Questions. Var
Tabarin iqjj es. 8$
Tabarin. C'est la vérité, je sçay bien dès longtemps que vous n'estes qu'un asne; je voy bien qu'il faut que je vous apprenne mon secret. La raison naturelle pourquoy les fesses des femmes sont plus grosses que celles des hommes est que l'enclume doit estre tousjours plus grosse que le marteau ; si vous ne me voulez croire , demandez-le plustost aux mareschaux et aux serruriers, ils vous en diront des nouvelles.
Question XXXV.
Pourquoy on vesse en pissant.
Tabarin.
On maistre, devinez un peu pourquoy le plus souvent quand on pisse l'on vesse ou on pette ?
Le Maistre. Cela se faict naturellement, Tabarin , car la nature ne demande qu'à vuider et esvacuer ses excremens et les causes qui ne luy sont utiles ou nécessaires.
Nostre nourriture se fait premièrement par l'intromission de la viande dedans l'esophague ; de là estant porté dedans le creux de l'estomach la concoction se faict; estant faicte, l'estomach, par une vertu expultrice qu'il a en soy, pousse dehors l'aliment, qui, changé en chil, entre dedans les boyaux; les veines masaraïques qui viennent du foye attirent , par une subtile vertu et puissance , ce chil et ce qu'il y a de meilleur
84 Recueil des questions
dedans l'aliment. Ce qui est inutile passe outre, et naturellement se faict chemin selon que les canaux sont disposez.
Tabarin. Ce n'est pas là la raison ny le centre de l'affaire dont il est question ; vous n'estes pas bon tonnelier : ne sçavez-vous pas que quand un tonneau est plein , qu'il luy faut donner vent pour en tirer quelque chose ? La raison pour laquelle un homme pette ou vesse en pissant, c'est qu'il ne peut tirer rien de son robinet s'il ne donne vent à sa pièce par derrière. Soufle , nostre maistre.
Qjjestion XXXVI.
La différence d'une femme à une fille.
Uelle différence avez-vous entre le tuautem d'une femme mariée et la coquille d'une pucelle? ou plustost, pour le vous donner mieux à entendre, en
quoy diffèrent la nature d'une femme et la nature
d'une fille ?
Le Maistre. Leurs natures ne sont nullement
distinguées, Tabarin, et participent la mesme
essence et connivent en une mesme espèce,
scavoir, sous le vivant sensible.
Tabarin. Vous dittes la venté, il n'y a rien
au monde de plus remuant ny de plus sensible ,
Tabariniques. 8$
elles sentiront l'avoine d'une lieue loing, il faict beau voir les femmes quand elles sont eschauffées ; mais pourtant vous n'estes pas encore dedans par vostre resolution. La différence que je trouve entre ces deux natures est que l'une est formée , bastie et composée de chair de ciron , et l'autre de terre de marets.
Le Maistre. Voicy de nouvelles inventions; pour quelle cause fais-tu ce discours, Tabarin ?
Tabarin. La nature des filles est de chair de ciron , parceque leur coquille leur démange tousjours.
Le Maistre. Et la nature des femmes ?
Tabarin. Elle est composée de terre de marets, parce qu'on y enfonce jusques au ventre, et le plus souvent on y demeure si bien embourbé qu'on est contrainct de voyager en Suède pour s'en retirer.
Qjjestion XXXVII.
En quel mesîier il est meilleur d'estre serviteur que maistre.
Tabarin.
Uel est le meilleur, d'estre maistre ou d'estre serviteur ?
Le Maistre. Et , gros asne , revocuies-tu cela en doute ? Ne sçais-tu pas que le maistre a surintendance sur ses'subjects,
86 Recueil des questions
qu'il faut qu'on luy obeysse, qu'on le serve? C'est luy qui dispose, qui règle, qui conduit tous ceux qui sont au logis. S'il y a quelque urgente occasion où il y aille de son interest, c'est le maistre sur qui reposent toutes les affaires de la famille , c'est luy qui doit soigner de les faire aboutir à une heureuse fin ; au contraire, le serviteur n'est pas maistre de ses actions, ains par un respect honorable il se soubmet aux loix et commandemens qui luy sont prescrits de son maistre.
