‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 50 sur 301 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

poRTiA. — ^Approchez, marchand, avez-vous quelque chose à dire ?

ANTONIO. — Peu de chose. — Je suis armé de courage et bien préparé. Donnez-moi votre main, Bassanio. Adieu, ne vous afOigez point du malheur où je suis tombé pour vous ; car en ceci la fortune se montre plus indulgente qu'à son ordinaire. Elle a toujours coutume de laisser les maljaeureyx survivre à leurs biens, et contempler avec des yeux caves, et un front chargé de rides, une vieillesse accablée sous la pauvreté. Elle me délivre des pénibles langueurs d'une pareille misère. — Parlez de moi à votre noble épouse ; racontez-lui comment est arrivée la mort d'Antonio; dites-lui combien je vous aimais ; parlez bien de ma mort, et, votre récit fini, qu'elle juge si Bassanio fut aimé. Ne vous repentez point de la cause qui vous fait perdre votre ami, comme il ne se râpent point de satisfaire à votre dette; car si le Juif enfonce son couteau autant que je le désire, je vais la payer de tout mon cœur.

BASSANIO.— Antonio, j'ai épousé une femme qui m'est aussi chère que la vie : mais ma vie, ma femme et Tunivers entier ne me sont pas plus précieux que vos jours. Je consentirais à tout perdre, oui, à tout sacrifier à ce démon pour vous délivrer.

PORTIA. — Si votre femme était là pour vous entendre, elle vous remercierait assez peu de cette offre.

GRATiANO.— J'aime une femme que j'aime, je vous le proteste. Je voudrais qu'elle fût dans le ciel si elle y pouvait obtenir les moyens de changer le cœur de ce mâtin de Juif!

NÉRissA. — Vous faites bien de dire cela en arrière d'elle, sans quoi votre vœu pourrait troubler la paix du ménage.

SHYLOCK, à part. — Voilà nos époux chrétiens. J'ai une fille ; j'aurais mieux aimé qu elle prît pour mari un rejeton de la race de Barrabas, qu'un chrétien. {Haut.) Nous perdons le temps en bagatelles. Je te prie, fais exécuter la sentence.

poRTiA. — Une livre de chair de ce marchand t'appartient : la cour te l'adjuge et la loi te la donne.

SHYLOCK.— 0 juge équitable !

poRTiA. — Et vous devez couper cette chair sur son sein ; la loi le permet et la cour vous l'accorde.

SHYLOCK. — Le savant juge ! Voilà une sentendfe ! — Allons, préparez-vous.

PORTIA. — Arrête un instant. Ce n'est pas tout. Le billet ne t'accorde pas une goutte de sang : les termes sont exprès; ime livre de chair. Prends ce qui t'est dû ; prends ta livre de chair. Mais si, en la coupant, tu verses une seule goutte de sang chrétien, les lois de Venise ordonnent la confiscation dé tes terres et de tes biens au profit de la république.

GRATiANo.— 0 le juge équitable! Vois, Juif, le savant juge !

SHYLOCK. — Est-ce là la loi?

PORTIA. — Tu en verras le texte ; et, puisque tu veux absolument qu'on te fasse justice, sois certain qu'on te la fera plus que tu ne voudras.

GRATIANO.— 0 le savant juge! Regarde donc, Juif! le savant juge!

SHYLOCK. — En ce cas-là, j'accepte son offre. Qu'on me compte trois fois le montant de l'obligation, et qu'on relâche le chrétien.

BAssANio. — Voici ton argent.

PORTIA. — Doucement: on rendra pleine justice au Juif. Doucement : ne vous pressez pas; il n'aura pas autre chose que ce que porte le billet.

GRATIANO. — 0 Juif ! Uu juge équitable, un savant juge !

PORTIA. — Ainsi prépare-toi à couper la chair. Ne verse point de sang ; ne coupe ni plus ni moins , mais tout juste une livre de chair. Si tu coupes plus ou moins d une livre précise, quand ce ne serait que la vingtième partie d'un misérablç grain; bien plus, si la balance penche de la valeur d'un cheveu, tu es mort, et tous tes biens sont confisqués.

GRATIANO.— Un second Daniel, un Daniel, Juif. Infidèle, te voilà pris maintenant.

PORTIA. — ^Pourquoi le Juif balance-t-il? Prends ce qui te revient.

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