ACTE 11, SCÈNE
Ma conscience me dit : Non; prends garde^ honnête Lancelot; prends garde ^ honnête Gohbo; ou, comme je l'ai dit, honnête Lancelot Gobbo^ ne t'enfuis pas; rejette la pensée de te fier à tes talons. Et là-dessus l'intrépide démon me presse de faire mon paquet : Allons, dit le diable ; hors d'ici, dit le diable; par le ciel, arme-toi de courage, dit le diable, et sauve-toi. Alors ma conscience, se jetant dans les bras de mon cœur, me dit fort prudemment : Mon honnête ami Lancelot, toi, le fils d'un honnête homme, ou plutôt d'une honnête femme ; car, au fait, mon père eut sur son compte quelque chose ; il s'éleva à quelque chose; il avait un certain arrière-goût.... Bien, ma conscience me dit : Lancelot, ne bouge pas; va-t'en, dit le diable; ne bouge pas, dit ma conscience. — Et moi je dis : Ma conscience, votre conseil ^st bon ; je dis : Démon, votre conseil est bon. En me laissant gouverner par ma conscience, je resterais avec le Juif mon maître, qui, Dieu me pardonne, est une espèce de diable; et en fuyant de chqz le Juif, je me laisserais gouverner par le démon qui, sauf votre respect, est le diable en personne : sûrement le Juif est le diable même incarné ; et, en conscience, ma conscience n'est qu'une manière de conscience brutale, de venir me conseiller de rester avec le Juif. Allons, c'est le diable qui me donne un conseil d'ami; je me sauverai, démon : mes talons sont à tes ordres; je me sauverai.
(Entre le vieux Gobbo avec un panier.)
GOBBO. — Monsieur le jeune homme, vous-même, je vous prie : quel est le chemin de la maison de monsieur le Juif?
LANCELOT, à part. -^0 ciel ! c'est mon père légitime; il a la vue plus que brouillée ; elle est tout à fait déguerpie*, en sorte qu'il ne me reconnaît pas. Je veux voir ce qui en sera.
* More than sand-blind, high gravel hlind, Sand-hlind désigne une maladie de la vue, qui fait voir habituellement devant les yeux comme des grains de sable. Lancelot, dans son langage bouffon, pour exprimer que son père est presque aveugle, dit qu'il n'est
GOBBo.— Monsieur le jeune gentilhomme, je vous prie, quel est le chemin pour aller chez monsieur le Juif?
LANCELOT. — Toumcz sur votre main droite, au premier détour; mais, au plus prochain détour, tournez sur votre gauche; puis ma foi, au premier détour, ne tournez ni à droite ni à gauche ; mais descendez indirectement vers la maison du Juif.
GOBBO . — Fontaine de Dieu! ce sera bien difficile à trouver. Pourriez-vous me dire si im nommé Lancelot, qui demeure avec lui, y demeure ou non?
LANCELOT. — ^Parlcz-vous du jeune monsieur Lancelot? — Faites bien attention à présent. {A part,) — Je vais lui faire monter Teau aux yeux. — Parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?
GOBBO. — Il n'est pas unmonsieur ; c'est le fils d'un pauvre homme. Son père, quoique ce soit moi qui le dise, est un honnête homme excessivement pauvre, et qui, Dieu merci, a encore envie de vivre.
LANCELOT. — Allous, que son père soit ce qu'il voudra ; nous parlons du jeune monsieur Lancelot.
GOBBO.— De Tami de Votre Seigneurie, et de Lancelot tout court, monsieur.
LANCELOT.— Mais, je vous prie, ergo^ vieillard, ergo^ je vous en conjure ; parlez-vous du jeune monsieur Lancelot?
GOBBO. — De Lancelot, sous votre bon plaisir, monsieur.
LANCELOT. — Evgo^ mousicur Lancelot ; ne parlez point de monsieur Lancelot, père; car le jeune gentilhomme (en conséquence des destins et des destinées, et de toutes ces bizarres façons de parler, comme les trois sœurs, et autres branches de science) est vraiment décédé; ou, comme qui élirait tout simplement, parti pour le ciel.
GOBBO. — Que Dieu m'en préserve I Ce garçon était le bâton de ma vieillesse, mon seul soutien.
pas seulement sand-blind (aveugle de sable) , mais gravel hUnd (aveugle.de gravier) : ce qui aurait été inintelligible en français.)