ACTE II, SCÈNE II
chagrins en dehors de lui,et qui, vues telles qu'elles sont, ne sont que des ombres de ce qui n'est pas. Ainsi, reine trois fois gracieuse, ne pleurez rien de plus que le départ de votre seigneur : il n'y a rien de plus à voir, ou si vous voyez quelque chose c'est de Tœil trompeur du bhagrin, qui dans les maux réjels pleure des maux imaginaires.
LA REINE.— Gela peut être, mais mon cœur me persuade intérieurement qu'il en est autrement : quoi qu'il en soit, je ne puis m'empêcher d'être triste, et si mortellement triste que, quoique en pensant je ne m'arrête à aucune pensée, mon âme frémit et succombe sous ce pesant néant.
BusHY. — Ce n'est rien, gracieuse dame, qu'un caprice de l'imagination.
LA REINE.— -C'est tout autro chose ; car l'imagination prend naissance de quelque chagrin qui lui sert d'ancêtre, et je ne suis pas dans ce cas. Ou le chagrin que j'éprouve est né sans cause, ou d'une véritable cause est né pour moi un chagrin sans réalité. Je possède déjà ce qui doit me revenir, mais comme une chose encore inconnue, que je ne puis nommer ; c'est un inalheur sans nom que je sens.
(Entre Green.)
GREEN. — Que le ciel conserve Votre Majesté ! — Et vous, messieurs, je suis bien aise de vous rencontrer. — J'espère que le roi n'est pas encore embarqué pour l'Irlande.
LA REINE. — Et pourquoi l'espères-tu? Il vaut mieux espérer qu'il l'est, car ses desseins exigent de la célérité, et c'est sur cette célérité que se fondent nos espérances. Pourquoi donc espères-tu qu'il n'est pas embarqué ? .
GREEN. — C'est qu'il aurait pu, lui en qui nous espérons, ramener ses troupes sur leurs pas, et changer en désespoir les espérances d'un ennemi débarqué en force dans ce royaume. Le banni Bolingbroke se rappelle luimême, et, les armes à la main, est arrivé en sûreté jusqu'à Ravensburg.
LA REINE.— Que le Dieu du ciel nous en préserve I
GREEN. — Oh I madame, cela n'est que trop vrai ! et ce qu'il y a de plus fâcheux encore, c'est que lord Northumberland, son jeune fils Henry Percy, les lords ROôs^ Beaumont, et Willoughby, ont couru le rejoindre avec tous leurs puissants amis.
BUSHY. —Pourquoi n'avez-vous pas déclaré traîtres Nëlv thumberland et tout le reste de cette faction rebelle?
GREEN. — Nous Tavons fait ; et aussitôt le comte de Worcester a brisé son bâton, a remis sa dignité de graiid maître d'hôtel, et tous les officiers de la maison au rei ont volé avec lui vers Bolingbroke.
LÀ REINE.— Ainsi, Green, c'est vous qui êtes la sagefemme de mon malheur ; et Bolingbroke est le funeste héritier qu'avait conçu mon chagrin. Enfin mon âme a enfanté son monstre ; et, comme une mère encore haletante après sa délivrance, j'accumule douleurs sur douleurs et chagrins sur chagrins.
BUSHY. — Ne désespérez pas, madame.
LA REINE. — ^Et qui peut m'en empêcher? Oui, je désespère et me déclare ennemie de la trompeuse espérance ; c'est une flatteuse, xme parasite qui retient les pas de la mort, qui dissoudrait doucement les liens de la vie, si la perfide espérance ne faisait traîner nos derniers moments. (Entre York.)
GREEN. — ^Voici le duc d'York.
LA REINE.— Avec l'armurc de la guerre Sur ses épaules vieillies. Oh I ses regards sont remplis de soucis inquiets! —Mon oncle, au nom du ciel, dites-nous des paroles consolantes.
YORK. — Si je le faisais, je mentirais à mes pensées : les consolations sont dans le ciel, et nous sommés sur la terre où Ton ne trouve que croix, peines et chagrins. Votre mari est allé sauver au loin ce que d'autres vont lui faire perdre ici. Il m'a laissé pour être Tappui de son royaume, moi qui, affaibli par l'âge, ne puis me soutenir moi-même ! La voici arrivée l'heure de maladie amenée par ses excès ! c'est maintenant qu*il va faire l'épreuve des amis qui l'ont flatté.
(Entre un Bèrtiteur.)