QUESTION VII
Quelle différence il y a d'une femme à un oyseau.
Tabarin.
On maistre, quelle distinction mettezvous entre une femme et un oyseau ?
encore est-ce une belle particularité à un homme quand il esveille ses sens à la cognoissance de quelque secret.
Le Maistre. Tu dis la vérité, Tabarin; nostre ame est éternelle , a parte post, et désire toujours d'apprendre, jusques à ce qu'elle soit arrivée à la source et à l'origine de toutes les cognoissances, qui est le souverain bien. Ce désir et cest appétit s'esveille en nous par une certaine curiosité que la nature nous a infusée à nostre naissance, de façon que les esprits mesmes les plus indigestes ont ceste inclination , et sont bien aises d'apprendre quelque chose.
Tabarin. Respondez donc à ma demande sans tant tournoyer, et ne consommez point le temps en vain.
Le Maistre. J'ay donné il y a long-temps une solution à ceste question , Tabarin , touchant les différences dont tu m'as autrefois entretenu ; mais, de parler philosophiquement avec un esprit lourd comme le tien , et de luy faire concevoir les raisons naturelles de cecy, ainsi qu'elles sont en
1 5 2 Recueil des qjjestions
degré plus haut que tes conceptions, aussi est-il très-difficile de te les faire entendre.
Tabarin. Ad rem , je vous prie; vous m'allez tousjours cercherun a//bz extravagant.
Le Maistre. La différence que je mets entre un oyseau et une femme , bien qu'elle soit en l'espèce comme je t'ay enseigné autrefois, et que de sa propre nature la femme soit distinguée de Poyseau , tu le peux remarquer au plumage, en la composition des organes , au bastiment tant des parties extérieures qu'intérieures , tant contigues que continues, tant similaires que dissimilaires; tu le peux cognoistre au vol et à la légèreté.
Tabarin. Pour ce costé-là, je deffie le plus subtil du monde de cognoistre lequel des deux est plus léger, de la femme ou de Poyseau ; pour moy, je tiendray tousjours l'affirmative pour les femmes.
Le Maistre. Je te pourrois apporter la définition de Platon, bien qu'accidentelle à l'homme et à la femme, homo est animal implume , bipes , et par là tu pourras recognoistre la grande différence qu'il y a d'une femme à un oyseau.
Tabarin. Je m'en vay vous faire un argument in dabitis, par lequel je vous prouveray que ce n'est point là où est la différence. Toute femme n'est-elle point corporelle ?
Le Maistre. On en trouve peu de divines et de spirituelles, Tabarin; c'est rara avis in terris.
Tabarin. L'oyseau a un corps, donc Poyseau et la femme ne sont qu'une mesme chose ; n'estans qu'un , ils n'ont qu'une essence, ils sont indivisibles ; estans indivisibles, ils participent à la mesme nature, ils sont sous un mesme genre;
Tabariniqu es. 153
estans sous mesme genre, ils constituent un mesme esprit ; ergo semblables, ergo sans différence , ergo vous estes une beste. Voilà desgoiser de la philosophie à pleine cuvée, cela ; voyez, je vous prie,esquelles extremitez je vous réduits, a primo ad ultimum. Reprenant la queue de tous mes syllogismes , je prouve que vous estes un animal. La vraye différence qu'il y a d'un oyseau à une femme se remarque en ce que, quand l'oyseau est sur un arbre , et qu'il apperçoit l'arquebusier ou l'archer qui bande son arbalestre, il s'enfuit ; et, quand la femme voit l'arbalestrier qui bande sa raquete, elle se couche. Falloit-il tant tournoyer pour venir tomber si près ?
Question VIII.
Quelle distinction il y a d'une femme à un verre ' .
Tabarin.
On maistre , allons boire , j'ay le gosier bien aride; par ma foy, j'avallerois maintenant une douzaine de verres de vin sans m'arrester. Mais, à propos de verres, quelle distinction et différence mettez-vous entre un verre excellent et une femme ?
Le Maistre. Tu ne parles jamais que de man-
1 . C'est la Demande IV de Gratelard, avec même solution, texte presque identique.
154 Recueil des questions
ger ; à quoy bon de comparer une femme à un
verre ?
Tabarin. Je m'envay vous le dire : parce que la nature qui au commencement venant en fin à symboliser dans l'antiperistase d'une navigation où le Dieu Neptune, assis sur le mas d'un navire ; ouy, par ma foy, il est vray : car la chose venant, plaist-il ?
