‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 9 sur 301 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

ANTONIO. — Je suis tout prêt à t'appeler encore de même, à cracher encore sur toi, à te repousser encore de mon pied. Si tu nous prêtes cet argent, ne nous le prête pas comme à des amis, car l'amitié a-t-elle jamais exigé qu'un stérile métal produisit pour elle dans les mains d'un ami ? mais prête plutôt ici à ton ennemi. S'il manque à son engagement, tu auras meilleure grâce à exiger sa punition.

SHYLOCK. — Eh! mais voyez donc comme vous vous emportez ! Je voudrais être de vos amis, gagner votre affection, oublier les avanies que vous m'avez faites, subvenir à vos besoins présents, et ne pas exiger un denier d'usure pour mon argent, et vous ne voulez pas m'entendre! L'offre est pourtant obligeante.

ANTONIO. — Ce serait, en effet, par obligeance.

SHYLOCK. — Et je veux l'avoir cette obligeance ; venez avec moi chez un notaire, me signer un simple billet, et pour nous divertir, nous stipulerons qu'en cas que vous ne me rendiez pas, à tels jour et lieu désigné, la somme ou les sommes exprimées dans l'acte, vous serez condamné à me payer une livre juste de votre belle chair, coupée sur telle partie du corps qu'il me plaira choisir.

ANTONIO.— J'y consens sur ma foi, et, en signant un pareil billet, je dirai que le Juif est rempli d'obligeance.

BASSANio. — Vous uc fcrcz pas pour mon compte un billet de la sorte ; j'aime mieux rester dans l'embarras.

ANTONIO. — Ehl ne craignez rien, mon cher : je n'encourrai pas la condamnation. Dans le courant de ces deux mois-ci, c'est-à-dire encore un mois avant l'échéance du billet, j'attends des retours pour neuf fois sa valeur.

SHYLOCK, — 0 père Abraham! ce que c'est que ces chrétiens, comme la dureté de leurs procédés les rend soupçonneux sur les intentions des autres ! Dites-moi, s'il ne payait pas au terme marqué, que gagnerais-je en exigeant qu'il remi)lit la condition proposée? Une livre de la chair d'un homme, prise sur un homme, ne me serait pas si bonne ni si profitable que de la chair de

mouton, de bœuf ou de chèvre. C'est pour m' acquérir ses bonnes grâces que je lui fais cette ofTre d'amitié : s'il veut Taccepter, à la bonne heure I sinon, adieu ; et je vous prie de ne pas mal interpréter mon attachement.

ANTONIO. — Oui, Shylock, je signerai ce billet.

SHYLOCK. — En ce cas, allez m'attendre chez le notaire ; donnez-lui vos instructions sur ce billet bouffon. Je vais prendre les ducats, donner un coup d œil à mon logis que j'ai laissé sous la garde très-peu sûre d'un négligent coquin, et je vous rejoins dans l'instant.

(Tl sort.)

ANTONIO. — Dépêche-toi, aimable Juif. Cet Hébreu se fera chrétien ; il devient trai table.

BASSANio. — Je n'aime pas de belles conditions accordées par un misérable.

ANTONIO. — Allons : il ne peut y avoir rien à craindre ; mes vaisseaux arriveront un mois avant le terme.

FIN DU PREMIER ACTE

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