‹ Œuvres complètes de Saint-AmantChapitre 69 sur 86 · TROISIESME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIESME PARTIE

EP1STRE

A Moniteur le baron db Villa rkoel.

b moitié ' (si le Gros qui t'adore te doux nom t'ose appeller encore) , É Grand Villarnoul.ouy grand, quoy que pe- 1 Estildoncvrayquelorequetoutrostil, [tit, Que quand l'air mesme estouffe et se consume , Que quand yey l'onde mesme s'allume , Et que la terre expire sous l'ardeur1, Toy seul pour moy vives dans la froideur! Le dois-je croire ? ay-je commis un crime

i. C'estoit nottre mot d'alliance. (S.-A.)

a. Celte pièce fut faille l'an 1646, où la chaleur fut ci 1res me, ;t je m'y plains de ce que mon amy estott arrive fa Paris sans m'estre venu voir. (S.-A.)

38a Epistbe.

Qui rends au jour ta glace légitime?

Je n'en scay rien : j'ay tout veu, tout cherché ,

Brin après brin je ma suis espluché ;

J'ay pris le soing , j'ay pris la patience

D'examiner ma propre conscience.

Et quelquefois plus cruel et plus chaud

Qu'un les trigon, qu'un tigre, qu'un bnchand,

J'ay fait souffrir torture sur torture

A l'innocente et pauvre créature ,

Sans que jamais mon cœur ait pu sçavoir

Rien qui blessast ta gloire et mon devoir.

Dy-le-moy donc, au moins fajr que je sache Si par malheur j'ay honny d'une tache Le beau minois du service étemel A toy promis sous maint vœu solennel ; Escry-le-moy, ne laisse plus en peine Un franc esprit qui t'accuse de haine ; Je dy de hayne, ayant quelque soupçon Qu'il y va plus que d'un simple glaçon : Car autrement, seroît-il bien possible Que ta vertu, si prompte et si sensible Aux saints respects qu'on doit à l'amitié, Eust consenly, trahissant ta pitié , A me priver de l'honneur de ta veue , Sans qui la mienne est presque despourveue De ce plaisir no'mpareil et divin Qu'elle goustoit au pur esclat du vin ?

Fay-moy citer pour ouyr des reproches ; Assembles-y tes parens les plus proches Appelles- y, qui vaut bien des parens , Nostre effectif, nostre cher Sainct-Laurens ; Et si tu veux , pour augmenter ma honte , Fay que ses sœurs, dont je fay tant de conte , Avec leur nièce au front si plein d'attraits, Aux yeux si beaux , soient présentes aux traits,

C.OO^IC

Epistre. 383

Aux traits aigus , traits empennez déclame , Qui de ta langue entreront dans mon ame , A mesme temps que d'un charme vainqueur Un doux traict d'œil entrera dans mon cœur ; Un doui trait d'œil ! mais, pour me mettre en poudre, Peut-estre , helas ! sera-ce un trait de foudre Que le desdain et le ressentiment Dessus mon chef lanceront justement.

Aussi bien suis-je un ingrat , je l'advoue , Un paresseux, digne qu'on me rabroue; Qu'on me condamne , à peine du bouleau , A ne trinquer de six mois que de l'eau , D'avoir esté presque une année entière

Sans avoir fait chez elles un seul jour Pour leur chanter ou bonsoir ou bonjour.

Hais , quant à toy, je ne sçaurois comprendre Qui t'a fascbé , quel sujet t'a pu rendre Si mol , si dur, lequel il te plaira , Envers celuy qui t'ayme et t'aymera.

Tiendrais-tu point la raison offensée De ce qu'un homme , aveugle en sa pensée , M'a pu prévoir, comme auroit fait un dieu ,

A point nommé ta venue en ce lieu ?

Si c'est cela, ma faute je confesse ,

De deviner je n'eus jamais l'adresse ;

Je suis vaincu , j'ay tort d'estre un' mortel ;

Hais quel remedeïun père m'a fait tel.

Il est bien vray que, si quelque bon ange

H'eust adverty par un moyen estrange

Que tu devois arriver chéB Monglas1,

i. H. Monglas, ancien note de Saint-Amant. Il mourut ve le» dèeembre>66i, et Saisi-Amant mourut dans sa mais. le 19 décemhre de cette année. (Voy. la Notice.)

384 Epistrb.

Chez ce char boste , aussi froid que verglas, J'aurais esté des premiers à sa porte Pour l'embrasser d'une astreinte si forte, Qu'un mois après tes deux petits costez En eussent dit : Of ! nous sommes gastez. Et tant s'en faut que dans cette demeure J'eusse manqué de te rendre à toute heure Ce que l'amour exige d'un amy, Qui comme moy n'ayme point à demy ; Tant s'en faut , dis-je , ame par trop changée , Que ta présence eust esté négligée.

