‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 8 sur 301 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

mon bon seigneur. C'était de Votre Seigneurie que nous nous entretenions à Pinstant même.

ANTONIO.— Shylock, quoique je ne prête ni n'emprunte à intérêt, cependant pour fournir aux besoins pressants d'un ami, je dérogerai à ma coutume. {A Bassanio.) Est-il instruit de la somme que vous désirez ?

SHYLOCK. — Oui, oui ; trois mille ducats.

ANTONIO. — Et pour trois mois.

SHYLOCK. — J'avais oublié. Pour trois mois; vous me l'aviez dit. A la bonne heure. Faites votre billet, et puis je verrai.... Mais écoutez, il me semble que vous venez de dire que vous ne prêtez ni n'empruntez à intérêt.

ANTONIO. —Jamais.

SHYLOCK. — Quand Jacob faisait paître les brebis de son oncle Laban.... Ce Jacob (au moyen de ce que fil en sa faveur sa prudente mère) fut le troisième possesseur des biens de notre saint Abraham.... Oui, ce fut le troisième.

ANTONIO. — A quel propos revient-il ici? Prêtait-il à intérêt?

SHYLOCK. — Non, il ne prêtait pas à intérêt, non, si vous voulez, pas précisément à intérêt. Remarquez bien ce que Jacob faisait. Laban et lui étant convenus que tous les nouveau-nés qui seraient rayés de deux couleurs appartiendraient à Jacob pour son salaire ; sur la fin de l'automne, les brebis étant en chaleur allaient chercher les béliers, et quand ces couples portant toison en étaient arrivés au moment de consommer Pœuvre de la génération, le rusé berger vous levait l'écorce de certains bâtons, et dans l'instant précis de Tacte de nature, les présentait aux brebis échauffées, qui, concevant alors, quand le temps de l'enfantement était venu, mettaient bas des agneaux bariolés, lesquels étaient pour Jacob. C'était là un moyen de gagner; et Jacob fut béni du ciel; et le gain est une bénédiction, pourvu qu'on ne le vole pas.

ANTONIO. — Jacob, monsieur, donnait là ses services pour un salaire très-incertain, pour une chose qu'il n'était pas en son pouvoir de faire arriver, mais que la seule main du ciel règle et façonne à son gré. Ceci a-t-il

été écrit pour légitimer le prêt à intérêt? Votre or et votre argent sont-ils des brebis et des béliers ?

SHYLOCK. — Je ne saurais vous dire ; du moins je les fais engendrer aussi vite. Mais faites attentionàcela,seigneur.

ANTONIO, à Bassanio. — Et vous, remarquez, Bassanio, que le diable peut employer à ses fins les textes de rÉcriture. Une méchante âme qui s'autorise d'un saint témoignage ressemble à un scélérat qui a le sourire sur ses lèvres, à une belle pomme dont le cœur est pourri. Ohl de quels beaux dehors se couvre la friponnerie I

SHYLOCK,. — Trois mille ducats! c'est une bonne grosse somme. Trois mois sur les douze.... Voyons un peu l'intérêt.

ANTONIO. — Eh bien ! Shylock, vous serons-nous redevables?

SHYLOCK. — Seigneur Antonio, mainte et mainte fois vous m'avez fait des reproches au Rialto sur mes prêts et mes usances. Je n'y ai jamais répondu qu'en haussant patiemment les épaules, car la patience est le caractère distinctif de notre nation. Vous m'avez appelé mécréant, chien de coupe-gorge, et vous avez craché sur ma casaque de juif, et tout cela parce que j'use à mon gré de mon propre bien. Maintenant il paraît que vous avez besoin de mon secoui's, c'est bon. Vous venez à moi alors, et vous dites : « Shylock, nous voudrions de l'ar- « gent. » Voilà ce que vous me dites, vous qui avez expectoré votre rhume sur ma barbe; qui m'avez repoussé du pied, comme vous chasseriez un chien étranger venu sur le seuil de votre porte. C'est de l'argent que vous demandez ! Je devrais vous répondre, dites, ne devraisje pas vous répondre ainsi : a Un chien a-t-il de l'argent? « Est-il possible qu'un roquet prête trois mille ducats? » Ou bien irai-je vous saluer profondément, et dans l'attitude d'un esclave, vous dire d'une voix basse et timide : « Mon beau monsieur, vous avez craché sur moi mer- « credi dernier, vous m'avez donné des coups de pied « un tel jour, et une autre fois vous m'avez appelé « chien ; en reconnaissance de ces bons traitements, je « vais vous prêter tant d'argent? »

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