‹ Œuvres complètes de Saint-AmantChapitre 75 sur 86 · EPISTRE · texte numérisé non relu

EPISTRE

Leur sourde voix, encore qu'effroyable , Taacbe à nous faire un bon-jour agréable , Et selon l'ordre, en accent de bybou , Frappe l'oreille avec un triple hou !

L'airain creusé de la claire trompette En mesme temps un autre son repette; Le canon tire , et des mousquets amis Les feux sans plomb dans les airs sont vomis.

Tout aussUtost un ouvrage superbe, Un tissu blanc , qui jadis fut de l'herbe , Orne en carré les ais où l'appétit Dans les ragous s'onflame et s'amortit ; De mets divers on l'honore, on le couvre; Chacun s'y range, et, cependant qu'on ouvre Lapronte bouche au manger froid ou chaut, Près du pilote , assis en un lieu haut , Mille yeux béants qui d'avidité luisent Tous nos morceaux jusqu'à nos dents conduisent, Voire plus outre, et d'un maigre plaisir La maigre cbourme imite son désir.

Comme par fois, proche de quelque table , Le morne dogue au front espouventable, Après maint geste , après1 avoir en vain Dans ses regards fait éclater sa faim , Sans qu'un aboy l'ait pourtant osé dire , Obtient enfin, sous la cbaisne qu'il tire. Soit de son maîstre on de quelque estrauger, Avec ardeur quelque chose & ronger; Âinsy quelqu'un d'entre l'esclave trouppe Qui nous observe, et jeusne quand on aouppe , Reçoit quelque os par l'un de nous jette , Et le savoure en grande volupté.

Là pour nous plaire, un des braves de Malte, Dont la franchise est digne qu'on l'exalte ,

■ ,GoogIe

DIVERSIFIÉE. 4a3

Et qu'en mes vers on voye un Chastelug*, Veut qu'un accord , non de voix , ni de luis ,

Mais d'instruments turquesques et sauvages, Face à l'entour retentir les rivages ; Et cet estrange et barbare concert Ne laisse pas d'esgayer le dessert.

Tandis , de l'œil remarquant tout le monde , En ce beau gouffre où la misère abonde , Où dans l'horreur d'un devoir inhumain On v oit agir et la corde et la main , Où le plus foible abbaile plus robuste, Où la justice enfin devient injuste, Et par l'excès d'un severe tourment Fait voir un crime au lieu d'un chastiment, Je dis en moy, par manière d'estude :

0 merveilleuse ! 6 puissante habitude , De la nature ou la fille ou la sœur.

Qui convertis l'amertume en douceur, Et dont la force acquert un tel empire Sur les humeurs de tout ce qui respire , Qu'elle régit les sens et la raison , Et fait qu'un corps peut vivre de poison ! Que ton secours est grand, est admirable ! Que c'est une aide utile au misérable ! Et qu'à l'endroit mesme des animaux Cette aide est propre à soulager les maux ! Par ce moyen , 6 changement estrange !

L'anthipatie en amitié se change; Par ce moyen les cerfs et les lyona Sans répugnance au joug nous allions ; Par ce moyen nos bestes domestiques ,

i. Cel ami de Saint-Amant aïoit fait partie de l'expédition des Iles de Lèrius sous le comte d'Harcourt. 11 commandait , dans l'escadre de Normandie, la Marguerite, de 100 tonneaux.

fa4 Epistre

De l'aigre huas oubliant les pratiques , Ne font qu'un plat , et repos sur repos Dans le sommeil s'entre pr estent le dos; Par ce moyen un homme sous les chaumes Semble en ce lieu triomfer de ses gesnes ; Bref, par cet aide il souffre sans gémir. Vit sans manger, travaille sans dormir, Rit, chante, joue, et dans son banc endure Le vent, le chaud, la pluye et la froidure, Sans que la bonté ou la rigueur du sort Excite en lu; le souhait de la mort.

Hais, o l'honneur des graves secrétaires, Que de ces bords marins et solitaires Ha main salue , et pour qui mon esprit Passe eu ma plume et forme cet escrit ! C'est trop parlé d'une matière infâme , Et je craindrais de mériter la rame Si plus long-temps j'entreteuois tes yeux Sur un sujet àmoy-mesme ennuyeux.

Qu'y feroit-on? le caprice m'emporte.

Et quelques- fois l'ardeur en est si forte. Que tout ainsy qu'un coursier indocté, De quelque Coup brusquement irrité , S'est veu souvent , malgré sou propre maistre Aller hanir où tonne le salpestre , Et l'engager aux périls «vidants Des belliqueux et nobles accidents , D'où par bon-heur il revient plein de gloire , Et fait après haut sonner sa victoire , Quoy qu'en son ame il en donne au hazart La plus illustre et la meilleure part : Tel ce démon , ce superbe génie , Picqué du tande la belle manie Qui le saisit, le possède et l'esment, . Se précipite où l'aspre fougue veut ,

.oojlc

El m "engageai! t , contre mon dessein raesme, En des desseins îl'une hauteur extresme , Où les dangers s offrant de tous costez , Où les honneurs aussy sont âpre Stez, Me fait souvent , en despil que j'en ay e , Paroistre brave, essayer mainte playe , Et revenir le laurier sur le front D'où je pouvois recevoir quelque affront.