Le Maistre. Tu ne sçais ce que tu dis; ne vois-tu pas que tu t'esgares en tes discours? Un beau verre de cristal, bien net, bien poly , dont la glace transparante aille monstrant Pesclat de ses richesses , peut se comparer à une belle femme dont la face reluisante produit mille rayons dans l'ame de ceux qui regardent; c'est dans leurs yeux, où, comme dans un cristal parfaict , l'amour se bagne et prend plaisir à s'esgayer.
Tabarin. Tous les diables, nostre maistre, vous me faites venir l'eau à la bouche, par ma foy ; n'en parlez pas d'avantage; et puis ce n'est pas par là qu'il faut chercher la différence et la distinction d'une femme et d'un verre.
Le Maistre. Où la trouves-tu , Tabarin?
Tabarin. Je la trouve en ce que, quand on a beu dans un verre et qu'on n'y veut plus boire, on le jette par terre, et il se casse; au contraire d'une femme : car, quand vous aurez beu vingt ans dans son vaisseau hipopondriaque , et que vous le jetteriez cent fois contre terre, encor qu'il soit fendu, il ne se cassera jamais, de sorte que vous serez contraint toute vostre vie d'y boire malgré vous. Vrayement, ce n'est point un verre de fouchère, car on dit que, quand on y met de la poison, que le verre se casse ; mais il y aura plus
Tabariniques. 155
de cinquante ans que la poison opérera dans ce vaisseau infect , et toutefois on n'en pourra voir le bout ; il faudroit bien cent boites de vostre bausme pour le purger : c'est une playe incurable.
Qjuestion IX.
En quel temps un homme travaille d'avantage pour les femmes.
Tabarin.
'Admirois l'autre jour dans le Palais un bj homme qui se fust volontiers transplanté ^aux quatre coins du monde pour l'af- ©fection qu'il porte à sa femme. En quel tems est-ce , je vous prie , que l'homme travaille d'avantage pour les femmes ?
Le Maistre. Toute nostre vie n'est qu'un perpétuel travail , Tabarin ; ce n'est qu'un continuel tlus et reflus. Depuis que l'homme est marié, il engage sa liberté et se vend soy-mesme à l'envy des mescontens : car dèslors le soin et le souci de son mesnage l'attire dans un monde de peines; il est en perpétuelle agitation. Tantost il court les mers, va aux Indes, traverse les Moluques, pourtascher d'attraper quelques richesses, Ejfunduntur opes, irritamenta malorum. Il n'est à peine retourné que la fin de son travail est le corn-
i $ 6 Recueil des questions
mencement d'un autre; le repos se bannit de son ame ; il a tousjours l'esprit bandé sur les affaires de sa famille, et, comme balancé dans l'incertitude de sa fortune, il revient, il coupe, taille et rongne de tous costez. Quelquefois il arrivera qu'une femme luy aura apporté quelque dot; mais, pour la difficulté de l'avoir, il faudra suer sang et eau , se consommer en procez , et alors j'estime que les hommes travaillent d'avantage pour les femmes , car il n'y a rien de si pénible qu'à soliciter un procez, ny où on employé tant de soin; et le plus souvent, après avoir bien travaillé , on se trouve frustré de ses espérances. Quelquesfoisil arrive aussi que les femmes travaillent pour les hommes.
Tabarin. Pour cela, c'est une chose qui arrive assez souvent : quand elles voyent que leurs maris sont empèseriez, elles ne veulent point perdre de tems de leur costé ; elles ayment mieux faire travailler un autre en leur place.
Le Maistre. En quel temps estimes-tu donc que les hommes travaillent d'avantage pour les femmes , Tabarin ?
Tabarin. C'est quand ils suent la vérole, nostre maistre : car ils vuideroient volontiers jusques à la dernière goutte de leur sang pour leur considération ; ils font des diètes admirables pour les femmes; bref, leur travail est si pénible qu'ils suent perpétuellement pour elles; ils font des voyages estranges pour ce sexe ; ils vont en poste à Naples ; de là, passans sur la ligne equinoctiale, où est la zone torride , ils reviennent par le pays de Surie , Suède et Bavière , et tous ces voyages se font sans bouger de leur place ,
TABARINIQ.UES. I $7
et quelquefois sans boire ny manger. Voulez-vous travaux plus pénibles que ceux-cy?
Le Maistre. J'estois bien estonné si tu ne m'allois repaistre de ces vilains discours.