L'aspre désir de sa possession Faisoit alors ma seule passion Je m'en allois jusqu'en cette province Où plein d'honneur tu vis en petit prince , Où ta fortune au gré de ta vertu, Brille et te traitte a bouche que veux-tu. J'allois te voir en ton noble mesnage.

Où l'on m'a dit qu'ardent au jardinage , Tu ne fais plus que fouyr, que planter, Qu'arbre sur arbre en la saison enter; Qu'en bonne terre espandre la semence ; Qu'un travail fait, soudain l'autre commence, Et qu'en cela prenant ton seul déduit, Il t'en revient maint agréable fruit.

Je voulois voir en ton séjour champestre Comme des soins une ame se depestre; Je voulois voir cet antique palais Où bien-heureux, tu counois que tu l'es; Où ton repos se fonde et s'edifSe Sur le rocher de la philosophie , Où l'on t'adore , où tu manges ton bien , Non comme un fat qui ne parle que chien, Mais comme un homme à qui dans maint beau livre, Maint sage mort aprend l'art de bien vivre ;

Episthe. !

Où ta raison fait la nique i la cour, Où la trompette et le bruit du tambour. Qui t'ont jadis enchanté les oreilles, Sont postposez aux douceurs nompareilles Des rossignols , du murmure des eaux Et des zephirs qui flattent les roseaux ; Bref, où, content de ton bonheur ei trémie, Tu fais ton sort, tu jouys de toy-mesme, Et pem par là dire que tu jouys D'un bien qui vaut ceut caques de Iouys. Ouy, tu les vaux, et c'est ce qui me grève, C'est ce qui fait que de despil je crevé. De perdre un cœur des Grâces advoué, Et je ne l'ay ny trahy ny joué, Plustost mourir, tous les dieux j'en atteste; Plustost me y ienne et le cancre et la peste, Que, d'un venin emprunté des serpens.

On vist ma langue agir à lesdespens; Car, 6 Baron! bienque je puisse dire Qu'onc ce ne fut (encore faut- il rire) Pour tes beaux yeux que ma raison t'aima, Pour tou beau nez que mon cœur s'enflama , Non plus q ue loy pojir ma grosse bedaine , Ou pour ma trongne ample , bachique et saine, Si m'a-t'on veu te dépeindre tousjours Comme un objet digne de mes amours.

Je t'ay fait grand, j'ay relevé ta mine , J'ay dit qu'en foy ton ame est une hermine, J'ay célébré tes gentilles humeurs, Ton bel esprit, ton courage, tes mœurs, Et n'ay menty qu'en parlant de ta taille ; Le reste est vray : je donneroy bataille A coups de poing, voire à coups de canon, Contre l'enfer, s'il me disoit que non.- Hais revenons à ta métamorphose.

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386 Epistre.

Enfin mon œil en descouvre la cause ; Jesuisaubut.j'ay la clef du secret, Et vay l'ouvriravec un tel regret Qu'entre les dents j'en d y ma patenostre ; Une Moitié t'a fait oublier l'autre ; J'ay tout compris : c'est , c'est ce bel hymen , Pour qui ma bouche oncques n'a dit amen ; C'est ce beau nœu , c'est ce bel androgine Qui de mon mal est la seule origine.

L'amour du corps vainq l'amour de l'esprit , Et l'on me rend ainsi que l'on me prit , Non pas ainsi , non pas , de par le diable ! Dix ans de plus me font moins agréable; Hais sçais-tu bien si je me reprendray , Et si de moy moy-mesme je Toudray F Crois-tu, cruel, que de nos deux génies , Dont on voyoit les volontez unies, Et dont chacun prisoit l'affection , J'aille signer la séparation?

L'esperes-tu? penses-tu que par force Ha loyauté consente i ce divorce ?

Tu pers ton temps : non, je n'en feray rien , Et maigri toy je seray tousjours tien.

Tu me diras que pour reluire au monde Il te Talloitune moitié féconde , Qui t'enrichis t d'enfans et doux et beaux Plus que le ciel n'est riche de flambeaux. Le vain prétexte ! A qu'il est puérile ! Viens ca, perfide! et moy, suis-je stérile? Et mon esprit ne t'en produit-il pas Qui sont pourveus de grâces et d'appas ?

Dès qu'ils sont nez . ils causent, ils se jouen t ; Ils vont tous seuls , ils censurent , ils louent , Il ne leur faut nourrice ny valet , Il ne leur faut ny treize ny colat ;

Epistrk. 38;

Quoy que tous nuds , ils semblent estre braves ; Leurs libres pieds haïssent les entraves; Du sot vulgaire ils détestent l'erreur; Ils ont sur tout la bassesse en horreur; Pour leur fortune aucun grand ils ne prient; Ils ne sont point de ces oiseaux qui crient : Fay-moy du bien et j'en diray detoy; Tous gueux qu'ils sont, ils ont un cœur de roy : Ils (lancent droit , ils chantent sans se feindre ; Le penser mesme ils se meslent dépeindre; Ils font briller la rime et la raison ; La flatterie est un lasche poison Que leurs papiers ne souffrent ny ne baillent; Ils sont hardis, ils gourmandent, ils raillent, Hais noblement et tousjours à propos , Et quelquefois ils discourent des pots.

