‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 130 sur 301 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

d^affaires importantes de ce temps-là. Le roi se prévalut de son absence, et tout le temps qu'elle dura, il séjourna chez mon père. Vous dire comment il y réussit, j'en ai honte, mais la vérité est la vérité. De vastes étendues de mer et de rivages étaient entre mon père et ma mère (comme je Tai entendu dire à mon père lui-niéme)| lorsque ce vigoureux gentilhomme que voilà fut engendré. A son lit de mort il me légua ses terres par testament, et jura par sa mort que celui-ci, flls de ma mère, n'4tait point à lui ; ou que s'il Tétait, il était venu au monde quatorze grandes semaines avant que le cours du temps fût accompli. Ainsi donc, mon bon souverain, faites que je possède ce qui est à moi, les biens de mon père, suivant la volonté de mon père.

LE ROI JEAN. — Jeune homme, ton frère est légitime ; la femme de ton père le conçut après son mariage ; et si elle n'a pas joué franc jeu, à elle seule en est la faute; faute dont tous les maris courent le hasard du jour où ils prennent femme. Dis-moi, si mon frère, qui, à ce que tu dis, prit la peine d'engendrer ce flls, avait revendiqué de ton père ce fils comme le sien, n'est-il pas vrai, mon ami, que ton père .aurait pu retenir ce veau, né de sa vache, en dépit du monde entier ; oui, ma foi, il l'aurait pu : donc, si étant à mon frère, mon frère ne pouvait pas le revendiquer, ton père non plus ne peut point le refuser, lors même qu'il n'est pas à lui. — Gela est concluant. — Le fils de ma mère engendra l'héritier de ton père ; l'héritier de ton père doit avoir les biens de ton père.

ROBERT FAULcoNBRiDGE. — La volouté de mou père n'aura donc aucime force, pour déposséder l'enfant qui n'est pas le sien?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE. — Pas plus de forcc, monsicur, pour me déposséder que n'en eut sa volonté pour m'engendrer, à ce que je présume.

ÉLÉONORE. — Qu'aimerais-tu mieux : être un Faulconbridge et ressembler à ton frère, pour jouir de ton héritage, ou être réputé le fils de Cœur de Lion, seigneur de ta bonne mine, et pas de biens avec ?

T. YI. u

âlO LE ROI JEAN.

PHILIPPE FAULCONBRiDGE. — Madame, si mon frère avait ma tournure et que j'eusse la sienne, celle de sir Robert, à qui il ressemble, si mes jambes étaient ces deux houssines comme celles-là, que mes bras fussent ainsi rembourrés comme des peaux d'anguille, ma face si maigre, que je craignisse d'attacher ime rose à mon oreille, de peur qu'on ne dit : voyez où va cette pièce de trois liards *, et que je fusse, à raison de cette tournure, héritier de tout ce royaume, je ne veux jamais bouger de cette place, si je ne donnais jusqu'au dernier pouce peur avoir ma figure. Pour rien au monde je ne voudrais être sir Rob*.

ÉLÉONORE. — ^Tu me plais : veux-tu renoncer à ta fortune, lui abandonner ton bien et me suivre? Je suis un soldat et sur le point de passer en France.

PHILIPPE FAULCONBRIDGE. — ^Frèro, preuez mon bien, je prendrai, moi, la chance qui m'est offerte. Votre figure vient de gagner cinq cents hvres de revenu ; cependant, vendez- la cinq sous, et cessera cher. — Madame, je vous suivrai jusqu'à la mort.

ÉLÉONORE. — Ah 1 mais je voudrais que vous y arrivassiez avant moi.

PHiuppE FAULCQNBRiDGE. — L'usago à la campaguc est de céder à nos supérieurs.

LE ROI JEAN. — Quel est ton nom?

PHILIPPE FAULCONBRIDGE. — Philippe, mou souverain, c'est ainsi que commence mon nom. Philippe, fils aîné de la femme du bon vieux sir Robert.

LE ROI JEAN. — Dès aujourd'hui porte le nom de celui dont tu portes la figure. Agenouille-toi Philippe, mais relève- toi plus grand, relève- toi sir Richard et Plantagenet.

* Where three fcurthings goes» La reine Elisabeth avait fait frapper différentes pièces de monnaies, entre autres des pièces de trois farthings^ environ trois liards, portant d'un cdté son effigie et de l'autre une rose. La pièce de trois fartkings était d'argent et extrêmement mince; la mode de porter une rose à son oreille appartenait au même temps.

* Roh diminutif de Hohert, et probablement un terme de mépris.

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