Tabarin. J'estois bien estonné si vous respondiez à une seule de mes demandes.
Question X.
A qui la barbe vient premier que la peau1.
Tabarin.
'Ay admiré cent fois les chats et les chèvres, et une infinité d'autres bestes, mon maistre, qui portent de la barbe. Je m'estonnois de voir croistre leur barbe insensiblement avec l'aage , et toutesfois je voyois d'autres choses où la barbe estoit première au monde que les autres particularitez du corps : à qui pensez-vous que la barbe vienne premier que la peau ?
Le Maistre. Cela ne s'est jamais veu ; il faut toujours voir l'arbre devant que voir les fueilles, et les fleurs devant qu'apercevoir les fruicts ; la nature a ainsi ordonné la dépendance et la constitution des choses que nous voyons en l'univers : tout ce qui prend accroissement s'aug-
i . Demande V du Gratelard. Même solution, texte presque identique.
i$8 Recueil des questions
mente peu à peu, ainsi qu'un feu qui, excité par le souffle de vents, produit une petite fumée, puis s'embrase en soy-mesme; de là il esclatte et monte au faiste des arbres, prend vigueur, et de sa flamme rapide emporte , dissipe, ravit et consume ce qu'il rencontre. Quand quelque chose commence de naistre , ce n'est qu'une masse d'imperfections, qu'un meslange confus de discorde, qui avec le temps se digère, se perfectionne et prend ses accroissemens.
Tabarin. Teste non pas de ma vie! et puis vous dites que vous ne sçavez point de science ! il n'y a asne en nostre pays qui en puisse tant dire ; mais vous n'y estes pas arrivé : vostre nez n'est pas long assez pour pénétrer dans ceste affaire. La chose à qui la barbe vient premier que la peau , c'est à un estron , mon maistre : vous le voyez fleurir et velu devant que jamais il aye une seule particule de peau.
Question XI.
Pourquoy on pette quelques/ois en pissant.
Tabarin.
On maistre, vous pouvez bien fermer la bouche et ouvrir les narines : je m'en vay vous tirer droit au nez. Pour quelle raison est-ce qu'en pissant il arrive quelquesfois insensiblement, et sans y songer, qu'on pette ?
Tabariniques. 159
Le Maistre. 0 le vilain! Nous voilà pas entrez dans l'ordure ?
Tabarin. Vous y estes embourbé jusques au nez, mon maistre. Vous avez moyen de boire vostre saoul et de manger tout ensemble.
Le Maistre. Mais faut-il que je te reprenne continuellement de ces vilenies et saletez ?
Tabarin. Il est vray que les paroles ne puent point, mais cela sieroit mieux en vostre bouche qu'en la mienne.
Le Maistre. A quoy servent les galères, que tu n'y es attaché pour tirer à la rame ? Tu verrois à tout le moins de quel costé vient le vent.
Tabarin. Pourveu qu'il ne vienne point du septentrion culique, il ne m'en chaut; mais je ne sçay, vous estes de nature humide et estes fort subject aux exhalaisons. Retirez -vous d'icy. Mort de ma vie! vous m'avez bridé le nez d'une mauvaise odeur. Trente diables! quelle puanteur! Voilà un mauvais vent de bise. S'il pleut de ce vent-là, nous sommes en danger d'estre embrenez tout à fait.
Le Maistre. Mais à qui en as-tu? Es-tu yvre? Veux-tu entretenir le monde de tes ordures?
Tabarin. A quoy sert Monfaucon, que vous n'y allez estaller vos marchandises, sans venir icy empuantir nostre théâtre ? Pleust aux oignons que le gibet fust changé en taverne ! vous viendriez tout à propos pour y servir de bouchon; le vent vous souffleroit au derrière, mais ce seroit bien autrement.
Le Maistre. Vien çà, gros vilain. Ne voistu pas qu'on se mocque de tes ordures, et qu'il
î 60 Recueil des questions
n'v a paroles plus malséantes à un homme que celles que tu profères? Nous devons estre aussi bien nets en nos discours et communs entretiens qu'en nos mœurs. Un langage vilain desplaist à tous; nous devons conformer nos paroles à ce qui est de l'honnesteté, et ne nous laisser emporter à ces ordures : c'est vomir nos saletez et rendre par la bouche ce que nous devrions expulser par un autre endroit. Apprens à estre plus modeste en paroles : c'est une vertu qui doit estre courtisée esgalement de toutes sortes de personnes. Un homme sage ne se laisse jamais prendre à tels vains discours, qui sont de leur nature boufonnesques. On n'en peut remporter que du deshonneur et du blasme.
