PREMIÈRE FARCE
Piphagneei Tabarin.
Piphagne.
'Amor é unà divinitaé chi ravisse toute lé affection délié personne. Depis que le vichessa s'inflamao el cor di questo foco , la barba blanche perdi tutta la sua prudentià : omnia vinciî amor. Questa cupiditaé s'insinuao per li occhi de manera que qui cunqué se laissé oppugnar di questa fiamma sen va tout in brouetto et non se senti. Questo incendio mi a transportao dé sorte que mi som resolvo de quérir copulation et far la simbolisanbula, la trambula trimble.
Tabarin. Voila nostre maistre qui est tellement passionné de l'amour de madamoiselle Isabelle, qu'on luy a promise en mariage, qu'à peine peut-il donner air à ses souspirs ; depuis deux jours il ne fait que siringuer des sanglots culiques : il auroit grand besoin qu'on luy soufflast au cul, car il s'en va en cendre.
Piphagne. Vien kà, Tabarin; sas-to que me voglio meridar ? Alligressa, fradelle , alligressa ! Vidis-to corn som disposto ?
Tabarin. Nous aurons de la pluye, voilà les crapaux qui sautent ; l'amour luy trotte dans le ventre comme les carpes en nostre grenier. Ha ! mon maistre , vous venez de lascher un souspir amoureux qui est bien puant ! Teste non pas de ma vie, en faites vous de tels avec vostre mais-
tresse ? S'il pleut de ce vent là, nous sommes en grand danger d'estre embrenez.
Piphagne. Adesso , adesso, Tabarin ; sas-to que voglio te communiquar ? Voglio faruna dispensa , un banquetto, et convocar tutti li mei parenti.
Tabarin. Bon ! Vertu de ma vie , vous me faictes venir l'eau à la bouche ! Je m'en vay eslargir ma ceinture; jamais vous ne vistes un tel gosier; si je montois comme j'avalle , j'aurois pieça detrosné Jupiter de sa place. Il faut donc convoquer vos parens aux nopces; vous avez Michaut Croupière, Flipo Leschaudé, Guillemin Tortu, Pierre L'éventé, Nicaise Fripesausse.
Piphagne. Ti oblivisseo Fritelin, corne ti et tutti ly altri.
Tabarin. Je les trouveray tantost; il n'en faut pas tant prier, afin que je puisse remplir mes boyaux. Il y a huict jours que je n'ay point excremento-pharmacopolé ; mon ventre en un besoin serviroit d'une vraye lanterne si on y mettoit une chandelle ; et puis je voudrois estre tout seul aux nopces : jamais vous ne vistes un tel escrimeur de dents.
Lucas et Francisquine.
Lucas.
Pauvre Lucas ! tu sens bien maintenant l'usufruict de tes desbauches.
Dés mon jeune temps je n'ay faict autre chose que hanter les cabarets et les tavernes ; maintenant on me poursuit de tous
222 Recueil des questions --
costez ; les sergens sont tousjours aux environs de ma porte ; je ne peux sortir de mon logis qu'on ne me guette au passage.
Francisquine. Mercy de ma vie, où allez vous ? N'avez vous point de honte de sortir ? Ne voyez vous pas que les sergens vous mettront la main sur le colet ?
Lucas. Les sergens sont dangereux , car ils sont pires que les diables : les diables ne tourmentent que l'âme, mais ceux-cy tourmentent l'âme et le corps.
Francisquine. Que ferions-nous si on vous menoit à la Conciergerie ou au Chastellet ? Il est impossible de vous arrester en une place.
Lucas. Quel bruit entends-je ? On frappe à la porte de derrière ; ce sont des sergens sans doute : me voila perdu ! Où me cacheray-je ?
Francisquine. Ne voila pas ce que j'ay tousjours dit? Quel remède maintenant ? car s'ils vous apperçoivent , nous sommes pris. Il faut se résoudre devant qu'ils arrivent icy. J'ay un sac en nostre chambre de devant, il vous faut mettre dedans ; on n'y prendra pas garde.
Francisquine enferme Lucas dans un sac.
Lucas. Ah! pauvre homme , je suis réduit à une fascheuse cadene.
Francisquine. Taisez vous, mercy de ma vie, qu'on ne vous entende d'aujourd'huy.
Fritelin, serviteur du capitaine Rodomont, entre.
1 Fritelin.
Adame, je suis très-ayse que je vous trouve en bonne disposition; voicy un poullet que je vous apporte de la part de mon maistre.
Lucas. Je serois volontiers content de sortir du sac pour en manger.
Francisquine. Il y a longtemps que ce capitaine me poursuit de mon des honneur : il faut que je luy joue d'un trait. Mon amy, vostre maistre se porte-il bien ? Vous m'apportez un indicible contentement de m'apporter de ses nouvelles. Mais quel bruit entends-je à la porte ? Ha ! mon amy, nous sommes perdus si on vous recognoist icy, je seray scandalisée ; je vous supplie de me faire ce bien d'entrer dans le sac.
Fritelin. Qui a-il, madame ? qui a-il ?
Francisquine. N'entendez-vous pas qu'on frappe à ceste porte ? Entrez , je vous supplie ; vous n'y serez pas long temps.
Fritelin entre dans le sac.
Francisquine (à part).
Francisquine.
