa patrie et sa famille qu’une seule fois et par pure nécessité. Il disait que l’attachement a notre pays natal et a notre propre maison est un grand obstacle à notre avancement spirituel.. « Plusieurs, ajoutait-il, qui sont retournés en leur pays, sont entrés dans les intérêts de leur famille et dans leurs sentiments de tristesse et de joie, et ils s’y sont embarrassés comme les mouches qui tombent dans les toiles d’une araignée, d’où elles ne se peuvent tirer. Je m’appel-
(I) Luc. IL ^'6.
DU CHOIX D*UN ÉTAT
lerai moi-niènie k témoin de cette vérité : ayant passé huit ou dix jours avec mes parents a les informer des voies de leur salut, et a les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, néanmoins, le jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état. Je fus trois mois dans cette passion importune. Je priai Dieu de me délivrer de cette tentation, et je l’en priai tant qu’enfin il eut ])itié de moi. * »
Il faut savoir encore que nul ne peut écrire a ses parents ou a ses amis sans en avoir obtenu la permission et sans montrer sa lettre au supérieur. En agissant autrement, un religieux se rendrait coupable d’une faute très-grave, qui ne peut être tolérée et qu’on punit rigoureusement ; car, de la pourraient naître mille désordres qui amèneraient la ruine de la communauté. Ceux qui sont nouvellemént admis surtout ne doivent pas ignorer que, dans l’année du noviciat, cette règle est observée avec encore plus de rigueur; on permet difficilement aux novices de parler ou d’écrire a leurs parents.
Enfin, dans le cas oii un sujet tomberait malade, ce serait pour lui une faute marquante de demander la permission ou de montrer le désir de retourner dans sa famille, pour y être mieux soigné et pour respirer l’air natal. L’air de la maison paternelle est presque toujours, et même toujours, nuisible et pestilentiel pour l’âme d’un religieux. Et s’il disait qu’il veut aller se guérir chez ses parents, pour n’être pas à charge a la communauté et pour lui épargner les dépenses, qu’il soit persuadé qu’en religion
(I) Vie, par Ab. 1. 3. ch. 39.
ET DE LA VOCATION
les malades sont l’objet de tous les soins qu inspire la charité la plus généreuse. Si l’air du lieu où ils se trouvent leur est peu convenable, les supérieurs avisent au moyen de les envoyer dans une autre maison. Quant aux remèdes, on vendrait plutôt la bibliothèque que de les laisser manquer aux malades. Ils n’ont donc- pas a craindre que la divine Providence ne leur fasse défaut. Mais lorsqu’enfin le Seigneur veut qu’on ne guérisse point, on doit se conformer a la volonté de Dieu sans parler de retour dans sa famille. Pour un religieux, rien n’est plus désirable que de mourir quand il plaît a Dieu, dans la maison de Dieu, assisté de ses frères en religion, et non dans le siècle au milieu de ses parents.
30 Détachement de l’amour-propre.
Il faut être absolument dépouillé de tout amour-propre. Beaucoup consentent à l’abandon de leur patrie, de leurs aises, de leurs parents; mais ijs portent toujours la chaîne de l’amour-propre, et c’est ce qu’il y a de plus pernicieux. Le plus grand sacrifice qu’on puisse faire a Dieu, est de renoncer, non-seulement aux richesses, aux plaisirs, k sa famille, mais encore a soi-même. L’abnégation de soimême est ce que Jésus-Christ recommande avant tout k ceux qui veulent le suivre; et pour renoncer k soi-même, on doit d'abord mettre sous ses pieds tout amour-propre, en désirant et en embrassant toutes les humiliations imaginables qu’on pourra recevoir en religion, par exemple : voir que d’autres sont préférés, tandis qu’on leur trouve peut-être moins de mérite ; se voir sans emploi, comme incapable, ou chargé des offices les plus bas et les plus pénibles. — Qu’on soit persuadé que, dans la maison de Dieu, les charges les plus élevées et les plus honorables
DU CHOIX d’un État
sont celles que l’obéissance impose. A Dieu ne plaise qu’on demande jamais ou qu’on paraisse rechercher quelque fonction de prééminence ! ce serait une chose étrange en religion ; on encourrait dans ce' cas la note d’orgueil et d’ambition; on serait justement puni et particulièrement mortifié en cela môme. Mieux vaudrait peut-être supprimer un institut religieux que d’y laisser pénétrer cette maudite peste de l’ambition, qui corromprait les communautés les plus florissantes et les plus belles œuvres de Dieu.
