ACTE V, SCÈNE I
des sons, est propre aux trahisons, aux perfidies, aux rapines; les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit, et ses penchants ténébreux comme rÉrèbe; ne vous fiez point à un tel homme.— Écoutons la musique.
(Entrent Portia, Nérissa, à quelque distance.) .
poRTiA. — Cette lumière que nous voyons, brûle dans ma salle. Que ce petit flambeau jette loin ses rayons ! C'est ainsi qu'une belle action reluit dans un monde corrompu.
NÉRissA. — Quand la lune brillait, nous n'apercevions pas ce flambeau.
PORTIA. — Ainsi une petite gloire est obscurcie par une plus grande. Le délégué du pouvoir jette autant d'éclat qu'un roi jusqu'à ce que le roi paraisse. Alors sa pompe va se perdre comme un ruisseau dans l'immensité des mers. — De la musique ? Écoutons.
NÉRissA.— Ce sont vos musiciens, madame ; cela vient de la maison.
PORTIA. — Je le vois; il n'y a rien de bon que par certains rapprochements. Cette musique me sembla beaucoup plus douce que pendant le jour.
NÉRISSA. — Madame, c'est le silence qui lui prête ce charme.
PORTIA. — ^Le corbeau a d'aussi doux sons que l'alouette, pour qui ne fait pas attention à leur voix ; et je crois que si le rossignol chantait pendant le jour au milieu des cris aigus des canards, il ne passerait pas pour meilleur musicien que le roitelet. Combien de choses doivent à l'à-propos les justes éloges qu'elles obtiennent et leur véritable perfection ! Silence, paix! la lune dort avec Endymion, et ne voudrait pas être réveillée.
(La musique cesse. j
LORENzo. — C'est la voix de Portia, ou je suis bien trompé.
PORTIA. — Il m'a reconnue, comme l'aveugle reconnaît le coucou, à sa mauvaise voix.
LORENZO. — ^Ma chère dame, soyez la bienvenue chez vous.
PORTIA.— Nous avons employé le temps à prier Dieu pour nos époux. Nous espérons que c'est avec succès et que nos paroles leur auront été de quelque avantage. Sont-ils de retour ?
LORENzo. — Pas encore, madame ; mais il vient d'arriver un messager pour les annoncer.
P0RTÏ4. — ^Entrez, Nérissa ; recommandez à mes domestiques de ne point parler du tout de l'absence que nous avons faite. N en parlez pas non plus, Lorenzo, ni vous, Jessica.
(On entend une fanfare.)
LORENZO. — Votre mari n'est pas loin, j'entends sa trompette. — ^Nous ne sommes pas des rapporteurs, madame ; ne craignez rien.
poRTiA. — Cette nuit ressemble au jour, mais au jour malade; elle est un peu plus pâle que lui. C'est le jour tel qu'il est lorsque le soleil se cache.
(Entrent Bassanio, Antonio, Gratiano et leur suite.)
BASSANio, à Poriia. — Nous aurions le jour en même temps que les antipodes, si vous vous promeniez en l'absenice du soleil.
PORTIA. — Si j'éclaire, que ce ne soit pas comme l'inconstant éclair \ car uue femme légère rend pesant le pouvoir d'un mari, et puisse n'être jamais ainsi pour moi celui de Bassanio I mais Dieu dispose de tout. Soyez le bienvenu chez vous, seigneur.
BASSANIO. — Je vous rcuds grâces, madame. Faites bon accueil à mon ami : c'est Antonio, c'est l'homme à qui j'ai tant d'obligations.
PORTIA. — Vous lui avez dans tous les sens, en effet,, de grandes obligations, car, à ce que j'apprends, il en avait contracté pour vous de bien considérables.
ANTONIO. — Aucune qu'il n'ait bien acquittée.
PORTIA. — Seigneur, vous êtes le très-bienvenu dans
1 Let me give light, but let me not be light :
«. Que je donne de la lumière {light)^ mais que je ne sois point légère {light). » Jeu de mots familier à Shakspeare et aux auteurs de son temps, et qu'il a fallu remplacer par un équivalent pour donner un sens à ce qui suit.