Tabarin. Si est-ce que je trouve un mestier où j'aymerois mieux servir que commander.
Le Maistre. Quel mestier, Tabarin ?
Tabarin. C'est aux Quinze-Vingts où l'on trouve ces conditions-là; je vous conseillerois volontiers de vous y porter, vous y pourriez gaigner vostre vie à estre serviteur de quelque aveugle. Pour moy, j'aymerois mieux estre serviteur d'un aveugle que d'estre le maistre : diable ! c'est une pitié , depuis qu'on ne voit goutte à manger sa soupe.
Question XXXVIII.
Qu'est-ce qu'un aveugle retourné ?
Tabarin.
Uisque nous sommes sur les aveugles, qu'estimez-vous que ce soit d'un aveugle retourné ?
Le Maistre. Un aveugle retourné, Tabarin, certes je me trouverois bien empesché
Tabariniques. 87
à respondre à ta demande , si ce n'est que tu entendes comme il y a au mot aveugle, quand les lettres sont anagrammatisées et renversées: car de ceste sorte je trouve qu'un aveugle retourné , c'est un gueu parce qu'il y a le gueu dedans son anagramme.
Tabarin. Croyez-vous trouver des aveugles qui vous donneront de l'argent ? Vrayement , ils sont bien rares semez : chascun sçait bien que ce sont tous gueux ; mais il ne faut viser aux anagrammes, car dedans vostre nom de Montdor il y a bien Rodomont, si on le veut anagrammatiser (aussi faites-vous aucune fois son personnage en vos tragédies). Un aveugle retourné n'est autre chose qu'un coquin à qui on a gravé les armoiries de France sur les espaules.
Le Maistre. Pourquoy cela , Tabarin ?
Tabarin. Pource qu'un aveugle ordinaire de la maison des Quinze-Vingts porte une fleur de lis devant soy, et l'autre la porte derrière : voilà un aveugle retourné.
Question XXXIX.
De quelle matière est composée une femme. Tabarin.
On maistre, de quelle matière est composée une femme ? Encores, puisque vous estes médecin , devez-vous sçavoir et respondre à ceste demande;
autrement vous auriez perdu vostre argent à l'es-
chole.
88 Recueil des questions
Le Maistre. Il est très-facile de respondre à cecy, Tabarin. La femme, aussi bien que l'homme, est composée de peaux, de chair, d'os, de muscles, de fibres, de membranes, de cartilages, de tendons, de ligamens, de nerfs, de veines, de tuniques et autres infinies parties où la nature a faict voir ce qu'elle avoit de plus exquis en toute i'estendue de sa puissance : parties que je serois trop prolix à en faire le desnombrement; il me suffira d'en avoir esfloré le dessus, s
Tabarin. Il ne faut pas tant de drogues ny de mixtions pour composer une femme ; elle n'est bastie et assemblée que de trois sortes de bois : premièrement, de bois de tremble ; secondement, de bois de sapin ; en dernier lieu , de bois de buis.
Le Maistre. Voicy une composition toute fresche composée à l'invention de Tabarin ; voyons un peu sa subtilité.
Tabarin. Premièrement donc, elle a la teste de buis , dure comme tous les dyables; elle a le cul de bois de tremble, car elles ne font que remuer, jamais elles ne sont en seureté; et en troisiesme lieu , si le derrière est de tremble , le devant est de bois de sapin , car il n'y a rien de plus tendre ny de plus délicat que ceste pièce ; il ne faut pas beaucoup pousser pour la percer ; on n'y a que faire des ville-brequins des menuisiers ny des ferremens des serrures : la porte en est bientost ouverte.
Tabariniques. 89
QjJESTION XL.
Lequel est le meilleur d'estre cheval ou asne.
Tabarin.
U'aymeriez-vous mieux estre , cheval ou asne , mon maistre ? Ce sont de belles qualitez , ouy.
