‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 122 sur 301 · ACTE V, SOÈNE Y · texte numérisé non relu

ACTE V, SOÈNE Y

FALSTAPF. — Je pense que le diable ne veut pas me voir damné, de peur que Thuile contenue dans ma personne ne jneiie le feu à l'enfer; autrement il ne me traverserait pas ainsi.

(Entrent sir Hugh Evans en satyre, mistriss Quicklj et Pistoi. Anne Page en reine des fées, accompagnée de son frère et de plusieurs autres jeunes garçons déguisés en fées avec des bougies allumées sur la tête.)

QuiCKLY. — Esprits noirs, gris, verts et blancs qui vous réjouissez au clair de la lune et sous les ombres de la nuit; enfants sans père*, entre les mains de qui repose rimmuable destinée, rendez-vous à votre devoir et remplissez vos fonctions. Lutin crieur, faites l'appel des fées.

pisTOL. — Esprits, écoutez vos noms; silence, atomes aériens. Cri cri, élance-toi aux cheminées de Windsor, et là où le feu ne sera pas couvert, le foyer point balayé, pince les servantes jusqu'à les rendre violettes comme des mûres. Notre rayonnante reine hait les malpropres et la malpropreté.

FALSTAFF, btts^ tremblant. — Ce sont des lutins 1 quiconque leur parle est mort. Je vais fermer les yeux et me coucher à terre; leurs œuvres sont interdites à Tœil de rhomme.

1 You orphan-hexrs of fixed destiny. Les commentateurs sont demeurés dans l'embarras sur le sens de ce passage qui ne parait cependant pas très-difficile à saisir. Dansles superstitions relatives aux fées, lutins et esprits follets, etc, on attribue à ces êtres mystérieux tous les effets de ce que nous appelons hasard, tout événement qui n'est pas le résultat d'une prédétermination connue. Ainsi, confondant poétiquement l'agent avec son action, Shakspeare a pu prendre les fées, les lutins, etc., pour les hasards euxmêmes, et, dans ce sens, les appeler orp/ions, orphelins, enfants sans père. Ensuite heir^ dans la langue de Bhakspeare, signifie pour le moins aussi souvent possesseur qu'héritier. Il n'est pas douteux que le double sens du mot, joint surtout à celui d'orphans (héritiers orphelins), n'ait ici séduit Shakspeare qui ne résiste jamais à ce genre de séduction ; mais il parait également clair que, par heirs of fixed destiny y il a entendu ceux entre les mains de qui réside, est déposée l'immuable destinée ; et, peutêtre ici, le vague de l'expression convient-il assez bien au genre d'idées qu'avait à rendre le poëte.

EVANS.— Où e^tBède? Allez, et quand vous trouverez une jeune fille qui, avant de se coucher, ait dit trois fois ses prières, réjouissez son imagination, et donnez-lui le profond sommeil de l'insouciante enfance; mais pour celles qui dorment sans songer à leurs péchés, pincezleur les bras, les jambes, le dos, les épaules, les côtés et le menton.

QuiGKLY. — A l'ouvrage, à l'ouvrage ; esprits, parcourez le château de Windsor, en dedans et en dehors. Fées, répandez les dons du bonheur dans chacune de ses salles sacrées; que jusqu'au jour du jugement il demeure entier autant que magnifique, digne de son possesseur, et son possesseur digne de lui. Nettoyez avec le parfum du baume et des fleurs les plus précieuses les sièges destinés aux diiférentes dignités de l'ordre, les statues ornées, les cottes d'armes, et les écussons à jamais sanctifiés par les plus loyales armoiries. Et pendant la nuit, fées 'des prairies, ayez soin, en chantant, de former un cercle semblable à- celui de la Jarretière. Que l'endroit qui en portera Tempreinte devienne d'un vert plus frais et plus fertile que celui d'aucune des prairies qu'on ait jamais pu voir. Honni soit qui mal y pense y sera écrit par vous, en toufTes de couleur d'émeraude, en fleurs incarnates bleues et blanches, semblables aux saphirs , aux perles et à la riche broderie qui s'attache au-dessous du genou fléchissant de cette brillante chevalerie. Les fées écrivent en caractères de fleurs. Allez, dispersez-vous, mais n'oublions pas la danse d'usage que nous devons former autour du chêne de Herne jusqu'à ce que l'horloge ait sonné une heure.

EVANS. — Je vous prie, prenons-nous les mains dans l'ordre accoutumé ; vingt vers luisants nous serviront de lanternes pour conduire notre danse- autour de Tarbre. Mais arrêtez, je sens un homme de la moyenne terre.