Tabarin. Où allez-vous cercher midy à quatorze heures1 Respondez seulement à ce que je vous demande, ou confessez vostre ignorance en ceste matière.
Le Maistre. J'ayme mieux confesser mon ignorance en cecy que de proférer aucune parole qui tournast à mon deshonneur. Nous devons estre intègres et nets en nos discours, ou autrement nous symboliserions avec la nature des pourceaux, desquels la saleté me fait horreur.
Tabarin. Puis que vous ne voulez mordre en ceste matière, je vous en vay raconter ce que j'en sens. La seule raison pour laquelle il arrive qu'un homme pette en pissant est que monsieur le cul est un organe très-prudent /aussi a-il de la barbe comme les philosophes\ Quand il voit donc qu'on veut pisser, il donne advertissement à tous ceux qui sont aux environs, et dit en son
Tabariniqjjes. i 6 i
langage merdique : Garre l'eau! Voilà pas un beau traict d'une grande prévoyance ?
QjJESTION XII.
Qui sont les meilleurs tripoîiers de la France ' .
Tabarin.
Ous en avez menty, vilaine ! Vous estes une gueuse ! Mordienne ! me voylà en colère; je suis fasché, par ma foy!
Le Maistre. Qu'y a-il , Tabarin ? Il semble, à te voir, que tu sois esmeu.
Tabarin. N'est-ce pas une honte d'endurer des injures d'une femme? Mort de ma vie! je luy ay bien trippoté les joues. Vous estes une coquine !
Le Maistre. Tout beau, tout beau, Tabarin; appaise un peu tes feux. Qu'y a-il ? Sçachons voir.
Tabarin. Pour le confesser, j'estois allé prendre une heure de récréation dans un tripot. Maintenant ceste maraude de servante me vient contester.
Le Maistre. C'est à faire à des chiens à abbayer contre leurs femelles, et non aux hommes, qui sont d'une nature plus courageuse.
I. Demande VI du Gratelard , même solution, texte presque identique.
Tabarin. I. il
\Gi Recueil des qjj estions
Tabarin. Je ne suis point de la nature des chiens , nostre maistre : quand on me pique , j'esgratigne. Mais, puis que nous sommes sur le tripot, qui trouvez-vous en France qui se puisse qualifier du nom de meilleur tripotier?
Le Maistre. Le jeu de tripot est l'exercice ordinaire des grands, et à ce mestier se portent ordinairement les plus experts et les plus adroits. Pour moy, je tiens qu'en la France on ne sçauroit trouver de meilleur tripotier que dedans Paris : car, comme c'est la métropolitaine du royaume, aussi prend-on plaisir de tous costez, et principalement les hommes industrieux, à y venir choisir leur demeure et habitation.
Tabarin. Ce n'est pas là, mon maistre. Il est bien vray que c'est à Paris où l'on retrouve les premiers tripotiers de France; mais ceux qui, à bon droict, se peuvent qualifier de ce nom, ce sont les macquereaux.
Le Maistre. Pour quelle raison, les macquereaux ?
Tabarin. Parce qu'il n'y a personne qui sçache mieux addresser dans le petit trou, dans la belouse et dedans la grille qu'eux. Ils ont tousjours leur tripot ouvert, mais il faut apporter les balles et les raquettes; et, bien d'avantage, on s'y eschauffe tellement que, souvent, en quatre coups ils vous font gagner une partie qui vous contraint d'aller au royaume de Suède pour vous rafreschir et vous faire frotter.
Tabariniqjjes. 163
Question XIII.
Pour faire un diable d'artifice, ce qu'il faudroit pratiquer.
Tabarin.
Uelle invention vous imagineriez-vous pour faire un diable d'artifice, mon maistre ?