Le Maistre. Telles demandes ne veulent point de responses, Tabarin ; mais si, par un renversement et meslange des deux natures , cela se faisoit, j'aymerois mieux imbuer la nature du cheval que la nature asinine. Les poètes racontent que les meslanges se sont autrefois faits en la nature , et que Mercure , messager des dieux , descendoit du ciel et venoit sur le fleuve d'oubly, aspergeant les âmes; qu'il y trouvoit de l'eau d'oubliance , qui , leur faisant perdre mémoire de ce qu'elles avoient veu au monde durant leur vie , leur engendroit un nouveau désir de r'entrer en nouveaux corps et de revoir la lumière. Pytagore, philosophe ancien, a esté le premier qui a ouvert le passage à ceste fable , croyant que ce changement et ce meslange se practiquast en nos corps par une certaine metempsicose, qu'il appelloit. Et ainsi, ceux qu'il voyoit vivre en épicuriens et en gens libertins addonnez à leurs volontez, il disoit qu'autrefois leurs âmes avoient esté dans le corps de quelque
90 Recueil des questions
pourceau; le mesme en asseuroit-il des hommes généreux , qu'il attribuoit à divers effects.
Tabarin. De sorte que , si la métamorphose de Pytagore avoit lieu, vous aymeriez mieux estre cheval qu'asne , mon maistre ?
Le Maistre. Je feroisce choix parce que, les chevaux excellant les asnes , les tient-on en plus grande estime.
Tabarin. Sans doute que vostre père estoit macquignon de chevaux , que vous plaidez si bien pour eux ; et moy je suis de contraire opinion en cest endroit avec vous , car j'aymerois mieux estre asne que cheval.
Le Maistre. Pourquoy, Tabarin?
Tabarin. Parce que les chevaux ont la peine de courir les bénéfices, et le plus souvent les asnes les prennent.
Le Maistre. Allez, gros asne.
Tabarin. Allez , gros cheval , tirez-vous d'icy. Mais cest homme-là n'auroit-il pas bonne morgue à estre cheval ?
Question XLI. .
En quoy consiste l'essence d'un soulier.
Tabarin.
On maistre, je ne sçay si vous avez esté savetier. Dites-moy, je vous supplie, en quoy consiste l'essence, la nature, la quiddité et la raison formelle, les proprietez, la formalité informante et le dernier ingrédient d'un soulier.
Tabariniojjes. 91
Le Maistre. Il te faudroit aller chez les cordonniers, Tabarin, pour tirer de certaines nouvelles de ta demande.
Tabarin. Mais je vous prie de m'oster de ceste peine, vous me ferez plaisir; car j'userois la moitié de mes souliers à y aller, comme l'autre jour que vous m'envoyastes porter une lettre à une damoiselle, je receus le plus grand affront que j'aye jamais eu au monde.
Le Maistre. Quel affront receus-tu si grand?
Tabarin. Vostre avance en fut cause: vous m'aviez fait attacher des coines de lard à mes souliers ; je fus tout estonné qu'en pensant faire la révérence en baillant ma lettre , qu'un petit chien me vint deschirer la moytié du talon de mon soulier gauche. Mais venons à nos moutons.
Le Maistre. Pour satisfaire à ta demande, on ne peut pas autrement dire en quoy consiste l'essence d'un soulier, sinon en sa figure et en sa composition : il est de cuir, il a ses liaisons, ses conjonctions, carrures, semelles, etc.
Tabarin. Je ne suis point philosophe; toutesfois je trouveray bien la raison et en quoy consiste la nature et l'essence du soulier. Sa quiddité et raison essentielle consiste en la forme du talon : car un soulier sans talon , ce n'est pas un soulier, c'est une pantoufle.
92 Recueil des questions
Question XLII.
Pour faire cinquante paires de souliers en une demie heure.
Ependant que nous sommes chez mes- H sieurs les savetiers , sçavez-vous bien l'industrie pour faire cinquante paires de souliers en une demie heure ? C'est un grand secret : je ne crois pas qu'il y ait homme au monde qui ait jamais practiqué ceste invention.
Le Maistre. A la vérité, Tabarin, ce secret doit estre curieusement recherché : c'est une des gentilles inventions qui se soit veue de longtemps. Pour moy, je suis contrainct en cela d'advouer mon ignorance, sinon que, pour parvenir à ce but , je prendrois cent cordonniers et leur donnerois a chacun un soulier à faire; ainsi je croy qu'en peu de temps je viendrois à terme de ce que je desirerois.
