‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 174 sur 301 · ACTE V, SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VIL

PEMBROKS. — Sa Majesté parle encore : elle est persuadée que si on la conduisait en plein air, cela calmerait Tardeur du cruel poison qui la dévore.

HENRI. — Eh bien, il faut le faire porter ici dans le verger. Est-il toujours en fureur ?

(Bigot sort.)

PEMBROKE. — Il est plus calmo que lorsque vous l'avez quitté. Tout à l'heure il chantait.

HENRI.— Oh I illusions de la maladie I Les maux parvenus à leur dernière violence ne se font pas longtemps sentir. La mort, qui a déjà fait sa proie des parties extérieures, les laisse insensibles et assiège maintenant l'esprit qu'elle harcèle et désole par des légions de fantômes bizarres qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se confondent les uns avec les autres. — C'est une "chose étrange que la mort puisse chanter ! — Hélas ! je suis le fils de ce cygne faible et épuisé, qui chante l'hymne funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'ime voie périssable les sons qui conduisent son âme et son corps à leur repos étemel.

SALiSBURY. — Prenez courage, prince, car vous êtes né pour rendre ime forme à cette masse qu'il a laissée si irrégulière et si défigurée.

(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans une chaise.)

LE ROI JEAN. — Ah ! certes, maintenant mon âme a de la place : elle ne s'en ira pas par les fenêtres ni par les portes. J'ai dans mon sein un été si brûlant, que tous mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis plus qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin, et je me racornis devant ce feu.

HENRI.— Gomment se trouve Votre Majesté?

LE ROI JEAN. — Empoisonné, fort mal, mort, abandouDé, rejeté !.... Et nul de vous ne commandera à l'hiver de venir enfoncer ses doigts de glace entre mes mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents glacés caresser mes lèvres desséchées et me soulager par le froid, ne fera couler les rivières de mon royaume dans mon sein consumé? Je ne vous demande pas

2'S4 LE itdl iEAN.

grarid'chose ; je n'îînplore qn'un îtoià qui mè soulage ; et vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser 1

HENRI.— Dh ! que mes larmes n' ont-elles qiielque vertu qui pût vous secourir !

LE ROI JEAN.— Elles sout plelDcs d'un sel brûlant.— Au dedans de moi est un enfer où le poison est renfermé comme un démon pour tyranniser une vie condamnée et sans espérance.

(Entre le Bâtard hors d'haleine.)

LE BATARD.— Oh ! je suis tout échauffé dé là vitesse dé ma course, et de l'envie qui ine pressait de voir Votre Majesté.

LE ROI JEAN.— Ah ! mon cousin, tu es Venu pour ine fermer les yeux. Le câble de mon cœur est rompu et brûlé ; toUs les cordages qui soutenaient les voiles de ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu; mon cœur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui ne tiendra que le temps d'entendre tes nouvelles ; et après, tout ce que tu vois ne sera plus qu'un inorceau de terre, le simulacre de là royauté évanouie I

LE BATARD. — Le dauphiu se prépare à marcher de ce côté, et Dieu sait comment nous pourrons lui résister; car en une nuit la meilleure partie de mes troupes, avec laquelle j^avais trouvé moyen de faire retraite , s'est perdue à Timproviste dans les eaux, dévorée par le retour inattendu de la marée.

(Le roi meurt.)

SALisBURY.— Vous vorscz CCS nouvelles de mort dans une oreille déjà morte. — Mon souverain! mon prince! —Tout à l'heure roi, maintenant cela !

HENRI.— C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être arrêté de même ! Quelle sûreté, quelle espérance, quelle stabilité y a-t-il dans ce monde, lorsque ce qui tout. à l'heure était im roi n'est plus maintenant que de Targile?

LE BATARD. — Es-tu parti ainsi? — Je ne reste après toi que pour remplir pour toi le devoir de la vengeance ; puis mon âme ira te servir dans les cieux, comme elle

Page 1