Le Maistre. Il faudroit aller à l'original , Tabarin : on ne le peut dépeindre si artificieux qu'il est ; et quand bien mesme un Appelles en voudroit crayonner la forme, il seroit impossible. Le diable est un Protée qui change de toutes couleurs et s'accommode à l'humeur de ceux qu'il suit pour les attraper. De recercher rusé plus industrieux ny artificiel, il est impossible. Ainsi, ta demande est inutile et vaine : car quel artifice pourroit-on prendre pour faire la ressemblance d'un artifice ? Si l'art a tant de peine à imiter le naturel et vouloir perfectionner par ses industries ce qu'elle enfante et met au jour, combien auroit-elle plus de peine à représenter ce qui n'est point et ce qui ne s'est jamais veu ! Si c'est en bosse et en relief que tu veux jetter et former ce diable artificiel , il faudroit présupposer toutes les furies devant que de venir à un assemblage, ce qui ne se peut faire, puis que le diable est invisible et qu'il n'a point
164 Recueil des questions
de corps : car de là suit qu'il est indivisible, et, n'ayant pas de parties matérielles , on ne le pourroit former. Si c'est en platte peinture que tu le veux crayonner, il n'y a peintre, pour expert qu'il soit, qui le peut faire, puis qu'en vain il donneroit des couleurs à ce qui n'en a point, outre qu'il est requis à un peintre d'avoir l'objet devant ses yeux; autrement les idées s'évaporent hors de sa puissance imaginative, qui est la matrice où il forme la représentation et les postures des choses qu'il veut représenter.
Tabarin. Je voy bien que vous n'avez jamais esté en enfer, nostre maistre , puis que vous ne sçavez comme il faut faire un diable d'artifice; mais vous irez bien tost, s'il plaist à Dieu.
Le Maistre. C'est un chemin que je ne veux point apprendre , Tabarin :
Noctes atque dies patet atri janua Ditis ;
Scd revocare gradum superasquc evadere ad auras,
Hoc opiiSj hic labor est : via lata quœ ducitad Orcum.
Le chemin de l'Averne est large et spacieux, et bien souvent il arrive que l'artifice du diable nous y précipite et nous y entraîne.
Tabarin. Revenons, je vous prie, et ne nous perdons point en si beau chemin. Vous dites qu'on ne peut faire un diable artificiel : n'a-on pas autrefois peint des chimères et des fantasies qui n'ont jamais eu autre estre que celuy que l'intellect humain leur a donné?
Le Maistre. Il est vray qu'on a peint autrefois des chimères , lesquelles, jaçoit qu'elles n'ayent aucune essence a parte rei, toutesfois, habentfun-
Tabariniqu es. 165
dcimentum in re (jzpLaQz )i«v , 07ri9sv Se Spâxwv 'Aven 5« yju.y.ipv.) '. Les chimères se font dans nostre esprit par l'assemblage et union de diverses choses que l'intellect conçoit comme jointes par ensemble.
Tabarin. Sçavez-vous comment vous ferez une belle chimère, nostre maistre? Il faudroit que vous missiez vostre nez dedans mon cul : ce seroit la, plus belle chimère qui se peut imaginer; il y auroit de la realité et de la parte rei. Mais, par mesme moyen, je vous veux enseigner comment il faudroit faire un diable d'artifice. Premièrement, il lui faudroit bailler des jambes de laquais et des souliers de solliciteur de procez, un cul de convent afin que le vent luy soufflasttousjoursau derrière, des oreilles d'asne pour ouyr de plus loin, un nez de sergent pour avoir meilleur flair, des cornes de cocu pour sonner la retraicte, et finalement une teste de femme, car il n'y a rien qui rapporte tant aux actions des diables que ce sexe maudit. Voilà comme il faudroit faire un diable d'artifice, nostre maistre, sans aller cercher la quinte essence de l'alchimie et employer tous les vieux registres de Nostradamus pour trouver ceste invention.
j. Homère, II., VI, 181.
1 66 Recueil des questions
Question XIV. Qui sont ceux qui trafiquent le plus en ce monde.
Tabarin.
On maistre, l'expérience que vous peut avoir donné vostre vieillesse me pourroit-elle bien déclarer qui sont ceux qui trafiquent le plus dans l'univers ?