Tabarin. Je ne l'entens pas ainsi : je ne parle que d'un homme seul qui en moins de demye heure fera cinquante paires de souliers. Il n'y a rien de plus facile : vous advouerez vous-mesmes, quand vous sçaurez le secret, que c'est une des plus belles remarques qui se puisse imaginer; les savetiers des halles en tireront de grands profits. Or, pour en avoir l'expérience, il vous faut
Tabariniques. 93
prendre cinquante paires de bottes toutes neufves (si vous desirez que vos souliers soient neufs) et les coupper tous egallement à l'endroit de la cheville du pied ; parce moyen, au lieu de cinquante paires de bottes que vous aviez auparavant, vous trouverez en moins de demye heure cinquante paires de souliers toutes faites. N'estce pas une jolie invention ?
Question XL III.
Pourquoy les femmes pleurent et vessent si souvent.
L y a long-temps que je me suis mis en peine pour quelle cause les femmes pleurent et vessent si souvent , car vous les voyez tousjours eslargir le derrière, et encore , ce qui plus est , elles gardent ceste mode entfelles qu'à mesure qu'elles ouvrent la bouche, elles ferment le ponant; et si de cas fortuit elles veulent ouvrir la porte de derrière et lascher la bride à quelque sifflement (car c'est la montagne d'Eole , je croy que tous les vents sont enclos en ceste caverne), vous les voyez serrer les lèvres et faire la petite bouche. J'en voudrois bien tirer la raison de vous.
Le Maistre. Les larmes sont le propre des femmes, et la raison est qu'elles sont plus humides que les hommes. Or les larmes ne viennent
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que d'une compression de cerveau qui s'espraint par la douleur ou tristesse que nous concevons en l'âme , ainsi qu'une esponge pressée ; de sorte que les femmes ne pleurent qu'à cause de l'humidité qui abonde en elles. La mesme raison est pour la deuxiesme demande : car la nature, se voulant descharger et esvacuer l'humidité, cause des ventositez d'avantage, et ainsi elles vessent souvent.
Tabarin. Ce n'est pas la vraye raison; voulez-vous la scavoir ?
Le Maistre. Je désire tousjours d'apprendre quelque chose.
Tabarin. La seule cause qu'elles pleurent et vessent si souvent est qu'elles veullent estre mouillées par devant et soufflées par derrière.
Question XLIV.
Qui sont les plus dévots.
Tabarin.
On maistre, quelles gens estimez-vous les plus dévots et plus assidus à l'église ?
Le Maistre. Nous voyons plusieurs gens qui font profession de la dévotion, jusqueslà qu'ils semblent confits en prières et en dévotion, et qui mesme participent d'avantage du ciel que beaucoup d'autres. Il y en a qui font
Tabariniqjjes. 95
des austeritez, des aumosnes, jeusnes et oraisons : ceux-là, je les trouve grandement dévots; toutesfois, il semble que les femmes veulent aller de pair avec eux, et certes j'estime que les femmes, tant pour leurs simplicitez et ferventes prières que pour leur assiduité à Peglise, j'estime (dis-je) qu'elles sont les plus dévotes.
Tabarin. Vous ne seriez pas bon sur le bout du pont sainct Michel à priser les marchandises qui s'y vendent et distribuent ordinairement, car vous n'estimez pas bien. Que s'il est vray que les plus devotieux sont ceux qui sont assidus aux églises, je ne trouve pas que ce soyent les femmes , mais je croy plustost que ce sont les gueux.
Le Maistre. Pourquoy, Tabarin ?
Tabarin. Parce qu'on est contraint, le plus souvent, de les chasser à coups de baston hors des églises, tant ils y sont assidus: tesmoin l'autre jour que vous eustes de si belles bastonnades, quand vous faisiez le demy crucifix.
Le Maistre. Demy crucifix , Tabarin! qu'entends-tu par ces paroles ?