FALSTAFF. — Quo Ics cicux me défendent de ce lutin gallois ! il me changerait en un morceau de fromage.

EVANS. — Vil insecte, tu as été rejeté dès ta naissance.

QUIGKLY.— Que le feu d'épreuve touche le bout de son doigt; s'il est chaste, la flamme retournera en arrière et

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il n'en seâtira aucune douleur; mais s'il tressaille, sa chair renferme un cœur corrompu,

PïSTOL. — A répreuvé, venez I

EVANS. ^^Venez voir si son bois prendra feu.

(Ils le. brûlent avec leurs flambeaux.) PALSTAFF. — Oh I oh 1 oh I

QUiCKLY. — Corrompu, corrompu, souillé de mauvais désirs! Fées, entourez-le ; que vos chants lui reprochent sa honte ; et, en tournant, pincez-le en cadence.

EVANS. — Gela est juste ; il est plein de vices et d'iniquités.

(Chant.)

Honte aux coupables désirs,

Honte à l'impureté et à la luxure ;

La luxure est un feu Allumé dans le sang par l'incontinence des désirs du cœur;

Ses flammes s'élèvent insolemment, Excitées par la pensée, et aspirent toujours plus haut.

Pincez-le, fées, toutes ensemble';

Pincez-le pour punir son infamie ;

Pincez-le, brûlez-le, tournez autour de lui. Jusqu'à ce que yos flambeaux, la lumière des étoiles

Et le clair de lune aient cessé de briller.

(Durant ce chant, les fées pincent Falstaff. Le docteur Caiua arrive d'un côté et enlève une des fées habillée de vert ; Slender vient par une autre route, enlève une des fées vêtue de blanc ; puis Fenton survient et s'échappe avec Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre derrière le théâtre; toutes les fées s'enfuient. Falstaff arrache ses cornes et se relève.)

(Entrent Page et Ford, mistriss Page etmistriss Ford. Ils se saisissent de Falstaff.)

PAGE. — Non, ne fuyez pas ainsi. — Je crois que nous vous avons attrapé pour le coup: n'avez-vous donc pas pour vous échapper d'autre déguisement que celui de Herne le chasseur?

MISTRISS PAGE. — AUons, je vous prie, venez : ne poussons pas plus loin la plaisanterie. Eh bien, mon cher sir John, que dites-vous maintenant des femmes de Windsor?

Et vous, mon mari, voyez : cette belle paire de cornes ne convient-elle pas mieux à la forêt qu'à la ville?

FORD. — Eh bien, mon cher monsieur, qui de nous deux est le BOt?... Monsieur Brook, FalstaJTest un gredin, gredin de cocu. Voilà ses cornes, monsieur Brook ; et de toutes les jouissances qu'il s'était promises sur ce qui appartient à Ford, il n'a eu que celle de son panier de lessive, de sa canne, et de vingt livres sterling qu'il faudra rendre à M. Brook. Ses chevaux sont saisis pour gage, monsieur Brook.

MisTRiss FORD. — Sir John, le malheur nous en veut ; nous n'avons jamais pu parvenir à nous trouver ensemble. Allons, je ne vous prendrai plus pour mon amant ; mais je vous tiendrai toujours pour cher*.

FALSTAFF.— Je commouce à voir qu'on a fait de moi un âne.

MISTRISS FORD.— Oui; et aussi un bœuf gras: les preuves subsistent.

FALSTAFF. — Genc sont doncpasdes fées? J'aieudeuxou trois fois ridée que ce n'étaient pas des fées ; et cependant les remords de ma conscience, le saisissement soudain de toutes mes facultés, m'ont aveuglé sur la grossièreté du piège, et m'ont fait croire dur comme fer, contre toute rime et toute raison, que c'étaient des fées. Voyez donc comme l'esprit peut faire de nous un sot. quand il est employé à mal.

EVANS.— Sir John Falstaff, servez Dieu, renoncez à vos mauvais désirs, et les fées ne vous pinceront plus.

FORD. — Bien dit, Hugh l'esprit!

EVANS.-— Et vous, renoncez à vos jalousies, je vous en prie.

FORD. — ^Jamais il ne m'arrivera de me défier de ma femme, que lorsque tu seras en état de lui faire ta cour en bon anglais.

FALSTAFF.— Me suis-je donc desséché, brûlé le cerveau

* My deer. Toujours le même jeu de mots entre deereidear. On a tâché d'7 substituer celui de cher et chaire une traduction parfaitement fidèle étant impossible.

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