‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 186 sur 301 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

dures à digérer. Vous m'avez pressé comme juge, mais j'aurais bien mieux aimé que vous m'eussiez ordonné de plaider comme un père. Ah I si au lieu de mon enfant, c'eût été un étranger, pour adoucir sa faute j'aurais été plus indulgent : j'ai cherché à éviter le reproche de partialité, et dans ma sentence j'ai détruit ma propre vie. — Hélas! je regardais si quelqu'un de vous ne dirait pas que j'étais trop sévère, de rejeter ainsi ce qui m'appartient ; mais vous avez laissé à ma langue , malgré sa répugnance, la hberté cîe me faire ce tort contre ma volonté.

RICHARD. — Adieu, cousin; et vous, oncle, dites- lui auussi adieu : nous le bannissons pour six ans ; il faut qu'il parte.

(Fanfare. — Sortent Richard et la suile.)

AUMERLE. — Cousin, adiou. Ce que nous ne pouvons savoir par votre présence, que des lieux que vous habiterez vos lettres nous l'apprennent.

LE MARÉcHàL. — Milord, moi je ne prends point congé de vous; je chevaucherai à vos côtés tant que la terre me le permettra.

GAUNT. — Hélas ! pourquoi es-tu si avare de tes paroles et ne réponds-tu rien aux salutations de tes amis?

BOLiNGBROKE. — ^Je n'ai pas de quoi suffire à vous faire mes adieux; il me faudrait prodiguer l'usage de ma langue pour exhaler toute l'abondance de la douleur de mon cœur.

GAUNT.-— Ce qui cause ton chagrin n'est qu'une absence passagère.

BOLINGBROKE. — La joio absente, le chagrin reste toujours présent.

GAUNT. — Qu'est-ce que six hivers? Ils passent bien vite .

BOLINGBROKE. — Pour Ics hommos qui sont heureux ; mais d'une heure le chagrin en fait dix.

GAUNT. — Suppose que c'est im voyage que tu entreprends pour ton plaisir.

BOLINGBROKE. — Mou cœuT soupîrera quand je voudrai le tromper par ce nom en y reconnaissant un pèlerinage.

3ii RICHARD II.

GAUNT. — Regarde le sombre voyage de tes pas fatigués comme un entourage dans lequel tu devras placer le joyau précieux du retour dans la patrie.

BOLiNGBROKE. — Ditcs plutôt quo chacuu des pas pénibles que je vais faire me rappellera quel vaste espacé du monde j'aurai parcourt! loin des joyaux que j'aime. Ne nie faudra-t-il pas faire un long apprentissage de ces routes étrangères? et lorsqu'à la fin j'aurai regagné ma liberté, de quoi pourrai-je me vanter, si ce n'est d'avoir travaillé pour le compte de la douleur?

GAUNT. — Tous les lieux que visite l'œil du ciel sont pour le sage des ports et des asiles heureux. Instruis tes nécessités à raisonner ainsi, car il n'est point de vertu comme la nécessité. Persuade-toi non pas que c'est le roi qui t'a banni, mais que tu as banni le roi. — Le malheur s'appesantit d'autant plus qu'il s'aperçoit qu'on le porte avec faiblesse. Va, dis-toi que je t'ai envoyé acquérir de l'honneur, et non que le roi t'a exilé ; ou bien suppose encore que la peste dévorante est suspendue dans notre atmosphère, et que tu fuis vers un climat /^plus pur. Vois ce que ton cœur a de plus cher; imagine qa'il est dans les lieux où tu vas, et non dans ceux d'où 'tu viens. Pense que les oiseaux qui chantent sont des musiciens, le gazon que foulent tes pieds un salon parsemé de joncs, les fleurs de belles femmes, et tes pas un menuet ^ ou une danse agréable. Le chagrin grondeur a moins de prise pour mordre l'homme qui s'en rit et le tient pour léger.

BOLINGBROKE.— Eh! qui pourra tenir le feu dans sa main en pensant aux glaces du Caucase, ou assouvir l'âpre avidité de la faim par la simple idée d'un festin, ou marcher nu à l'aise dans les neiges de décembre en se créant la chaleur d'un été fantastique ? L'idée du bien ne peut qu'accroître le sentiment du mal. La dent cruelle de la douleur n'est jamais si Venimeuse que lorsqu'elle mord sans ouvrir une large blessure.

* A delightfui measwre or a dance.

A measwre était en général une danse mesurée ou d'apparat.

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