Tabarin. Vous sçavez que les crucifixs ont les bras ouverts , et un demy crucifix est celuy qui tend le chappeau à un autre et luy demande l'aumosne, car il n'ouvre que la moytié du bras.
c)6 Recueil des questions
Qjjestion XLV.
Pour dire trois veniez d'un mot.
Tabarin.
'Avez -vous jamais appris à dire trois
veritez d'un mot ?
Le Maistre. Nenny, Tabarin, nous
ne sommes pas si heureux en nostre langue que d'avoir des mots qui signifient tant de choses. Encore les Hébreux, comme les premières familles de la terre , et ceux dont la langue est la plus ancienne , ont ceste prérogative par dessus toutes les nations de l'univers, qu'en un mot ils disent plusieurs choses ; au contraire, nous , souventefois en beaucoup de mots et de parolles nous ne signifions que la mesme chose. Tabarin. Il vous faut aller à nostre servante, elle me l'apprit l'autre jour.
Le Maistre. Et comment, Tabarin, a-elle ceste science ?
Tabarin. Elle passoit avec une autre servante de ce quartier en la rue sainct Denys ; il avoit grandement pieu, de sorte que, peur d'avoir des crottes au derrière (mais la pauvre fille avoit beau faire, elle en a tousjours), elle commence à lever le cotillon par derrière, ayant pratiqué la mesme chose par le devant, puis elle disoit : « Dieu , ma commère , qu'il fait sale icy ! » En disant ce mot, elle disoit trois veritez : premiè-
Tab ariniqjjes. 97
rement , qu'il faisoit sale au chemin par où elle passoit; secondement, à son devant, où elle avoit mis la main ; et en troisiesme lieu à son derrière.
Question XLVI.
Quel est le meilleur jardinier de Paris.
Tabarin.
On maistre , qui trouvez-vous à Paris qui soit bon jardinier, et qui sçache bien cultiver une plante ?
Le Maistre. Il faut aller chez les princes et grands seigneurs, Tabarin : c'est en ce lieu où se recouvrent les meilleurs jardiniers. Or, telles gens doivent sçavoir parfaitement cultiver, planter, emonder, esbrancher, coupper, inciser, embellir et labourer la terre, les arbres, les racines ; outre plus , avoir une grande curiosité de belles et rares fleurs et un amas de toutes les plus belles graines qui se puissent trouver ; puis sçavoir le temps de planter et de semer, et avoir quelque notion des astres et des changemens de temps qui peuvent arriver, afin qu'il en tire son profit.
Tabarin. Il ne faut pas aller chez les princes pour rencontrer le meilleur jardinier de Paris: vous n'y en sçauriez trouver de plus expert que le fils de maistre Jean Guillaume; et s'il vous prend un désir de le veoir, allez vous en à la Grève. C'est un jardinier ordinaire : il n'a point si tost ab arin. I. 7
98 Recueil des qjj estions
planté un arbre qu'au bout de deux heures vous y voyez du fruict. Diable! c'est une mauvaise chose que de faire des cabrioles en l'air, et quand il faut qu'un pauvre homme aille malgré soy faire la sentinelle à Montfaucon , ou qu'il est contrainct d'aller garder les moutons à la clarté- de la lune.
Question XLVII.
Pour faire passer une femme toute nue au milieu de Paris sans qu'on se mocque d'elle.
Tabarin.
Uelle invention trouveriez-vous pour faire passer au milieu de la ville de Paris une femme toute nue sans qu'on se mocquast d'elle ?
Le Maistre. De nostre naturel nous sommes plustost enclins à la risée et à la mocquerie qu'à autre chose , Tabarin ; et, bien que l'homme soit garny du libéral arbitre qui nous peut faire embrasser le bien ou le mal , et incliner nos passions à faire choix de l'un ou de l'autre , toutesfois, nostre nature est de soy tellement dépravée et corrompue, que je tiens comme impossible de faire ce que tu dis sans empescher que ceste action engendrast de la risée et de la mocquerie à ceux qui la regarderoient. Pour moy, si j'avois à me manier en ceste affaire , je voudrois la faire passer par la ville en plein minuict : au moins se-
Tabariniq ues. 99
rois-je certain que personne ne la verroit et qu'elle ne seroit aucunement mocquée.
