‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 58 sur 301 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

vie, ce n'est point une femme ; c'est un honnête docteur qui n'a pas voulu recevoir de moi trois mille ducats, et qui m'a demandé la bague. Je la lui ai refusée. J'ai eu la constance de le voir se retirer mécontent, lui qui avait défendu la vie de mon plus' cher ami. Que vous dirai-je, ma douce amie? Je me suis cru obligé d'envoyer sur ses pas : j'étais assiégé par les remords et la courtoisie ; je ne voulais pas laisser sur mon honneur la tache d'une si noire ingratitude. Pardonnez-moi, chère épouse; j'en prends à témoin ces sacrés flambeaux de la nuit; je suis convaincu que, si vous vous y fussiez trouvée, vous m'auriez demandé la bague pour la donner au docteur.

poRTiA. — Ne laissez pas ce docteur approcher de ma maison : puisqu'il possède le bijou que je chérissais, et que vous aviez juré de garder pour Tamour de moi, je deviendrai aussi libérale que vous. Je ne lui refuserai rien de ce qui est en ma puissance; non, ni ma personne, ni le lit de mon époux. Je saurai le reconnaître, j'en suis sûre ; ne vous absentez pas une seule nuit; veillez sur moi comme un Argus; si vous y manquez, si vous me laissez seule, par mon honneur, qui m'appartient encore, ce docteur sera mon compagnon de ht !

NÉRissA. — Et son clerc le mien ; ainsi prenez bien garde de m'abandonner à moi-même.

GRATiANOc — Fort bien ; faites ce que vous voudrez, mais que je ne l'y trouve pas, car je gâterais la plume du jeune clerc.

ANTONIO. — Je suis le malheureux sujet de ces querelles.

PORTIA. — Ne vous en chagrinez pas, seigneur; vous n'en êtes pas moins le bienvenu.

BASSANio. — Portia, pardonne-moi ce tort inévitable, et en présence de tous mes amis, je te jure par tes beaux yeux, où je me vois moi-même...

PORTIA. — ^Entendez-vous? il se voit double dans mes deux yeux ; un Bassanio dans chacun.— Allons, jurez sur la foi d'un homme double ; ce sera un serment bien propre à inspirer la confiance.

BAssANio. — ^Non, mais écoute-moi. Pardonne-moi cette faute, et je jure sur mon âme de ne jamais violer aucun des serments que je t'aurai faits.

ANTONIO, à Portia. — J'ai une fois engagé mon corps pour la fortune de mon ami; j'étais perdu sans le secours de celui qui a la bague: j'ose m'engager encore ime fois, et répondre sur mon âme que votre époux ne violera jamais volontairement sa foi.

PORTIA. — Servez-lui donc de caution ! donnez-lui cette autre bague, et recommandez-lui de la garder mieux que la première.

ANTONIO. — Tenez, seigneur Bassanio, jurez de garder cette bague.

BASSANIO. — ^Par le ciel! c'est celle que j'ai donnée au docteur.

PORTIA. — Je la tiens de lui. Pardonnez-moi, Bassanio ; pour cette bague, le docteur a passé la nuit avec moi.

NÉRissA. — Excusez-moi aussi, mon aimable Gratiano ; ce chétif petit garçon, le clerc du docteur, en retour de cet anneau, a couché avec moi la nuit dernière.

GRATiANO. — Vraiment, c'est comme si Ton raccommodait les grands chemins en été, où ils n'en ont pas besoin. Quoil serions-nous déjà cocus avant de mériter de l'être ?

PORTIA. — Allons, pas de grossièretés. — Vous êtes tous confondus. Prenez cette lettre; lisez-la à votre loisir: elle vient de Padoue, deBellario ; vous y apprendrez que Portia était le docteur, etNérissa son clerc. Lorenzo vous attestera que je suis partie d'ici presque aussitôt que vous. Je ne suis même pas encore rentrée chez moi. — Antonio, vous êtes le bienvenu. J'ai en réserve pour vous de meilleures nouvelles que vous n'en attendez. Ouvrez promptement cette lettre ; vous y verrez que trois de vos vaisseaux, richement chargés, viennent d'arriver à bon port. Vous ne saurez pas par quel étrange événement cette lettre m'est tombée dans les mains.

(EUe lui donne U lettre.)

ANTONIO. — Je demeure muet

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