Laissons-nous donc transporter à la verve , Hais toutesfois d'un air qui se conserve Dans l'agréable et le majestueux , Et qui rapporte un plaisir fructueux.

Ne pense pas que, pour te faire rire , En libres vers j'aille icy te (Inscrire Les Catalans , ces terribles poulets , Leurs grands chapeaux , leurs estranges colets , De leurs habits la matière et la forme , De leurs moitiez le guardlnfant* énorme, Leurs actions, leurs coustumes, leurs mœurs, Ny de leur foy les bizarres humeurs ; Ne pense pas que je vueille dépeindre Leurs lits infects, au sommeil moeme à craindre, Ny de leur table et de ses beaux ragousts L'appareil chiche, ou soit aigre ou soit doua.

Quand j'ay tout veu , je trouve , à le bien prendre, Que peu de chose au monde est à reprendre , Et que l'usage en chaque nation Porte avec soy son approbation.

Qu'il ne soit vray, je t'en donne un exemple Assez plausible, assez fort, assez ample Pour le prouver et faire consentir Qui sur ce point m'oseroit desmentir.

i. Gnard'infant, c'est nne espace de vertugadin (S-A.)

4a6 Epistre

L'œil peut il voir rien de plus ridicule

Qu'un de nos preux à la taille d'Hercule,

Avec h teste , aulreelbie non i luy,

Teste qu'on oste et serre en un estuy ,

Teste de poil qui, de pondre couverte,

Assez souvent couvre une teste verte,

Et couvre encore et laine , et soye , et Un ,

De plus de fleur qu'il n'en sort d'un moulin ,

Et que tant d'art , tant de soin accompagne ,

Que si l'honneur d'estre fait grand d'Espagne

A l'ajusté se daignoit mesme offrir.

Je ue crov pas qu'il voulus! le souffrir? Est-il enfin quelque objet plus estrange

Que de le voir œandier la louange

De la beauté , des grâces , des appas ?

Que de le voir, mesme dans le repas ,

Pour contempler et ses lys et ses roses,

Paire partout miroir de tontes choses ,

Et , sans respect ny des roys ny des dieux ,

Insolemment se peigner en tous lieux * î

Que de le voir , dis-ja , mettre en usage

La mouscne feinte en son fade visage ' ?

i. Les courtisan» fanfarons ont toujours un peigne il la main, dit Furetitre en manière d'eiemple. — «C'est une très grande indécence de se peigner dans l'église.. Hfaut sortir pour cela.» (Traité diUdvUtU qui te pratique eaFrmot penny Ltt kenucttei

9. h H sera encore permis à nos galaads de la meilleure mine de porter des mouches rondes et longues , ou bien l'em— piastre noire assez grande sur la temple, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dents, liais , pource que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs «vans commencé depuis peu de ls porter eu dessous de l'os de ls joue, nous y avons trouvé beaucoup de bienséance et d'agrément. » la Loti it la talanltrie, dans le Nomum» neuli ta pUca Iti plu atrettlta it ta iimpt, in-S, Paris, Sercv, 1644.)

C.OO^IC

Que de le voir traisner ses beaux canons1 ,

Ses'pointcouppez* à cent sortes de noms,

Qui, sous l'amas de six rangs d'esguillettes*

Dont les fers d'or brillent comme paillettes ,

A cent replis bouffent en s'eslevan t

Sur le beau cuir apporté du levant1 ;

Et pour marcher font qu'à jambe qui fauche

Il meut en cercle et la droite et la gauche,

Non sans bazard de maint casse-museau ,

Peine bien deue au misle damoiseau!

Bref, qui voudroit esplucher bien nos modes,

it de toile rond , large , bordé de dentelle, qui, attaché au dessous du genou, descendoit jusqu'à la moitié de la jambe. Furetière, dans sou Dictionnaire, s'en moque, et prétend que la mode des canons est de l'invention des cagneux. — Molière s'est raillé aussi

■ Quant aux canons de linge qu'on porte au dessus (des bottes), nous les approuvons bien dans leur simplicité quand ils sont 'fort larges et de toile bnptistc bien empesée , quoique l'on ait dit que cela ressembloit & des lanternes de papier, et qu'une [ingère du palais s'en servit ainsi an soir, mettant sa chandelle an milieu pour la garder du vent. Afin de les orner davantage, nous voulons aussi que d'ordinaire il ; ait double et triple rang de toile soit de bapliste , soit de Hollande, et d'ailleurs ce sera mieui encore s'il y peut avoir deux ou trois rangs de points de Gènes, ce qui accompagnera le jabot, qui sera de même parure. » {La Loin de la galanterie, dans le Nouveau recueil des pièces Ici plm egr/aHes de te temps, Paris, Seroy, i644> in-8,

a. Sorte de dentelle à jour.

3. a Le cardon et les esguillettes s'appellent la petile-oje. n (Loix de la oalmterte.) — Les aiguillettes étoient des cordons ferrés aux deux bonis, parfois avec des ferrets d'or.

Page 1