On doit même se consoler intérieurement, si l’on devient un objet de dérision et de mépris parmi ses confrères. Je dis : Se consoler intérieurement ; — car la chair ne pourra s’y résigner ; mais on ne doit pas s’inquiéter si elle ressent cette humiliation, il suffit que l’esprit l’accepte et s’en réjouisse dans la partie supérieure. Et si un religieux se voyait continuellement repris et mortifié par tout le monde, non-seulement par ses supérieurs, mais encore par ses égaux et ses inférieurs, il devrait remercier sincèrement et avec calme ceux qui le reprennent et ont la charité de •l’avertir, en leur disant qu’il tâchera d’être plus attentif 'a l’avenir, afin de ne plus tomber dans la même faute.
Un des plus ardents désirs des Saints, sur la terre, a toujours été de se voir méprisés pour l’amour de Jésus- Christ. C’est tout ce que souhaitait Saint Jean de la Croix. Notre-Seigneur lui apparut un jour avec sa croix sur Tépaule, et lui demanda ce qu’il désirait obtenir de lui ; Joannes, pete quid vis a me. SoufTrir et être méprisé pour vous, répondit le Saint : Domine j pati et contemni pro te. Les théologiens enseignent avec Saint François de Sales, que, le plus haut degré de l’humilité est de se complaire dans l’abjection et les humiliations; et c’est aussi un des plus grands mérites que nous puissions acquérir auprès de
KT DE LA VUCATIOA
Dieu. Un ali'ront souffert patiemment pour l’amour de Dieu vaudra plus, devant lui, qu’un grand nombre de disciplines et de jeûnes.
II faut savoir qu’en religion, même dans les communautés les plus saintes, on a toujours des humiliations a souffrir, soit de la part des supérieurs, soit de la part des confrères. Qu’on lise la vie des Saints : que de mortifications n ont pas eu à essuyer Saint Jean-François Régis, le vénérable père François de Girolamo, le père Torrès, et tant d’autres! le Seigneur permet quelquefois que, même parmi les saints, il se rencontre certaines antipathies naturelles, exemptes de fautes, ou bien certaines diversités de caractère entre les sujets les plus vertueux, par suite desquelles il arrive qu’ils ont à souffrir beaucoup de contrariétés. Souvent aussi on prend pour vraies des choses qui ne le sont pas. Dieu lui-même dispose qu’il en soit ainsi, afin que le religieux s’exerce dans la patience et l’humilité.
En somme,. on profitera peu en religion, ou même on perdra beaucoup, si l’on ne supporte avec patience les mépris elles contrariétés. Celui donc qui embrasse ce saint état pour se donner entièrement à Dieu, doit avoir honte de ne pouvoir souffrir une humiliation en présence de Jésus-Christ, qui a bien voulu, pour l’amour de nous, être rassasié d’opprobres : Saturatus opprobriis. Qu’on fasse grande attention à ce point, qu’on prenne la résolution de se soumettre de bon cœur à toute espèce de mépris et de contrariétés et qu’on s’apprête à en supporter beaucoup qui ne manqueront pas de se présenter; car ces épreuves mal supportées peuvent causer un grand trouble, au point de faire perdre la vocation et la persévérance dans l’institut. Combien n’en est-il pas qui ont ainsi perdu leur vocation pour manque de patience dans les abaissements! Mais que fait au service de Dieu un religieux qui ne sait pas
DU CHOIX D*UN ÉTAT
supporter un affront pour l’amour de Dieu? Et comment peut“il se dire mort k lui-même, selon la promesse qu’il a faite k Jésus-Christ en entrant en religion, tant qu’il reste sensible k l’humiliation au point d’en perdre le repos? Loin, bien loin d’un institut religieux quiconque est si attaché k son amour-propre ! il est bon qu’il se retire au plus vite, de peur qu’il n’infecte les autres de son orgueil. En religion, chacun doit être mort surtout k l’amourpropre ; sinon, il vaut mieux qu’on n’y entre pas, ou, si Ton y est entré, qu on en sorte.
40 Détachement de la propre volonté.
Celui qui entre en religion, doit renoncer entièrement k sa propre volonté, en la consacrant sans réserve k la sainte obéissance. C’est de tous les sacrifices le plus nécessaire. Que servirait d’abandonner ses aiseS; ses parents, les honneurs, si l’on conservait en religion sa propre volonté? C’est dans ce dernier renoncement que consiste principalement l’abnégation de soi-même ; c’est ainsi qu’on meurt spirituellement et qu’on se donne tout entier k Jésus- Christ. L’offrande qu’il agrée le plus et qu’il exige surtout d’un religieux, est celle de son cœur, c’est-k-dire, de sa volonté. Toutes les mortifications, toutes les oraisons, tous les renoncements, auraient peu de valeur, si l’on ne se détachait pas complètement, sans réserve, de sa propre volonté.