Tantost enflez des sciences infuses , Ils vont si haut sur le Bayard des muses , Que ce destrier, leur bon et cher amy, Paroist sous eux moindre qu'une fourmy.

Taotost plus pronts que le vent eut la vague, Aux yeux des sœurs courans sur luy la bague , Ils font merveille, et par cent beaux dedans Frustrent l'espoir aux autres pretendans : Tantost en lice , et contre Appolon mesme, Qui fait par fois , pour le prix du puëme , Mettre la selle à quelqu'un des chevaux Dont il se sert au char de ses travaux , Tes paladins osent baisser sa lance, Font chanceler sa roide corpulence ; Et d'autres jours, à l'honneur du pasquin, Déniants Mome, ils rompent au facquin1; Tantost leur bouche annonce des oracles,

i.i Cette phrase métaphorique fait allusion a on exercice de

388 Epistiïe.

Tantost leur voix récite des miracles.

Et ces beaux file, de gloire accompagnez, Ne sortent point qu'ils ne noient bien peignez. En fin de conte ils parlent de la guerre , Du feu, de l'air, de Tonde et de la terre; Leur cœur ne craint njr le temps , njle sort. Et, qui plus est, ils iocagueat la mort.

Regarde un peu si ta moitié nouvelle Fait des enfanseomme fait ma : cervelle, De beaux ènfans qu'il ne faut point nourrir Et dontle corps ne peut jamais pourrir. Plust au bon Dieu , pour le bien de ta race , Chère à mes soins , quelque tort qu'on me face , Que ton amour, t'espargnant mille ennuis, Ten fist de tels en ses secondes nuicts ! J'en benirois l'injurieuse flan», Et l'on verroit et ta bourse et ton ame Hors d'un soucy qui n'est pas tant léger ; Hais ces fruicls-là sont d'un autre verger Que de celuy que la nature humaine Plante et cultive avec plaisir et peine; La chair périt, et l'immortalité A l'esprit seul donne sa qualité ; Elle la donne à ses labeurs encore ; Elle permet qu'au beau nom qu'il honore, Comme sans fard Saint-Arnaud fait le tien, H communique un si céleste .bien; Et si. Baron, mon espoir nô se trompe, Quoy que le temps toute chose corrompe , Mon Villaruoul en mes vers brillera Tant que la terre ou le ciel tournera, Ou que tous deux ils tourneront ensemble.

Epistre. 38g

Lequel crois-tu ï dy-may oa qu'il tien semble, Puis que lamnrt, d'un tragique laurier,

A couronné noslre cher Du Maurier *,

Nous a ravy, daiisucaspre meslée,

Ce grand second du fameux Galilée ,

Qui seul pouvoit nous régler là-dessus

Par ses discours si fortement coucous ,

Que l'œil du jour et les autres planettes

Sembloient n'oser démentir ses lunettes ,

Et qu'on eust dit, à ses vives raisons ,

Qu'il eust desjà logé dans leurs maisons. . Or comme un pape il y loge à cette heure ,

Il rit là-haut cependant qu'on le pleure ;

Il void sans yeux ce qu'il a débité ,

Sçait si la lune est un orbe habité

De farfadets ou de cocquesigrues ,

CoddoîsI au vray si l'on nous prend pour grues

De nous chanter des taches au soleil ;

Sçait si ce globe, an vertu sans pareil ,

Fixe et mobile est au centre du monde ,

Où sur un point, faisant eu soy la ronde ,

L'on tient qu'il donne aux autres la splendeur,

Le mouvement , l'influence et l'ardeur;

Cette belle ame enfin est esclaîrcîe

De cent erreurs dont la nostre est farcie ;

Elle sçait tout, elle ne doute plus,

Et nos regrets sont vains et superflus. Puissions-nous avec elle un jour boire

Du doux nectar que lui verse la gloire !

Et puisses-tu si bien te repentir

Qu'en mes soupçons tu me fasses mentir !

Ce rare amy, que d'encens je parfume ,

i . Nous ne connoissons aucun ouvrage de a ce grand second du hmenx Galilée • , plus connu pa

■ ,GodgIe

390 Epistre.

S'est par hazard rencontré bous ma plume; J'en Buis bien aise, et peut-estre qu'aux deux, Sa joye en forme un sousris gracieux.

Saches au reste , à l'honneur de mon stile, Que ma vieillesse est ennor si fertile, Que tous ces vers, fabriquez brusquement. Sont les efforts d'un seul accouchement.

C'est trop escrit , c'est trop, cher infldelle : I! faut finir avecques la chandelle; J'ay fait binet pour me rendre en ce lieu 11 va s'esteindre , il tombe, il meurt. A Dieu.

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