‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 60 sur 301 · LES JOYEUSES BOURGEOISES · texte numérisé non relu

LES JOYEUSES BOURGEOISES

DE WINDSOR

Selon une tradition généralement reçue, la comédie des Joyeuies Bourgeoises de Windsor fut composée par Tordre d'Elisabeth, qui, charmée du personnage de Falstaff, voulut le revoir encore une fois. Shakspeare avait promis de faire mourir Falstaff dans Henri V^ mais sans doute, après Ty avoir fait reparaître encore, embarrassé par la difficulté d'établir les nouveaux rapports de Falstaff avec Henri devenu roi, il se contenta d'annoncer au commencemaitde la pièce la maladie et la mort de Falstaff, sans la présenter de nouveau aux yeux du public. Elisabeth trouva que ce n'était pas là tenir parole, et exigea un nouvel acte de la vie du gros chevalier. Aussi paraîtil que les Joyeuses Bourgeoises ont été composées après Henri V, quoique dans l'ordre historique il faille nécessairement les placer avant. Quelques commentateurs ont même cru, contre l'opinion de Johnson, que cette pièce devait se placer entre les deux parties de Henri IV ; mais il y a, ce semble, en faveur de l'opinion de Johnson qui la range entre Henri lY et Henri Y, une raison déterminante, c'est que dans l'autre supposition l'unité, sinon de caractère, du moins d'impression et d'effet, serait entièrement rompue.

* Foycsf l'épilogue do la deuxième partie d'Henri IV.

Les deux parties de Henri IV ont été faites d*un seul jet, ou du moins sans s'écarter d'un même cours d'idées; non-seulement le Falstaff de la seconde partie est bien le même homme que le Falstaff de la première, mais il est présenté sous le même aspect ; si dans cette seconde partie, Falstaff n*est pas tout à fait aussi amusant parce qu'il â fait fortune, parce que son esprit n'est plus employé k le tirer sans cesse des embarras ridicules où le jettent ses prétentions si peu d'accord avec ses goûts et ses habitudes, c'est cependant avec le même genre de goûts et de prétentions qu'il est ramené sur la scène ; c'est son crédit sur l'esprit de Henri qu'il fait valoir auprès du juge Shallo^r, comme il se targuait, au milieu de de ses affidés, de la liberté dont il usait avec le prince ; et l'affront public qui lui sert de punition k la fin de la seconde partie de Henri IV n'est que la suite et le complément des affronts particuliers que Henri V, encore prince de Galles, s'est amusé à lui faire subir durant le cours des deux pièces. En un mot, l'action commencée entre Falstaff et le prince dans la première partie, est suivie sans interruption jusqu'à la fin de la seconde, et terminée alors comme elle devait nécessairement finir, comme il avait été annoncé qu'elle finirait.

Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor offrent une action toute différente, présentent Falstaff dans une autre situation, sous un autre point de vue. C'est bien le même homme^ il serait impossible de le méconnaître; mais encore vieilli, encore plus enfoncé dans ses goûts matériels, uniquement occupé de satisfaire aux besoins de sa gloutonnerie. DoU Tear«Sheet abusait encore au moins son imagination, avec elle il se croyait libertin ; ici il n'y songe même plus; c'est à se procurer de l'argent qu'il veut faire servir l'insolence de sa galanterie; c'est sur les moyens d^obtenir cette argent que le trompe encx)re sa vanité. Elisabeth avait demandé à Shakspeare, dit-on, un Falstaff amoureux ; mais Shakspeare, qui connaissait mieux qu'Elisabeth les personnages dont il avait conçu l'idée, sentit qu'un pareil genre de ridicule ne convenait pas à un pareil caractère, et qu'il fallait punir Falstaff par des endroits plus sensibles. La vanité même n'y suffirait pas; Falstaff sait prendre son parti de toutes les hontes; au point où il en est arrivé, il ne cherche même plus à les dissimuler. La vivacité avec laquelle il décrit à M. Brook ses souffrances dans le panier au linge sale n'est plus celle de Falstaff racontant ses exploits contre les voleurs de Gadshill, et se tirant ensuite si plaisamment d'affaire lorsqu'il est pris en mensonge. Le besoin de se vanter n'est plus un de ses premiers besoins; illui faut de l'argent, avant tout

de Fargeot, el il ne sera convenablement châtié qae par des inconvénients aussi réels que les avantages qu'il se promet. Ainsi le panier de linge sale, les coups de bâton de M. Ford, sont parfaitement adaptés au genre de prétentions qui attirent à Falstaff une correction pareille; mais bien qu'une telle aventure puisse, sans aucune difficulté, s'adapter au Falstaff des deux Henri IV, elle Ta pris dans une autre portion de sa vie et de son caractère; et si on l'introduisait entre les deux parties de l'action qui se continue dans les deux Henri IV, elle refroidirait l'imagination du spectateur, au point de détruire entièrement l'effet de la seconde.

Bien que cette raison paraisse suffisante, on en pourrait trouver plusieurs autres pour justifier l'opinion de Johnson. Ce n'est cependant pas dans la chronologie qu'il faudrait les chercher. Ce serait une œuvre impraticable que de prétendre accorder ensemble les diverses données chronologiques que, souvent dans la même pièce, il plait à Shakspeare d'établir; et il est aussi impossible de trouver, chronologiquement la place des Joyeuses Bourgeoises de Windsor entre Henri IV et Henri F, qu'entre les deux parties de Henri IV, Mais, dans cette dernière supposition, l'entrevue entre Shallow et Falstaff dans la seconde partie de Henri IV, le plaisir qu'éprouve Shallow à revoir Falstaff après une si longue séparation, la considération qu'il professe pour lui, et qui va jusqu'à lui prêter mille livres sterling, deviennent des invraisemblances choquantes : ce n'est pas après la comédie des Joyeuses Bourgeoises de Windsor, que Shallow peut être attrapé par Falstaff. Nym, qu'on retrouve dans Henri I', n'est point compté dans la seconde partie de Henri IV, au nombre des gens de Falstaff. Il serait assez difQcile, dans les deux suppositions, de se rendre compte du personnage de Quickly, si l'on ne supposait que c'est une autre Quickly, un nom que Shakspeare a trouvé bon de rendre commun à toutes les entremetteuses. Celle de Henri IV est mariée ; son nom n'est donc point un nom de fille ; la Quickly des Joyeuses Bourgeoises ne l'est pas.

Au reste, il serait superflu de chercher à établir d'une manière bien solide l'ordre historique de ces trois pièces ; Shakspeare luimême n'y a pas songé. On peut croire cependant que, dans l'incertitude qu'il a laissée à cet égard, il a voulu du moins qu'il ne fût pas tout à fait impossible de faire de ses Joyeuses Bourgeoises de Windsor la suite des Henri IV, Pressé à ce qu'il parait par les ordres d'Elisabeth, il n'avait d'abord donné de cette comédie qu'une espèce d'ébauche qui fut cependant représentée pendant assez longtemps, telle qu'on la trouve dans les premières éditions de ses œu-

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