Le Maistre. Le monde est de large estendue, Tabarin ; chacun a droit de s'en dire bourgeois , chacun y trafique ; l'un y vend , l'autre y achète ; tous, de quelque condition qu'ils soient, taschent, tantpar le travail de leurscorps que de leurs esprits, à gagner leur vie, et trafiquer pour leurs descendans et pour leur vieillesse. Exemple : des fourmis qui recueillent l'esté pour leur hyver. Malheureux est celuy qui ne travaille point et qui croit que les allouettes luy doivent tomber toutes rosties ; c'est un traict d'une grande imprudence que de ne point trafiquer pendant qu'on a le temps et que la fortune nous rit. L'occasion est chauve ; pendant nostre jeunesse si nous ne trafiquons pour nos vieux jours, nous sommes en danger de ne la rappeller jamais. Or, tout trafic se fait ou dedans ou dehors nostre pays ; toutes les nations ont esté poussées par je ne sçay quel instinct à trafiquer chez leurs voisins, et par ce
Tabariniqjjes. 167
moyen à avoir le commerce libre ; c'est l'intention de la vie humaine et l'union qui joint les hommes l'un avec l'autre. Ce trafic vient de ce que toutes les provinces ne sont pas remplies d'une mesme chose. La nature prudente n'en a departy ses faveurs esgalement à toutes les régions, leur donnant à toutes quelque chose de particulier, afin d'engendrer en nos âmes un desir d'y trafiquer :
Non ornais fert omnia tellus :
India mittitebur, molles sua thura Sabœi ; At Chalibes nudiferrum ; virosaque Pontus Castorca ; Ehadum palmas Epiros equarum.
Ainsi une région, ayant en soy ce que l'autre n'a point, trafique, donne et emprunte de ses voisins , et ses voisines d'elle ; mais le plus grand trafic vient tousjours du dehors , et plus loin on va, plus le trafic est grand.
Tabarin. Voilà bien trafiqué, ettoutesfois tout vostre trafic ne me plaist point ; vous allez chercher des alibis forains ; il vaudroit mieux demeurer dans les termes de lard et frotter vostre nez de la coine. Ceux qui trafiquent d'avantage en ce monde, selon mon jugement, se sont les femmes.
Le Maistre. Il est bien difficile de croire ce que tu dis , Tabarin; je n'estime pas que ta proposition soit appuyée d'aucune vérité.
Tabarin. Il est très-aisé de le croire pourtant par l'expérience, car elles sont si subtiles et si artificieuses en leur trafic que pour une peau de conin elles gagneront les queues de cent veaux ; c'est
1 68 Recueil des ojjestions
un trafic usuraire à dix pour cent, ou à cent pour dix , prenez lequel vous voudrez.
Question XV.
S'il y avoit une araignée dans le corps , comme la faudroiî-il tirer dehors.
Tabarin.
g] 'Est une belle chose que d'appliquer :r son esprit à quelque belle invention et J subtilité , nostre maistre , cela est digne
&p d'un homme doué de prudence et de raison ; ainsi peu à peu l'expérience des choses a produit des artifices et inventions que nous voyons devant nos yeux. Sçavez-vous bien , vous qui estes médecin, tirer une araignée du corps d'un homme, s'il Pavoit avallée par mesgarde, sans qu'elle envenimast ses entrailles ?
Le Maistre. L'araignée est une beste venimeuse qui ne vit que d'ordures, et qui par conséquent feroit un grand mal à un homme si elle estoit entrée dans son corps. Devant que te déclarer l'invention que je trouverois pour la jetter dehors , il faut que tu sçaches que l'estomach est celuy qui cuit, qui enferme et qui reçoit les viandes qui lui sont envoyées par l'esophage, dans la concavité duquel, comme dans un pot, la viande, après avoir bouilli, sort et s'escoule dans les boyaux : ceste pièce est une des principalles
TABARI N IQ.UES. 169
pour le soustien de l'homme , car de la bonne ou mauvaise disposition de l'estomach dépend toute l'économie generalle du reste du corps ; or, s'il vient à recevoir quelque viande qui luy soit contraire, il ne la peut endurer, et bien souvent se souslève pour la jetter dehors ; mais il est très dangereux quand il lacuitparmy les autres : car celle qui est mauvaise se communique à ses voisins et gaste tout le chil , et de là viennent les indispositions de ceste pièce : Nam viiiata una concoctione vitiantur, etc. Or il n'y a rien qui corrompe d'avantage l'estomach que le venin et les choses venimeuses : car cela se communique incontinent au cœur et le rend livide, lebrusle et le remplit d'ulcères. A tout cecy on a l'antidote , ou composition qui , excitant un vomissement , fait jetter dehors ce qui empeschoit les fonctions de la vertu concoctrice, et remet l'estomach en son entier. Or, entre toutes les herbes qui me semblent .pouvoir expulser le venin de l'araignée , si elle estoit entrée dans le corps , ce seroit celle qui est appellée des femmes athéniennes Agnus casîus , car elle a une vertu particulière à chasser les bestes venimeuses.
