ACTE ÏI, SCÈNE I
LE GARÇON, derrière le théâtr e.^Prèt à la main, dit le filou.
GADSHiLL. — C'est comme qui dirait : Prêt à la main, dit le garçon, car tune diffères pas plus d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.
LE GARÇON. — Boujour, mousieur Gadshill ; c'est toujours ce que je vous ai dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils sont déjà levés et demandent des œufs et du beurre ; ils vont partir tout à l'heure.
GADSHILL. — Mon garçou, s'ils ne rencontrent pas les clercs de Saint-Nicolas*, je te donnece cou que voilà.
LE GARÇON. — ^Nou ; je n'en veux point : garde-le, je t'en prie, pour le bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement qu'un coquin le peut faire.
GADSHILL. — Que vicus-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis pendu, nous serons une grosse paire de pendus ; car si on me pend , le vieux ^sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas étique.— Bah! il y a encore d'autres Troyens * qui , pour le seul plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la profession : des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la trogne rougie de bière, que je suis associé ; mais c'est avec de la noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands propriétaires, gens qui peuvent sou-
> "Saint Nicholas* clerJcSy les 'clercs ouïes chevaliers de Saint- Nicolas était le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou OldNick était, en termes d'argot, le nom du diable.
ï Troyens, Corinthiens, çoms d'argot pour les libertins.
422 H£NRi IV.
tenir la gageure, plus prêts à frapper qu'à parler, plus prêts à parler qu'à boire, plus prêts à boire qu'à prier; et cependant je mens , car ils ne font autre chose que de prier leur sainte, gui est la bourse du public ; la prier? non» c'est plutôt la piller, car ils sont toujours à lui courir sus pour en garnir leurs bottes ^ Nous volons comme dans un château, tête levée ; nous savons la recette de la poudre de fougère ; nous marchons invisibles *.
LE GARÇON. — Quol 1 c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les garantiront-elles mieux de Teau dans les mauvais chemins?
OADsmLL. — Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.
LE GARÇON. — Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère.
GADsmLL. — Donne-moi la main ; tiens, tu auras part à notre butin comme je suis un homme, vrai.
LB GARÇON. — Oh I uon, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe de voleur.
GADSHiLL.— Laisse donc, est-ce que homo n'est pas le vrai nom de tous les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie ; adieu, maroufle crotté.
(Ils sortent.)