Var. : chausses
176 Recueil des questions
en province , et est montée à tel degré, que pour le jourd'huy il est bien difficile de se traiter sans une grande despence. On parle du luxe de ces princes anciens en leurs festins, comme de Cleopâtre , qui fit avaller à Marc Anthoine une perle de cinquante mille escus , et de cest autre empereur qui fit dresser un banquet de tous les animaux imaginables en la nature; mais nous sommes en un temps où toutes ces superfluitez sont plus en crédit que jamais, et principalement dans les hostelleries de Paris, où on ne fait aucune difficulté de traicter les jeunes gens à dix et vingt pistoles pour teste. Ce sont des despences prodigieuses.
Tabarin. Je vous prie, ne m'en parlez pas d'avantage; vous me faites venir l'eau à la bouche ; il me semble à voir que je tiens une perdrix dans mes dents. Il est bien vray que vous me dictes qu'on fait aujourd'huy de grande despence aux festins ; mais vous ne me donnez pas un expédient pour en sortir, quand on a fait bonne chère, sans rien payer.
Le Maistre. Pour moy, je ne trouve aucune invention en ceste rencontre : car nous sommes en un temps où celuy qui a de l'argent est le plus fort et est le ressort de tout ce que l'on fait ; et quand bien Danaé fermeroit ses portes et barricaderoit ses fenestres, empeschant l'entrée de son logis à tout le monde, si est-ce qu'elle ne peut empescher que Jupiter, par une pluye dorée, ne fonce tous ces obstacles.
Tabarin. Je voy bien qu'il ne vous faudroit plus avoir que les oreilles de Midas, car desjà vous avez une cervelle bien asinique. L'expe-
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dient que d'oresnavant je veux avoir pour estre franc et quitte par. toutes les hostelleries où j'iray, est premièrement d'acheter un état de gentilhomme.
Le Maistre. La noblesse n'est point vénale, Tabarin ; elle ne s'acquiert que par la vertu.
Tabarin. J'en trouveray pourtant à bon marché ; il en passe quelquefois sur le Pont-Neuf dont vous ne voudriez avoir baillé un double. Quand j'auray acquis cest estât , il me sera permis de me battre en duel, et alors il ne faudra pas demander si j'estramaçonneray commeil faut de l'espadon à deux jambes ; si de fortune je tue mon adversaire l (comme il arrive que quelquefois un fol rencontre mieux qu'un sage) , on me tranchera la teste , et alors j'auray un grand advantage par toutes les hostelleries où j'iray, car si ontraicte à deux ou à quatre pistoles pour teste, je seray exempt, à cause que j'auray la coupe testée2. Voilà le vray expédient qu'il y a pour ne pas faire beaucoup de despence aux hostelleries.
1 . L'édition originale et toutes celles qui ont été consultées présentent ici une faute typographique qu'on croit devoirsignaler. La suite de la Question X VI II est ajoutée à la XXIe, tandis que la conclusion du no XXVI se trouve à la fin de la Question XVIII. De ce que les éditeurs ont laissé subsister une aussi grossière transposition, qui rend le texte absolument inintelligible, il faut conclure qu'on se soucioit fort peu que ce texte fût à peu près exact. L'incurie alloit même jusqu'à ne pas s'assurer si le volume qu'on réimprimoit contenoit tout ce que le titre indiquoit.