Tabarin. Vous n'y estes pas, mon maistre, car je suppose que l'araignée eust desjà passé les boyaux , et qu'elle fust proche du souspirail culique, et alors on n'auroit aucun besoin de médicament ny de régimes pour la faire vomir par le haut, puis qu'estant une fois sortie des ventricules de l'estomach , elle n'y pourroit plus entrer.
Le Maistre. Il est vray qu'en ce cas la nature ne la pourroit faire remonter par haut, mais
170 Recueil des q u estions
comme de soy elle se descharge sans se laisser violenter par des médicaments laxatifs, elle le rendroit par bas, et ainsi l'homme n'endureroit aucune altération de cecy, trop bien l'araignée laisseroit-elle quelque impression et reliques de son venin, qu'il faudroit purger par bons et salutaires remèdes.
Tabarin. Je vay vous enseigner la façon qu'il y faudroit procéder, car je voy que d'aujourd'huy vous n'y parviendrez. Vous sçavezque l'araignée aime grandement les mousches , et qu'elle leur fait une guerre continuelle.
Le Maîstre. Chaque animal a un antagoniste, contre lequel la nature l'arme en puissance et le rend fort en industrie.
Tabarin. De fait, si un homme a avallé quelque araignée, et que vous le faisiez mettre le cul en haut , et par conséquent la teste en bas, puis tenir une mousche immédiatement sur la rotondité et orbiculaire du quadran naturel, l'araignée qui sera dans ses boyaux , oyant le bruit et le voltigement de la mousche , sortira dehors, et alors peu à peu vous l'attirerez jusques sur les meulons du ponant, qui sont les fesses; tantost elle sortira, tantost elle r'entrera.
Le Maîstre. Si elle prend la mousche et qu'elle y rentre, ce seroit une peine inutile
Tabarin. Je m'en vay vous donner une invention pour obvier à cecy. Si, ayant alléché avec vostre mousche l'araigne hors du boulevard aquilonique, elle veut rentrer dedans sa caverne, vous prenez alors vostre temps , et y mettez vostre nez , et par ce moyen vous sauverez un jeune homme de la mort.
Tabariniques. 171
Question XVI.
Pourquoy les femmes portent des masques.
Tabarin.
Quelle fin les femmes portent-elles des masques en France, nostre maistre.<?
Je croyois estre l'autre jour au caresme prenant : je me rencontray en une assemblée de femmes ; je ne vis jamais tant de masques ny tant de beaux mentons.
Le Maistre. Les femmes portent des masques pour se conserver le teint frais, pour se garder du hasle, et ne flestrir point les roses et les lys qui se vont esmaillans sur le verger de leurs joues; ettoutesfois, helas! qui est de plus fresle, de plus caduque et du plustost flestri que la beauté du corps ? L'aurore la voit naistre, le midy la met en son apogée , et le soir la ravit sous ses ombres, semblable à ces fleurs journalières et périssables, lesquelles, au dire du poëte,
Sole oriente vigent, sole cadente cadunt.
Ainsi en est-il de nos beautez, qui périssent et se fiestrissent en mesme temps qu'elles sont mises à l'air. Vaine curiosité et inutile imagination des femmes, qui se persuadent que pour mettre un masque qui leur va bordant le nez, leur beauté
172 Recueil des questions
soit plus long temps en vigueur! Et toutesfois , helas! il ne faut qu'un vent, il ne faut qu'une petite maladie pour tout ruiner et corrompre. Et puis qu'est-ce que la beauté d'une femmeaprèsson mal ? Il n'y a personne qui n'en ayt horreur. C'est un réceptacle et un repaire de vers , une sentine de puanteur, un cloaque de vilenies, que nos yeux mesmes , qui estoient captivez après ceste carcasse animée , et qui Palloient idolatrans , ont honte d'envisager ! Qu'est-ce que la beauté du corps, pour en faire tant de parades? Rien que l'ombre de la beauté de l'âme, qui est un esclat de la divinité, d'où sort la supresme beauté. Et, à vray dire , tout ce que nous voyons dans ce bas-monde n'est que corruption et vilenie au regard des beautez d'une ame qui se perfectionne en la vertu. Dieu! quel esclat brillant rejallit de son auguste face! Une luy faut point de masque, elle n'emprunte point ces vanitez superflues ; mais, comme un rayonnant soleil qui est en son midy, elle darde ses rais de tous costez et remplit tous les environs de splendides lumières.
