‹ uvres complètes de TabarinChapitre 40 sur 123 · ENTRE TABARIN ET LE MAISTRE · texte numérisé non relu

ENTRE TABARIN ET LE MAISTRE

Le testament de Tabarin.

Le Maistre.

'Est une chose estrange, que l'effronterie a un tel empire sur les actions des hommes de ce temps, qu'on estime à honneur de se laisser captiver par le vice. La vertu est mesprisée, et Pirreverence des loix a pris un tel ascendant sur nos mœurs, que les plus infâmes actions sont tenues pour les plus vertueuses. Depuis quelque temps, je me sers d'un certain Tabarin; il n'y a impudence ny effronterie où il ne se rende signalé. Tabarin. Nostre maistre est en colère d'estre

iç)6 Recueil des qju estions

fasché. Sans doute que sa soupe a esté respandue.

Le Maistre. A bon droit ce grand prince de l'éloquence disoit jadis : Frons, vullus et oculipers£pe mentiunlur; car, si vous jettez les yeux sur la face et sur l'extérieur de ce mien valet , vous le prendrez pour le tableau racourcy de la simplicité mesme, tant il a d'artifice à pallier ses meschancetez.

Tabarin. Quel diable faut-il à nostre maistre? N'est-ce point à cause qu'il n'y a plus de vin à la cave ? Il est fasché , par ma foy.

Le Maistre. Venez çà, pendard. N'ay je point juste ocasion de me fascher, puis que de jour à autre j'entens de nouvelles plaintes de vous? Encore n'avez-vous ny honte ny vergongne. Vous deshonorez mon logis. Qu'avez-vous fait à la servante ?

Tabarin. Je ne crois pas luy avoir fait aucun mal , nostre maistre. Encore fait-il bon surseoir le jugement et entendre les deux parties. C'est peut-estre qu'elle vous a dit que j'avois mangé le lard. Je n'y songeay jamais, par ma foy. C'a esté le chat; demandez-luy plustost.

Le Maistre. Ce n'est point le noeud de la besongne. La pauvre servante a esté abusée et s'est trouvée grosse ; il faut résolument que vous l'espousiez, car elle remet toute la faute sur vous.

Tabarin. Est-ce le subjet de vostre fascherie ? Vrayement, vous vous mocquez de vous fascher d'une chose de si peu de conséquence; car je vous promets qu'en le faisant je ne songeay à aucun mal. Remettez, s'il vous plaist, vostre colère dans le fourreau. Je m'en vay vous dire in-

Tabariniojjes. 197

genuement tout le fait et comme tout se passa.

Le Maistre. Quelquesfois une confession nuement déclarée allentit la punition et retarde la vengeance qu'on en peut prendre. Voyons si ce pendart suivra le sentier de la vérité.

Tabarin. Vous devez sçavoir que l'esté passé (il y a environ huit mois) nostre servante estant couchée sur le four, ainsi que vous sçavez, elle m'appella comme j'estois moy-mesme couché, et me pria de luy venir prester secours à chasser les puces qui la tourmentoient grandement. Moy qui suis simple et tout bon, je ne la voulus laisser à l'abandon de ceste petite beste. J'y vay donc pour la secourir. Nous fusmes quelque temps à faire une reveue par tout le lict; en fin il fallut venir de plus près à la charge. Il y avoit un grand trou à sa chemise; elle me dit : « Tabarin, bouche ce trouià ;je cercheray de ce costéicy.»Cela fut plustost fait que dit; mais on ne m'en doit accuser, car je ne bouchay que le trou de la chemise.

Le Maistre. Ne voilà pas comme dans mon logis mesme on fait un lieu infâme ! Qu'on m'apporte une espée! Mon amy, il faut résolument que je te tranche la teste.

Tabarin. Quoy donc, mon maistre! vous estes résolu de me faire mourir? Ha! pauvre Tabarin! ma mère me Pavoittousjours bien dit, que je tomberois dans la main de quelque bourreau! Voilà comme on traicte aujourd'huy les pauvres orphelins! A tout le moins, mon maistre, si vous me voulez tuer, je vous prie que ce ne soit pas en ma présence. Que croyez-vous qu'on dise de

198 Recueil des questions

moy quand on me verra sans teste? Les petits garçons s'en mocqueront.