Tabarin. Je ne l'entens pas de la sorte : car je suppose que ce soit en plein jour, et mesme au temps qu'il y auroit le plus de gens parmy les rues.
Le Maistre. De ce costé-là, Tabarin, je confesse mon peu d'expérience : car je ne voy surgir aucune invention qui me facilite ceste affaire.
Tabarin. Je vous en veux enseigner le secret. Si jamais vous vous trouvez en ceste besongne , il vous faut mettre vostre nez dedans son cul , et la faire passer toute nue asseurement parmy la troupe. Je vous promets qu'on ne se mocquera pas d'elle , mais toute la risée et la mocquerie tombera sur vostre dos.
Question XLVIII Quelles sont les qualiîez d'un parfait musicien.
Tabarin.
Uelles qualitez sont requises et nécessaires pour estre parfait et excellent musicien ?
Le Maistre. Il y a quatre qualitez principales, Tabarin, en quoy singulièrement le musicien doit exceller : il faut qu'il aye bonne veue, bonne ouye, bonne voix et bonne mesure. Premièrement, il est très-nécessaire et expédient
ioo Recueil des questions
qu'un bon musicien soit fourny d'une bonne veue et d'un œil pénétrant, pour veoir les notes, demis-tons, souspirs, et ce qui est requis au chant de la musique ; secondement, bonne ouye pour observer et discerner les tons discordans, et les accents mal entonnez ; outre ce , pour estre parfait en cest art , ce n'est assez d'avoir acquis la théorique si elle n'est secondée de la pratique : il est requis, avec les deux premières conditions, d'avoir une bonne voix et un accord agréable, car c'est l'objet total de la musique; la quatriesme condition est d'avoir bonne mesure pour donner l'harmonie au corps des musiciens.
Tabarin. De sorte donc que ceux qui ont ces quatre conditions sont parfaits musiciens.
Le Maistre. Il est vray, Tabarin.
Tabarin. Par ainsi, je prouve que les asnes sont les plus excellens musiciens du monde.
Le Maistre. Par quels arguments prouveroistu ton dire ' ?
Tabarin. Premièrement, selon vos conditions il est requis d'avoir bonne veue et bons yeux ; ne trouvez-vous pas ceux des asnes d'une assez grande proportion ? ils les ont aussi larges que des sallières. En deuxiesme lieu, il est nécessaire d'avoir bonne oreille; voulez-vous voir de plus belles oreilles que celles d'un asne, mon maistre? il y en a qui les ont longues de demy pied : sans doute on ne leur a pas mis de béguin en leur jeunesse. Je jure la barbe d'un vieil et vénérable estron , vous ne sçauriez voir chose
I. Cette réplique du Maître est omise dans plusieurs édit. du Rec. en deux parties.
Tabariniqjjes. 10 1
pareille. En troisiesme lieu, il faut qu'un musicien ait bonne voix; la douce mélodie d'un asne, la douce harmonie quand il commence à entonner un air au milieu d'une prairie ' ! je ne crois pas qu'il se retrouve musique pareille au monde. En quatriesme lieu, vous dites qu'un excellent musicien doit avoir bonne mesure; tous les diables ! les asnes ne manquent pas de ce costé-là, ils sçavent bien battre la mesure, principalement au moys de may, c'est le temps où ils sont amoureux: vous leur voyez une mesure plus longue que mon bras. 0 les braves musiciens que les asnes! Les beaux et harmonieux accords qu'ils font quand ils sont ensemble !
Question XLIX.
Lequel de l'asne ou de l'homme a le plus grand jugement.
Tabarin.
On maistre, lequel des deux a le plus de jugement, l'asne ou l'homme ? Puis que nous sommes sur les asnes, encore faut-il parler en leur faveur.
Le Maistre. Voylà la question d'un vray asne, Tabarin. Je voy bien que tu as imbu la nature
i . Var. des Rec. en deux parties : 11 faut qu'un musicien ait bonne voix; y a-il plus douce mélodie que celle d'un asne, ny plus douce harmonie que quand il commence à....
