ACTE III, SCÈNE IT
UNE DES DAMEâ. — Madame, nous poumons jouer aiix boules.
LA REINE. — Cela ferait songer que le monde est plein d'inégalités, et que ma fortune est détournée de sa route.
LA DAME. — Madame, nous danserons.
LA REINE.— Mes pieds ne peuvent danser en mesure avec plaisir lorsque mon pauvre cœur ne garde aucune mesure dans son chagrin : ainsi, mon enfant, point de danse; quelque autre jeu.
LA DAME. — ^Eh bien, madame, nous conterons des histoires.
LA REINE. — Tristes, ou joyeuses ?
LA DAME. — ^L'une ouTautre, madame.
LA REINE. — ^Ni Tune ni l'autre, ma fille : si elles me parlaient de joie, comme la joie me manque absolument, elles ne feraient que me rappeler davantage ma tristesse : si elles me parlaient de chagrin, comme le chagrin me possède complètement, elles ne feraient qu'ajouter plus de douleur encore à mon manque de joie. 3e n'ai pas besoin de répéter ce que j'ai déjà ; et ce qui me manque, il est inutile de s'en plaindre....
LA DAME, — ^Madame, je chanterai.
LA REINE. — Je suis biou aise que tu aies sujet de chanter ; mais tu me plairais davantage si tu voulais pleurer. ' LA DAME.— Je pleurerais, madame, si cela pouvait vous faire du bien.
LA REINE. — ^Je pleurerais aussi, moi, si cela pouvait me faire du bien, et je ne t'emprunterais pas ime larme. Mais attends. — ^Voilà les jardiniers. (Entrent v/n jardinier et deux garçons,) Enfonçons-nous sous l'ombrage de ces arbres : je gagerais ma misère contre une rangée d'épingles qu'ils vont parler de l'État, car tout le monde en parle dans le moment d'une révolution. Les malheurs ont toujours le malheur pour avant-coureur.
(La reine et ses deux dames se retirent.)
LE JARDINIER. — ^Va, rattache ces branches pendantes d'abricotier qui, comme des enfants indisciplinés, font ployer leur père sous l'oppression de leur poids surabondant; quelque appui aux rameaux qui se courbent. —
Et'toj, va comme un exécuteur abattre la tête de ces jets trop prompts à croître, et qui s'élèvent trop orgueilleusement au-dessus de notre république. Tout doit être de niveau dans notre gouvernement. Tandis que vous y travaillerez, moi je vais arracher ces herbes sauvages et nuisibles qui dérobent sans profit aux fleurs utiles les sucs féconds de la terre.
UN DES GARÇONS. — Pourquoi prétendrions-nous entretenir dans rétendue de cette enceinte des lois, des formes, des proportions régulières, et montrer, comme un échantillon, un état solide, lorsque notre jardin, enclos par la mer, le pays entier est rempli de mauvaises herbes, que ses plus belles fleurs sont étouffées, que ses arbres fruitiers ne sont pas taillés, que ses clôtures sont ruinées, ses parterres en désordre, et ses plantes utiles dévorées par les chenilles ?
LE JARDINIER. — Sois trauquiUo : celui qui a souffert tout ce désordre du printemps est arrivé à la chute des feuilles; les mauvaises herbes qu'il abritait au loin de son vaste feuillage, et qui le dévoraient en paraissant l'appuyer, sont arrachées, racine et tout, par Bolingbroke; je veux dire le comte de Wiltshire, Green et Bushy.
LE GARÇON.— Comment ? Est-ce qu'ils sont morts ?
LE JARDINIER. — Ils sontmorts, et Bolingbroke a saisi le roi dissipateur. Oh ! quelle pitié qu'il n'ait pas soigné et cultivé son royaume comme nous ce jardin ! Nous, dans la saison, nous blessons Fécorce, la peau de nos arbres fruitiers, de crainte que, regorgeant de sève et de sang, ils ne périssent de l'excès de leurs richesses. S'il en eût usé de même avec les grands et les ambitieux, ils auraient pu vivre pour porter, et lui pour recueillir leurs fruits d'obéissance. Nous élaguons toutes les branches superflues pour conserver la vie aux rameaux féconds : s'il en eût agi ainsi, il porterait encore la couronne qu'en dissipant follement les heures il a fait complètement tomber de sa tête.
LE GARÇON. — Quoi ! VOUS crovez donc que le roi sera déposé ?