ACTE II, SCÈNE VI
JESSICA. — Tenez, prenez cette cassette; elle en vaut la peine. Je suis bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point ; car je suis honteuse de mon déguisement : mais T Amour est aveugle, et les amants ne peuvent voir les charmantes folies qu*ils font eux-mêmes : s'ils les pouvaient apercevoir, Gupidon lui-même rougirait de me voir ainsi transformée en garçon.
LORENzo. — Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau.
jESSiCA. — Quoi î faut-il que je porte la lumière sur ma propre honte ! Oh I elle ne m'est, je le jure, que trop claire à moi-même. Vous me donnez là, cher amour, un emploi d'éclaireur, et j'ai besoin de Tobscurité.
LORENZO. — Et vous êtes obscurcie, ma douce amie, même sous cet aimable vêtement de page. Mais venez sans différer; car la nuit, déjà close, commence à s'écouler, et nous sommes attendus à la fête de Bassanio.
jEssicA. — ^Je vais fermer les portes et me dorer encore de quelques ducats de plus, et je suis à vous dans le moment.
(Elle quitte la fenêtre.)
CtRatiano. — Par mon chaperon, c'est une Gentille, et non pas une Juive.
LORENZO. — Malheur à moi, si je ne l'aime pas de toute mon âme ! Car elle est sage, autant que j'en puis juger ; elle est belle, si mes yeux ne me trompent point ; elle est sincère, car je l'ai éprouvée telle, et en conséquence, comme fille sage, belle et sincère, elle occupera pour toujours mon âme constante. (Jessica reparaît à la porte,) Ah! te voilà? — ^Allons, messieurs, partons. Les masques de notre compagnie nous attendent.
(Il sort avec Jessica et Salarino.) (Entre Antonio.)
ANTONIO. — Qui est là?
GR ATI ANO —C'est vous, scigncur Antonio?
ANTONIO. — Fi, fi, Gratiano : où sont tous les autres? Il est neuf heures. Tous nos amis vous attendent. — Point de mascarade ca soir, Le vent s'élève, et Bassanio va
s^embarquer tout à Theiire. J'ai envoyé vingt personnes vous chercher.
GRATiANO.— J'en suis fort aise ; je ne désire pas de plus grand plaisir que de mettre à la voile, et de partir cette
nuit.
(Ils sortent.)