‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 13 sur 301 · ACTE II, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IL

LANCELOT. — Est-cc que je ressemble à un gourdin, ou à un appui de hangar, à un bâton, à xme béquille? Me reconnaissez-vous, père?

(JOBBO.— Hélas I non, je ne vous reconnais point, mon jeune monsieur; mais, je vous en prie, dites-moi, mon garçon. Dieu fasse paix à son âme I est-il vivant ou mort?

LANCELOT. — Ne me connaissez-vous point, père?

GOBBo. — Hélas I monsieur, j'ai la vue trouble et je ne vous connais point.

LANCELOT. — Eh bicu I si vous aviez vos yeux, vous pourriez bien risquer de ne pas ma reconnaître ; c'est un habile père que celui qui connaît son enfant. Allons, vieillard; je vais vous donner des nouvelles de votre fils. — Donnez-moi votre bénédiction. La vérité se montrera au grand jour : un meurtre ne peut rester longtemps caché ; au lieu que le fils d'un homme le peut ; mais à la fin la vérité se montrera.

GOBBO.— Je vous en prie, monsieur, levez-vous; je suis certain que vous n êtes point Lancelot, mon garçon.

LANCELOT. — Jo VOUS eu coujurc, ne bavardons pas plus longtemps là-dessus. Donnez-moi votre bénédiction. Je suis Lancelot, qui était votre garçon, qui est votre fils, et qui sera votre enfant.

GOBBO. — Je*ne puis croire que vous soyez mon fils,

LANCELOT. — Jc ue sais qu'en penser : mais je suis Lancelot, le valet du Juif; et je suis sûr que Marguerite, .votre femme, est ma mère.

GOBBO. — Oui, en effet, elle se nomme Marguerite : je jurerai que si tu es Lancelot, tu es ma chair et mon sang. Dieu soit adoré ! Quelle barbe tu as acquise 1 II t'est venu plus de poil au menton, qu'il n'en est venu sur la queue à Dobbin, mon limonier.

LANCELOT. — H paraîtrait en cela que la queue de Dobbin augmente à rebours ; car je suis sûr que la dernière fois que je l'ai vu, il avait plus de poil à la queue que je n'en ai sur la face.

GOBBO. — Seigneur! que tu es changé! — Gomment vous accordez-vous ensemble, ton maître et toi ? Je lui apporte un présent : comment êtes- vous ensemble aujourd'hui?

LANCELOT. — Fort bien, fort bien. Mais quant à moi, comme j'ai an^êté de m'enfuir de chez lui, je ne m'arrêterai plus que je n'aie fait un bout de chemin. Mon maître est un vrai Juif. Lui faire un présent ! Faites-lui présent d'une hart : je meurs de faim à son service : vous pouvez compter mes doigts par le nombre de mes côtes. Mon père, je suis bien aise que vous soyez venu : donnez-moi votre présent pour un monsieur Bassanio, qui fait faire maintenant à ses gens de très-belles livrées neuves : si je ne le sers pas, je courrai tant que Dieu a de terre. 0 rare bonheur! Tenez, le voici lui-même; adressez-vous à lui, mon père, car je veux devenir Juif, si je sers le Juif plus longtemps.

(Entre Bassanio, suivi de Léonardo et d'autres domestiques.)

BASSANIO. — Vous pouvcz l'arranger ainsi; — mais faites si bien diligence, que le souper soit prêt au plus tard pour cinq heures. — Aie soin que ces lettres soient remises. Donne les livrées à faire, et prie Gratiano de venir dans l'instant me trouver chez moi.

(Sort un domestique.)

LANCELOT. — AUcz à lui, mou père.

GOBBO.— Dieu bénisse Votre Seigneurie !

BASSANIO.— Bien obligé : me veux- tu quelque chose?

GOBBO.— Voilà mon fils, monsieur, un pauvre garçon. . .

LANCELOT. — Nou pas un pauvre garçon, monsieur; c'est le valet du riche Juif, qui voudrait, monsieur, comme mon père vous le spécifiera....

GOBBO. — Il a, monsieur, une gi^ande rage, comme qui dirait, de servir....

LANCELOT. — Effectivement, le court' et le long de la chose, est que je sers le Juif, et j'ai bien envie, comme mon père vous le spécifiera....

GOBBO. — Son maître et lui, sauf le respect dû à Votre Seigneurie, ne sont guère cousins ensemble.

LANCELOT. — PouT abréger, la vérité est que le Juif m'ayant maltraité, c'est la cause que je...., comme mon père, qui est, comme je l'espère, un vieillard, vous le détaillera.

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