‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 49 sur 301 · ACTE lY, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE lY, SCÈNE I

but du pouvoir qu'on révère et de la majesté ; mais la clémence est au-dessus de la domination du sceptre ; elle a son trône dans le cœur des rois. C'est un des attributs de Dieu lui-même, et les puissances de la terre se rapprochent d'autant plus de Dieu, qu'elles savent mieux mêler la clémence à la justice. Ainsi, Juif, quoique la justice soit l'argument que tu fais valoir, fais cette réflexion, qu'en ne suivant que la justice, nul de nous ne pourrait espérer de salut : nous prions pour obtenir miséricorde ; et cette prière nous enseigne à tous en même temps à pratiquer la miséricorde. Je me suis étendu sur ce sujet, dans le dessein de tempérer la rigueur de tes poursuites, qui, si tu les continues, forceront le tribunal de Venise à rendre d'après la loi un arrêt contre ce marchand.

SHYLOCK. — Que mes actions retombent sur ma tête I Je réclame la loi. Je veux qu'on remplisse les clauses de mon billet.

poRTiA. — N'est-il pas en état de te rendre cet argent?

BAssANio. — Oui; je le lui offre ici, aux yeux de la cour, et même le double de la somme. Si ce n'est pas assez, je m'oblige à lui payer dix fois la somme, sous peine -de perdre mes mains, ma tête et mon cœur. Si cela ne peut le satisfaire, il sera manifeste que c'est la méchanceté qui opprime l'innocence. Je vous en conjure donc, faites une fois plier la loi sous votre autorité. Permettez-vous une légère injustice pour faire une grande justice et forcer la volonté de ce cruel démon.

PORTIA. — Cela ne doit pas être ; il n'est point d'autorité à Venise qui puisse changer un décret établi. Cela deviendrait im précédent, et on se prévaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l'État. Cela ne se peut pas.

SHYLOCK. — C'est un Daniel venu pour nous juger ! Oui, un Daniel ! 0 jeune et sage juge, combien je t'honore !

PORTIA. — Laissez-moi voir le billet, je vous prie.

SHTLOCK. — Le voilà , révérendissime docteur ; le voilà.

PORTIA.— Shylock, on t'offre le triple de la somme.

SHYLOCK.— Un serment, un serment! J'ai un serment dans le ciel ; me mettrai-je un parjure sur la conscience? Non, pas pour tout Venise.

poRTiA. — ^Le délai fatal est expiré, et le Juif est en droit d'exiger ime livre de chair coupée tout près du cœur du marchand. Sois miséricordieux, prends le triple de la somme, et dis-moi de déchirer le billet*

SHYLOCK.— Quand il sera payé suivant sa teneur. Il paraît que vous êtes un digne juge : vous connaissez la loi, vous avez très-judicieusement exposé le cas; je vous somme, au nom de cette loi, dont vous êtes une des estimables colonnes, de procéder au jugement. Je jur& sur mon âme que langue d'homme ne parviendra jamais à me faire changer. Je m'en tiens à mon billet.

ANTONIO. — Je supplie instamment la cour de rendre son jugement. ,

PORTIA. — Eh bien 1 puisqu'il en est ainsi, il faut préparer votre sein à recevoir son couteau.

SHYLOCK. — 0 noble juge I Texcellent jeune homme !

PORTIA. — L'intention et l'objet de la loi sont complètement d'accord avec la clause pénale qui, d'après le billet, doit être accomplie.

SHYLOCK. — Gela est juste. Ohl le bon et sage juge ! Que tu es bien plus vieux que tu ne le parais !

PORTIA, a i4nromo.— Ainsi, découvrez votre sein.

SHYLOCK. — Oui, son sein : le billet le dit. N'est-il pas vrai, noble juge? tout près de son cœur ; ce sont les propres mots.

PORTIA. — Oui. Avez- vous ici des balances pour peser la chair?

SHYLOCK. — J'en ai de toutes prêtes.

PORTIA.— Shylock, il faut avoir auprès de lui quelque chirurgien à vos frais pour bander sa plaie, de peur qu'il ne perde son sang jusqu'à mourir.

SHYLOCK.-— Cela est-il spécifié dans le billet?

PORTIA. — Non, cela n'y est pas exprimé; mais qu'importe? il serait bien que vous le fissiez par charité.

SHYLOCK. — ^Je ne le pense pas ainsi. Cela n'est pas dans le billet.

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