Tabarin. De sorte que la raison pour laquelle les femmes , selon vostre opinion , portent des masques, est pour se conserver le teint frais et entretenir leur blancheur plus long-temps.
Le Maistre. C'est la seule cause , Tabarin. Elles ne sont pas seulement contentes de ce masque, elles se plastrent et se masquent d'une infinité d'ingrediens pour se faire paroistre ou plus blanches, ou plus rouges.
Tabarin. Je trouve que vousestesbien esloigné de la raison, nostre maistre; car, si vostre opinion avoit quelque esclat de vérité , il suivroit en con-
séquence que mon culdevroit estre plus blanc et plus candide que toutes les femmes, parce que dès sa naissance je luy ay baillé le masque, et toutesfois il n'y a rien plus noir.
(Question XVII.
En quel temps on commença à froncer les chemises.
Tabarin.
On maistre, puis que vous avez leu dans les croniques et annales de l'antiquité, me direz-vous bien en quel temps on commença de froncer les chemises ?
Le Maistre. Crois-tu que les annales soient remplies de ces frivoles, Tabarin ? Ce sont des livres autentiques et sacrez , où on voit les hauts faits et prouesses des grands personnages. Là se trouvent les gestes mémorables qu'ils ont mis au jour pendant le temps qu'ils vivoient.
Tabarin. Je prendray donc le roman de Jean de Paris, de Regnaut de Montauban, de la belle Maguelonne, de Richard-sans-Peur, et autres infinies histoires , pour annales : car vous ne vistes jamais plus beaux faicts d'armes ny courages plus hardis.
Le Maistre. Lescroniques et annales sont les répertoires, les pancartes et les archives oùles princes gravent et impriment tout ce qui se fait de rare et
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d'excellent durant leur règne. Or, voicy la raison, qui est très-belle et que chacun de nous devroit avoir perpétuellement devant les yeux : le plus grand argument que nous ayons de l'éternité de nostre ame, qui est immortelle, est le soin et la diligence que toutes les nations ont eus que la postérité recogneut leur grandeur et les effets admirables de leur vertu et courage ; car si l'âme fust morte avec le corps, à quoy bon se peiner et travailler durant sa vie? Il eust mieux valu prendre ses plaisirs en ce monde et vivreàl'epicurienne parmy les voluptez que nous offre ceste terre. Mais, comme dit Aristote, l'éternité est un des apetits de nostre âme, c'est une de ses passions, et où elle incline le plus ; c'est pour ceste raison que tous les grands personnages de l'antiquité, bien que payens et hors de la cognoissance de l'éternité, se sont proposez un prix et un trophée, s'imaginans que la postérité feroit retentir leurs louanges. Ainsi Themistocles disoit que les vertus d'Alcibiades ne le laissoient jamais reposer. Or, le plus bel expédient qu'ils ont trouvé pour rendre leur mémoire éternelle a esté de faire graver et imprimer leurs hauts faits et prouesses dans les annales et archives.
Tabarin. Je voy bien qu'il faut que je vous enseigne ce que j'ay appris. Vous pouvez croire que la façon de froncer les chemises est une des plus anciennes modes des modes, car elle est du temps de Noé, qui nous a laissé ceste authentique, délicate, purpurée , nectarine, scientifique, admirable , ambrosine et mellifique liqueur qu'on nomme le piot. De son temps il y avoit une infinité de lingères, lesquelles voyans que leurs es-
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guilles estoient rompues, commencèrent à travailler du cul. Voilà d'où on print l'invention de faire des chemises ■ froncées.
Question XVIII.
Par quel moyen on se peut exempter de payer aux hostelleries.
'Ay veu divers livres anciens où l'on p} peut remarquer les stratagèmes de pluj|y sieurs grands guerriers ; j'y ay recogneu " une infinité d'inventions, de subtilitez, d'artifices et de surprises ; toutefois jamais je n'ay pu rencontrer un autheur lequel m'ait donné un expédient pour sortir franc et quitte de Phostellerie sans payer aucune chose. Vous qui avez une imagination quintessenciée , trouverez-vous bien quelque invention pour ce subject?
Le Maistre. Plus le siècle vieillit , Tabarin, plus la corruption s'y engendre; plus le monde prend croissance, plus le vice s'y enracine. A bon droit les poètes anciens ont comparé les premiers siècles au siècle d'or : car la nature estant alors en la primevère de son aage, entretenoit tous les hommes en une simplicité. Depuis, le luxe et la superfluité s'est jettée de province