11 est certain qu’en cela consiste le plus grand mérite que nous puissions acquérir auprès de Dieu, et que c’est l’unique moyen, mais un moyen sûr, de lui plaire en toutes choses; par ce moyen, chacun peut dire avec Jésus, notre Sauveur : Ego quœ placita sunt ei fado semper : ^
(I) Jo. 8. ^9.
ET DE L\ VOCATION
Je fais toujours ce qui lui est agréable. — En effet, le religieux qui n a aucune volonté propre, peut dire avec confiance que, dans tout ce qu’il fait, soit qu’il étudie ou qu’il médite, soit qu’il entende les confessions, soit qu’il se rende au réfectoire, a la récréation, au repos, il fait toujours la volonté de Dieu ; car, en religion, il n’y a presque pas un mouvement, une respiration, qui ne se fasse par obéissance à la règle ou aux ordres des supérieurs.
Les gens du monde, et même certaines personnes adonnées aux choses spirituelles, ne comprennent guère ce que vaut cette vie d’obéissance que l’on mène en communauté. Il est vrai que, hors de l’état religieux, il s’en trouve beaucoup qui supportent des peines et des travaux, et qui font peut-être plus que ceux qui vivent sous l’obéissance : ils prêchent, ils se mortifient, ils prient, ils jeûnent, mais, en tout cela, leur propre volonté a une grande part, et peut-être la plus grande. Plaise à Dieu qu’ils n’aient point a gémir au jour du jugement, comme ceux dont l’Ecriture nous apprend que le Seigneur refusera de reconnaître les bonnes œuvres, parce qu’ils n’auront fait que suivre leur propre volonté : Quare jejunavimus, et non aspexisli? humiliavimus animas nostras, et nescisti ? — Ecce in die jejunii vestri invenitur voluntas vestra.'^ . Ah ! s’écrie Saint Bernard : Grande malumprop)ria voluntas J qua fît ut bona tua tibi bona non sint : ^ Que notre propre volonté est un grand mal, puisqu’elle rend nul le bien que nous faisons ! — Il en est ainsi lorsque, dans ses œuvres, au lieu de chercher Dieu, on se cherche soimême ; mais celui qui fait tout par obéissance, est sûr de plaire à Dieu en tout.
La vénérable mère Marie de Jésus disait que deux
(2) In Cant. s. 7/.
i>ü CHOIX d’un état
choses surtout rendaient extrêmement précieuse k ses yeux sa vocation à la vie religieuse : la première, c’est que, dans le couvent, elle jouissait sans cesse de la présence et de la compagnie de Jésus-Christ au Sacrement de l’autel ; la seconde, que là elle était tout à Dieu, en lui sacrifiant sa propre volonté par la sainte obéissance.
Le père Rodriguez ^ raconte qu’après la mort de Dosithée, disciple de Saint Dorothée, le Seigneur fit connaître par révélation que, pendant les cinq ans que Dosithée avait vécu sous l’obéissance, bien qu’il eût été constamment dans un état de maladie, qui ne lui permettait pas de pratiquer les mêmes austérités que les autres moines, il avait néanmoins mérité, en vertu de l’obéissance, la même récompense que Saint Paul hermite et Saint Antoine abbé.
Celui quia le dessein d’entrer en religion, doit donc se résoudre à se dépouiller- totalement de sa propre volonté et à ne vouloir que ce que veut la sainte obéissance. Que Dieu garde tout religieux de jamais laisser sortir de sa bouche ces mots : Je veux, — ou : Je ne veux pas ! — Mais dans toutes les circonstances, lors même que ses supérieurs l’interrogeraient sur ce qu’il désire, il doit se contenter de répondre : Je veux ce que veut l’obéissance. — Tant qu’il n’y a pas de péché manifeste dans ce qui lui est imposé, il doit obéir en tout aveuglément et sans examen; car le soin d’examiner les affaires et les doutes appartient aux supérieurs et non 'a lui. Autrement, si en obéissant il ne soumet pas son jugement à celui de ses supérieurs, son obéissance sera imparfaite. Saint Ignace de Loyola disait que, dans les choses d’obéissance, la prudence n’appartient pas aux sujets, mais aux supérieurs ;
( I ) Perf. chr. p. 3. tr. 5. ch. 1 .