102 Recueil des questions
asinique, de me faire ceste demande1. As-tu oublié que l'homme est l'honneur et le premier des animaux, et qu'il les passe d'autant en excellence que son esprit est relevé par-dessus leurs natures terrestres. Les hommes ne doivent aucunement entrer en comparaison avec les bestes irraisonnables ; autrement on ravalleroit d'autant leur essence qu'on esleveroit la nature des animaux. La raison domine en leurs corps, les rend inconferables avec les bestes.
Altior est ollis anima et cœlestis origo.
Nostre âme exerce ses fonctions et ses conceptions avec les organes qui luy sont préparez de la nature. Le jugement est une de ses premières parties et des plus rares pièces qu'elle contienne en soy, et c'est à toy une grande indiscrétion de comparer le jugement d'un asne au jugement humain ; en cela je recognois bien que ton jugement dément la nature en laquelle tu vis et t'entretiens.
Tabarin. Vous avez beau conter tout ce que vous voudrez , si est-ce que je prouve qu'un asne a bien plus de jugement qu'un homme.
Le Maistre. En quoy, Tabarin?
Tabarin. Premièrement, enceque, si un homme meine un asne au marché pour porter sa charge, l'asne, comme mieux judicieux, marchera devant ; si son maistre luy fait le moindre signe à dia ou à hurhau, l'asne l'entend ; ne sontce pas là les traits d'un grand jugement? Il en a bien plus que l'homme : car s'il vient à entonner
i. Puis que tu me fris ceste demande. (Rec. en deux parties.)
Tabariniclues. 103
son langage et parler en la langue asinique, son maistre n'a pas l'esprit de l'entendre seulement ; luy, au contraire, il entend le langage de son maistre.
Qjuestion L.
Quelle est la chose la plus hardie.
Tabarin.
On maistre, auriez-vous bien l'esprit de me dire quelle est la chose du monde la plus hardie ?
Le Maistre. C'est la mort, Tabarin ; il n'y a rien de plus hardy ny de plus audacieux : elle combat, renverse et terrasse les plus foudroyans monarques et les princes les plus sourcilleux ; les dieux mesmes (pour parler avec les anciens) ont craint de l'offenser. Elle affronte les plus puissans empereurs, boulverse leurs desseins. La mort ravit, pille, emporte et saccage tout; elle se rend tributaire de tout; les villes les plus fortes, les chasteaux les plus munitionnez, l'espaisseur des ravelines ny l'esclat des canons foudroyans ne la peuvent empescher qu'au milieu des armes, dans les hérissements d'un million de piques, le plus souvent elle ne s'attaque au capitaine et ne brandisse ses javelines meurtrières contre l'acier de sa cuirasse.
Tabarjn. Mais venez ça, je vous veux rem-
104 Recueil des questions
barer vostre responce : tout ce qui est en vie n'est-il pas suject à la mort?
LeMaistre. Ouy, Tabarin, c'est un arrest irrévocable de la nature, que tout ce qui a vie n'a autre but pour le bout de sa carrière que la mort ; et, qui plus est, elle est tellement attachée aux choses d'icy-bas , qu'outre ce que personne ne s'en peut exempter, il n'y a rien de plus espouvantable , et si elle est certaine à tout le monde par la loy commune , il n'y a rien de plus incertain que son arrivée.
Tabarin. Poursuivons nos demandes. La mort est-elle morte ou vive ? Si elle est en vie , il faut qu'elle ait peur de la mort, puis que tout ce qui est en vie est soubs le joug de la mort ; si elle est morte, pourquoy seroit-ce la chose la plus hardie du monde ? Je vous laisse à penser la hardiesse qu'il y a en un estron quant il est mort.
Le Maistre. Elle n'est ny morte ny vive, Tabarin : c'est une pure privation de la forme précédente et un renouvellement de forme en la matière.
Tabarin. Ce n'est donc pas si grande chose que vous disiez. La chose la plus hardie du monde, c'est la chemise d'un meusnier.
Le Maistre. Pour quelle raison , Tabarin ?
Tabarin. Parce qu'elle prend tous les jours au matin un larron au colet.
TABARINIOJJES. IOJ