Le Maistre. Mon amy, si tu as quelque chose à faire devant que mourir, depesche-toy, car je te veux trancher la teste.

Tabarin. Quoy ! voulez-vous donc oster la pratique à maistre Jean-Guillaume. Si c'est pour annoblir la race tabarinesque que vous me voulez couper la teste , vous n'avez que faire de passer outre, car mon père est noble de sang : c'estoit le premier boucher de nostre pays.

Le Maistre. Je suis résolu à te faire mourir. Songe à tes affaires.

Tabarin. Il me faut donc faire mon testament, et commencer par mon noble et authentique chapeau. Aussi bien n'en auray-je plus de besoin quand j'auray la coupe testée. A qui le pourroisje avec plus d'avantage laisser en partage qu'aux courtisans? Il n'y a rien de plus variable : c'est le seul prototype du changement , l'image racourcie de la variété et le tableau au vif de la mode. C'est sur ce noble et authentique chapeau qu'on a pris toutes les modes qui ont esté en France, de les faire tantost en pointe, tantost plats, tantost à grands bords. Je sçay bien que les apoticaires voudront entrer en débat pour la succession de ceste vénérable pièce, disans que seuls ils s'en peuvent servir en guise de chausse à passer Phypocras; mais je les déshérite et aime mieux le laisser aux courtisans, pour la correspondance d'humeurs. Pour mon masque, je le laisse au crocheteur de la Samaritaine. Aussi bien a-il le visage bien halé. Il y a long-temps qu'il

Tab ariniques. 199

regarde par la fenestre. Pour ma noble jaquette, de la laisser aux musniers ny aux cousturiers, ils sont assez larrons d'eux - mesmes. J'ayme mieux la donner en partage aux coupeurs de bourses et macquereaux. On dit que la robbe de Rabelais est à Montpellier, et qu'on ne passe jamais docteur en médecine que premièrement on n'en soit revestu : ainsi, de mesme, lesdicts sus-nommez seront aussi tenus de se revestir de ma noble jacquette pour se passer maistres en leur mestier. Pour mon haut de chausse , seul tesmoin oculaire et irréprochable des pets et des vesses que j'ay faits, le vray rendez-vous de mes cruditez et l'arrière-boutique reculée de toutes mes conceptions culiques, l'estuy vénérable de mon authentique et renommé calendrier, le seur concierge, la citadelle ordinaire et le magazin de mes armes, pétards et canons; haut de chausse, l'alambique de mes distillations journalières, la loge et demeure ordinaire des vents et des tempestes, à qui le pourrois-je mieux adresser et quel héritier pourrois-je mieux rencontrer plus infortuné que le pauvre Jacquemart qui est sur le clocher de l'église Sainct-Paul ? Aussi bien, y a-il une infinité de siècles que le vent luy souffle au cul. Pour le reste de mes habillemens, je les donne à mon maistre ; encore faut-il laisser quelque chose pour le bourreau.

Le Maistre. As-tu bien tost achevé?

Tabarin. Mon amy, voilà fait. J'ay dressé mon testament : fais ton devoir.

Le Maistre. Quelquesfois le delay esmousse la pointe de nostre colère et aboutit la passion bruslante qui est en nous. Ce mien vallet m'a

200 Recueil des questions

fait tant de pitié, que je me sens tout refroidy de la punition que j'avois envie d'en prendre.

Tabarin. Non, non, je ne veux point de pardon : je suis résolu à la mort. Depesche-moy vistement.

Le Maistre. C'est un traict de courage de vaincre ses ennemis; c'est une magnanimité plus généreuse de se pouvoir vaincre soy-mesme. Au premier, nous symbolisons avec les bestes ; au second , nous nous monstrons vrayement hommes et seuls possesseurs du libéral arbitre. Va, mon amy, je te pardonne librement, à la charge que tu n'y retourneras plus.

Tabarin. Je ne l'entens pas ainsi . je veux avoir la teste coupée. Fais ta charge. J'aurois bien peu de jugement si j'allois au contraire. C'est un advantage qui me vient : à tout le moins j'iray par toutes les bonnes hostelleries qu'il ne m'en coustera rien : car, quand on va disner en quelque cabaret, il est dit qu'on baillera tant pour teste. Je seray exempt de ceste taille, car j'auray la teste coupée."

TABARINIQ.U ES. 201

Page 1