ET DE LA VOCATION
et que, s’il y a quelque prudence dans l’obéissance, c’est d’obéir sans prudence. — La parfaite obéissance est indiscrète, dit Saint Bernard : Perfecta obedientia est indiscreta. Il est impossible, ajoute-t-il, qu’un novice prudent reste longtemps dans une congrégation : Novitium prudenterri in congregatione durore impossihile est ; parce que c’est au supérieur de juger, ^t aux sujets d’obéir : Discerner e super loris est, aliorum est ohedire.^
Mais, pour bien pratiquer cette vertu d’obéissance, de laquelle tout dépend, il faut se tenir constamment préparé a exécuter tout ce a quoi l’on se sent le plus de répugnance, et, d’un autre côté, à supporter patiemment le refus de tout ce qu’on demande ou qu’on désire. Il arrive que, lorsqu’on voudrait rester dans la solitude, pour se livrer a l’oraison ou à l’étude, c’est alors qu’on est le plus fortement engagé dans les occupations extérieures : car, s’il est vrai qu’en religion on mène une vie retirée autant que possible, quand on est dans le couvent ; s’il est vrai qu’a cette fin de longues heures y sont consacrées au recueillement, et qu’on y fait chaque année dix jours d’exercices spirituels, dans un silence absolu, plus un jour chaque mois, outre la retraite de quinze jours qui précède la vêture, et une autre également de quinze jours, avant la profession ; néanmoins, dans une congrégation de prêtres employés aux fonctions du saint ministère et au salut des âmes, lorsqu’on est appliqué par obéissance à des travaux continus, on doit se contenter des oraisons et des exercices de la communauté ; il faut même être prêt a les omettre quelquefois, quand l’obéissance l’exige, et cela sans réplique et sans inquiétude, en comprenant bien, comme Sainte Marie-Magdeleine de Pazzi le disait admirablement, que (( Tout ce qui se fait par obéissance, est oraison. »
(^) D£ Vita sol. c. 5.
nu CHOIX d’un état
I)KS ÉPREUVES AUXQUELLES ON DOIT s’aTTENÜUE DANS LA VIE RELIGIEUSE.
Lorsqu’un sujet est déjà entré au couvent, niême avec une vraie vocation, et après avoir surmonté toutes les passions et toutes les affections terrestres, il doit encore s’attendre a de nouvelles tentations et a certaines épreuves que Dieu lui-même lui enverra, comme des dégoûts, des obscurités, des craintes diverses, afin de l’affermir davantage dans sa vocation. Nous savons que les Saints qui ont été le plus attachés à leur vocation, ont éprouvé parfois do graves perplexités à ce sujet, au point qu’il leur semblait qu’ils s’étaient trompés et qu’ils ne pourraient se sauver dans l’état religieux. C’est ce qui est arrivé a Sainte Thérèse, à Saint Jean de la Croix, a la vénérable mère Do Chantal ; mais en recourant a Dieu, ils ont obtenu d’êtro délivrés de cette inquiétude et de recouvrer la paix. Le Seigneur éprouve ainsi ceux qu’il chérit le plus, afin que la sincérité de l’amour qu’ils lui portent soit manifeste, comme il a été déclaré a Tobie : Quia acceptus eras Deo, necesse fuit ut tentatio probaret te.^ Et dans le Deutéronome : Tentât vos Dominus Deus, ut palam fiat utriun diligatis eum, an non.^
Quiconque embrasse l'état religieux, doit donc s’apprêter a subir ses épreuves : il s’imaginera quelquefois qu’il ne pourra supporter les rigueurs de l’observance, ni retrouver la paix, ni même opérer son salut dans cette carrière.
(1) Tob.
(2) Dent. iS. 5.
ET DE LA VOCATION
Il faut surtout être sur ses gardes, quand la tentation se couvre de certains prétextes de scrupule ou d’un plus grand bien spirituel, pour faire abandonner la vocation.
Il y a deux remèdes principaux contre ces tentations :
Premier remède, le recours à Dieu.
Le premier est la prière ; la présence du Seigneur dis- ^pe les ténèbres : Accedite ad eum, et illuminamini A En recourant a Dieu, bn parvient infailliblement à vaincre la tentation ; mais sans cela, il est impossible de n’y pas succomber. Remarquons cependant que, pour remporter la victoire, il ne suffit pas toujours de se recommander a Dieu une fois, ou durant quelques jours; le Seigneur permettra peut-être que, même après la prière, l’épreuve dure encore plusieurs semaines, ou plusieurs mois, ou des années entières ; mais soyons persuadés que, celui qui persévère dans son recours à Dieu, finira certainement par se voir éclairé et victorieux ; alors il jouira d’un calme plus parfait et sera mieux affermi dans sa vocation.
