‹ uvres complètes de TabarinChapitre 41 sur 123 · PREAMBULE II · texte numérisé non relu

PREAMBULE II

Procez gagné sans despens.

Tabarin.

'Ay gagné mon procez , et sans despens. C'est la plus grande drollerie du monde , par ma foy, sans despens !

Le Maistre. Dès le matin j'avois envoyé ce pendart en quelques miennes affaires. Il a marché sur la platte de quelque orange , et a glissé dans un cabaret , car il n'est point retourné.

Tabarin. Resjouyssance, mon maistre! resjouyssance ! J'ay gagné mon procez haut et court et sans despens.

Le Maistre. Que me veut dire ce maistre docteur icy avec ses despens?

Tabarin. On dit que les procureurs et les conseillers sont plus chauds et plus sanguins que les autres, à cause qu'ils ne vivent que d'espice; mais ils n'ont rien gagné après moy, car le procez est sans despens. Pour vous l'enseigner, nostre maistre, vous devez sçavoir que ce matin, voyant qu'il n'y avoit que disner chez vous...

Le Maistre. Comment, impudent! est-ce là

202 Recueil des questions

la louange que vous me donnez du bon traitement que je vous fais?

Tabarin. Voilà un grand traictement ! Vous vous en devez bien vanter! Dans vostre logis, il y a une grande chaudière que vous emplissez pleine d'eau; et si, de fortune, vous y mettez cuire quelques pois, on pourroit bien se jetter à la nage au beau milieu pour les trouver. Mais passons outre : cela n'apporte rien à nostre discours. Je me suis donc trouvé ce matin chez un de ces cabaretiers de l'escole, qui m'a demandé si je voulois boire pinte. « Plustost carte », luy ay-je repondu. Nous nous sommes mis à table, où d'un premier coup j'ay trouvé que le vin d'une oreille estoit meilleur que celuy de deux oreilles. Après que nous avons eu disné, il m'a dit qu'il falloit conter. Je croyois qu'il entendit qu'il nous falloit coucher quelque grave et sérieux discours sur le tapis, en quoy desjà j'esperois le surpasser. J'ay commencé à lui conter le Roman de Jean de Paris, le conte de Robert le Diable, le grand A'manach des bergers, l'histoire des quatre fils Aimon et plusieurs autres belles fables et antiquitez sur la bouteille, de natiira bibentium, comme bene vivere. Ainsi , cela vaut autant à dire en langage gascon que bene biberey et que de ce proverbe estoit venu ce qu'on dit d'un homme qui sçait oster l'humidité des pots, sçavoir, qu'il sçait fort bien gasconner une bouteille. Bref, j'ay esté plus de deux heures à conter sans luy demander aucun argent. Luy, au contraire, à grande peine a-il eu conté l'espace d'autant de temps que vous seriez à mettre vostre nez dans mon cul et le retirer, qu'il- m'a demandé deux quarts

Tabariniques. 20$

d'escus pour ma part. Je luy ay dit qu'il n'y avoit aucune raison à me contraindre , pour un si petit conte qu'il avoit fait, de luy faire solution de ladite somme. Or, de bonne fortune, nous estions trois qui devions payer le mesme escot ; nous consultâmes sur ce sujet , et se trouva que pas un n'avoit argent suffisant pour faire ledit payement. Moy qui suis fertil en subtilités et inventions, pris alors la parole pour les autres, et dis au maistre qu'il se fist bander les yeux, et que le premier qu'il prendroit dans la chambre payeroit tout l'escot : ce qu'il fit. Cependant, nous nous escoulames, et fismes monter son serviteur à la chambre , qui fut rencontré du maistre , lequel, croyant avoir trouvé la pie au nid, commence à s'escrier; mais il n'y trouva que les plumes : les oyseaux s'en estoient enfuis. Il n'en demeura pourtant point là, car il nous fit poursuivre. Moy qui ne pouvois beaucoup advancer, à cause que je m'estois chargé en devant, fus surpris, de façon qu'il nous a fallu vomir devant le juge.

Le Maistre. Il ne faut pas douter qu'en bonne justice tu le perdrois, Tabarin.

Tabarin. Nous avons esté devant le juge , lequel nous a interrogé du différend où nous estions. Nous luy avons déclaré mutuellement nostre affaire. Il a jugé que puis que j'avois mangé le bien de l'hoste, qu'il falloit que je luy payasse mon escot, mais qu'il ne pouvoit prétendre aucuns despens contre moy. Ainsi, nous sommes sortis hors de cour et de procez et sans despens.

Le Maistre. Ouy, mais le juge entendoit que tu devois payer l'escot, et que pour les despens

2?4 Recueil des ojj estions

du procez, qu'il n'y auroit aucune action ny validité contre toy.

Tabarin. C'est de quoy nous sommes en querelles. Diable ! je soustiens qu'il ne faut rien payer, car il a dit sans despens. Il n'y a rien de plus clair que cela.

Le Maistre. Toujours Tabarin fait paroistre quelque eschantiilon de sa malice.

Tabarin. En fin, on nous a mis hors de cour et de procez et sans despens.

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