SCÈNE III
Une chambre dans la taverne de la Tête- de- Sanglier. Entrent FALSTAFF bt BARDOLPH.
FALSTAFF.— Bardolph, ne suis-je pas indignement maigri depuis cette dernière affaire ? Ne trouves-tu pas que je suis déchu, que je viens à rien? Vois, la peau me pend de tous côtés comme la robe de chambre d'une vieille lady. Je suis flétri, ridé, comme une vieille poire de messire-jean. Allons, il faut faire pénitence, et cela tout à Fheure, pendant qu'il me reste encore un peu de force ; car bientôt je n'aurai plus de cœur, et alors la force me manquera pour me repentir. Si je n'ai pas ou-
* Il n'y avait point de lord Mortimer d'Ecosse, mais un comte des Marches d'Ecosse, comme lord Mortimer était comte des Marches d'Angleterre; c'est ce qui a fait confusion pour Shakspeare.
blié comment est fait le dedans d'une église, je veux être sec comme un grain de moutarde et maigre comme le chevai d'un brasseur. Oui, le dedans d'une église. — La compagnie, la mauvaise compagnie a fait ma perte.
BARDOLPH. — Sir Jean, vous êtes si chagrin que vous ne pouvez vivre longtemps.
FALSTAFF. — Eh ! voilà ce que c'est : allons, chante-moi quelque chanson bien grasse, égaye-moi. Je vivais aussi vertueusement qu'il le faut à un galant homme ; j'étais en vérité assez vertueux : je jurais peu, je ne jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine ; je n'allais pas en mauvais lieux plus d'ime fois dans le quart... d'heure :
je rendais l'argent que j'empruntais oui, trois ou
quatre fois cela m'est arrivé ; je vivais bien et j'étais bien réglé ; et à présent je vis sans règle et hors de toute mesure.
BARDOLPH. — ^Vraiment, vous êtes si gras, sir Jean, que vous ne pouvez pas manquer d'être hors de toute mesure, hors de toute mesure raisonnable, sir Jean.
FALSTAFF. — Corrige ta figure et je corrigerai ma vie. C'est toi qui es notre amiral ; tu portes la lanterne de poupe, mais c'est dans ton nez ; tu es le chevalier de la lampe ardente.
BARDOLPH. — Eh quoi, sir Jean, ma figure ne vous fait aucun mal.
FALSTAFF. — Nou, par ma foi, j'en fais aussi bon usage que bien des gens font d'une tête de mort, ou d'un mémento mori. Je ne vois jamais ta face que je ne pense tout de suite au feu d'enfer, et au mauvais riche qui vivait dans la pourpre ; car il est là dans sa robe qui brûle, qui brûle; si tu étais en aucune façon adonné à la vertu, je jurerais par ta figure ; mon serment serait par ce feu : mais tu es tout à fait abandonné, et n'était le feu que lu as dans la figure, tu serais absolument un enfant de ténèbres. Quand tu courus au haut de GadshiU, au milieu de la nuit, pour attraper mon cheval, si je ne t'ai pas pris pour un ignis fatuus^ ou une boule de feu follet, je conviendrai que l'argent n'est plus bon à rien. Oh ! tu es une illumination perpétuelle, un étemel feu de joie ; tu m'as