Tant qu’on n’a pas essuyé cette tempête, dont presque personne n’est exempt, qu’on ne se tienne pas pour assuré. Il faut observer que, dans ce temps de ténèbres, il est inutile de chercher à ranimer sa ferveur ni a s’éclairer par des raisonnements, parce que, au milieu de l’obscurité où Ton se trouve, on ne voit que confusion. Alors on doit se contenter de dire a Dieu : Seigneur ! secourez-moi ; Seigneur ! venez a mon aide ; — et d’adresser aussi de fréquentes invocations a Marie, qui est la Mère de la persévérance, — en comptant sur la divine promesse: Petite, et accipietis Demandez, et vous recevrez. — 11 est
(1) Ps. SS. 6.
(Si) Jo. i6. U.
DU CHOIX d’un état
certain (]ue, lorsqu’avcc la grâce de Dieu on est sorti triomphant d’une pareille épreuve, on se retrouve doublement tranquille et assuré dans sa vocation.
Second remède, le recours aux Supérieurs.
Le second remède, également essentiel et nécessaire dans de semblables tentations, c’est de communiquer ce qu’on éprouve à ses Supérieurs ou a son Père spirituel, et cela sans tarder, avant que la tentation ait acquis de la force. Saint Philippe deNéri disait que, quand la tentation est dévoilée, elle est à moitié vaincue. Au contraire, il n’y a pas de plus grand danger en pareil cas, que de taire sa tentation aux supérieurs ; parce qu’alors, d’une part, Dieu retire sa lumière, à cause du peu de fidélité qu’on lui témoigne en refusant de manifester son mal ; d’un autre côté, la tentation se fortifie tant que la mine n’est point éventée. Il est donc hors de doute que, celui qui éprouve des tentations contre sa vocation et ne le révèle pas, ne peut manquer de perdre sa vocation.
Comprenons bien qu’en religion, les tentations dirigées contre la vocation sont les plus pernicieuses que l’enfer puisse susciter ; car, s’il parvient a réussir, il remporte tout d’un coup plusieurs victoires : en effet, dès qu’un religieux perd sa vocation et abandonne son état, quel bien peut-il encore faire dans les voies de Dieu ? L’ennemi lui suggère sans doute qu’après sa sortie, plus libre et plus tranquille, il pourra en faire davantage ; mais il est certain, au contraire, que son cœur sera aussitôt saisi de remords qui ne lui laisseront jamais aucun repos ; et plaise à Dieu que ces remords n’aillent point jusqu’à le tourmenter durant toute l’éternité dans l’enfer, où, comme nous l’avons dit plus haut, il est si facile de tomber, quand, par
sa faute, on s’écarte de sa vocation ! H sera en outre si refroidi et si découragé relativement au bien encore possible pour lui, qu’il n’aura même plus la force de lever les yeux vers le ciel. Rien d’étonnant si alors, il abandonne tout a fait l’oraison ; car il y sentira, chaque fois qu’il voudra s’y livrer, un enfer de remords ; il entendra les reproches de sa conscience, qui lui criera au fond du cœur : Malheureux ! qu’as-tu fait ? tu as quitté Dieu, en quittant ta vocation! et pourquoi? pour contenter ta passion? pour complaire k tes parents? — Qu’il soit assuré que ces reproches le poursuivront pendant toute sa vie, mais surtout a l’heure de la mort, k la vue de l’éternité, quand, au lieu de mourir dans la maison de Dieu, entouré de ses bons frères en religion, il se trouvera expirant hors de sa vocation, peut-être dans sa propre maison et au milieu de ses parents, dont il aura préféré la vaine satisfaction au bon plaisir de Dieu !
Que les religieux ne cessent jamais de supplier le Seigneur de les faire plutôt mourir que de les laisser tomber dans ce malheur extrême, qui se fait sentir d’autant plus douloureusement qu’on le reconnaît mieux au moment de la mort, lorsqu’il est devenu un mal irréparable ! Aussi, lorsqu’on est tenté contre sa vocation, la meilleure méditation qu’on puisse faire tant que dure cette tentation, c’est de considérer quel tourment on éprouverait dans ses derniers moments, par suite du regret d’avoir perdu sa vocation pour un caprice, quand on se verrait mourir par sa propre faute, hors des voies de Dieu.
DU CHOIX l/u.N ÉTAT