Oilà mon affaire jouée ; je me veux
vanger de ces deux personnages icy ;
ide l'un, à cause qu'il est cause de ma
'ruine et qu'il a tout mangé mon bien;
de l'autre, à cause qu'il m'importune de m©n des-
224 Recueil des questions
honneur. De les jetter tous deux dans la rivière, ce seroit user d'une cruauté trop inhumaine; j'ayme mieux les laisser quelque temps en çeste posture pour voir ce qui en arrivera.
Tabarin entre.
Tabarin.
N fin, j'ay tant fait que nous ferons le banquet ; je n'eusse sceu au monde faire une meilleure rencontre. C'est maintenant la difficulté de dresser les préparatifs. Le sieur Piphagne s'est mis en frais : à cause des nopces , on luy a faict un nouveau brayer, il s'est frisé la moustache ; mais je crois que l'horloge ne marquera pas, car la pointe de Pesguille est bien usée, et les contrepoids sont bien bas. Il dit qu'il est gaillard et dispos ; mais, pour moy, je ne tiens pas qu'il soit de la nature des chats : on auroit beau luy frotter le dos devant que la queue luy dressast. Quoy que s'en soit, il ma donné vingt cinq escus pour aller donner ordre aux provisions de gueule. Il me faut premièrement avoir pour cinq escus de salade , pour cinq escus de sel , pour cinq escus de vinaigre, pour cinq escus de raves, et pour cinq escus de doux de girofle. Mais je n'ay ny pain , ny vin , ny viande ; il faut mieux faire mon calcul. J'auray pour cinq escus de pain, pour cinq escus de vin, pour cinq escus de salade (ce sont desja quinze escus) , pour cinq escus de champignons pour l'entrée de table, et pour cinq escus de tripes. Mais je n'ay point de
Tabariniques. 225
moustarde ; il faut que mon calcul ne soit pas juste. J'auray donc pour cinq escus de pieds de pourceaux pour l'entrée de table , pour cinq escus de cerises pour le second mets, pour cinq escus de confiture pour le troisiesme service, pour cinq escus de jambons et pour cinq escus d'andouilles pour le dessert : cela sera bon pour nostre maistre , car il en a grand besoin ; il a affaire avec une gueule oui assouviroit tout un régiment des Gardes si elle estoit seule. Il faut donc que je m'advance pour aller à la boucherie. Mais , à propos , je ne sçay pas le chemin ; il me le faut demander à Francisquine, que voicy. Ma commère, je vous prie de m'enseigner le chemin delà boucherie.
Francisquine. Si c'est pour achepter quelque viande, je vous en donneray à bon marché.
Tabarin. Est-ce chair fraische que vous avez ? car si les vers y sont , je craindray d'aller en Surie faire guerre au Sultan Soliman à la sueur de mon corps.
Francisquine. Ce sont deux pourceaux que voicy qu'on m'a amené ce jourd'huy.
Tabarin. A la vérité, ils en ont la forme; en voicy un qui a bon rable.
Francisquine. Vous n'avez qu'à convenir de prix avec moy, et je vous livreray ma marchandise : je vous baille le tout pour vingt escus.
Tabarin. Tenez donc, voila sur et tant moins de la somme. J'ayme mieux me descharger icy, je n'auray pas la peine d'aller à la boucherie ; à tout le moins nous ferons des boudins. Adieu donc, madame Francisquine ; je m'en vay quérir mes instrumens pour esgorger ces pourceaux. Tabarin . 1 . 1 j
226 Recueil des questions
Francisquine. Ce drolle icy sera tantost bien estonné quand il rencontrera Lucas et Fritelin dans le sac. Pour moy, je m'en vay regarder par la fenestre la fin de la tragédie.
Piphagne, Isabelle, Tabarin, Lucas, Fritelin. Piphagne.
Caro cor! cara fia ! Que veré dié Ii phi— losophi que l'amor é cieco, ne val niente, sto larro ! Il ma transperçao el cor de tes belessé , cara Isabella !
Isabelle. Deux cœurs joints d'une parfaitte amitié produisent de riches effects , sieur Piphagne, et de leur mariage ne peut résulter qu'une harmonieuse union qui apporte du contentement à l'un et à l'autre.
Piphagne. Intendeo, cara fia, veritaé ; mas voglio cognoscere si sto Tabarin a donna l'ordine requisiti aile nuptié.
Tabarin. Mon maistre , sans aller à la boucherie, j'ay trouvé en mon chemin, le plusàpropps du monde , deux porcs : voyez-vous comme ils sont grands! Puis que nous devons faire nopces, je suis d'advis de m'aller accommoder en boucher pour les esgorger.
Isabelle. C'est très-bien faict, Tabarin; il s'en va tard, il est temps de faire les préparatifs, car nous devons avoir bonne compagnie.
Tabarin retourne s'habiller en boucher.
Tabarin. Voicy mes armes, il faut que je m'en escrime. Apporte moi la lichefrite pour retenir le
Ta barin iques. 227
sang , affin que nous fassions force boudins ; c'est ce que demande nostre maistresse : elle ne fut jamais saoule de cervelas ny d'andouille.
Tabarin descouvre le sac, et, pensant voir un pourceau, trouve que c'est Lucas.
Piphagne. Oi mé ! quali miracole prodigio grande qui paroisse !
Lucas. Au meurtre ! on me veut esgorger ! Je suis Lucas, et non pas un pourceau.
Tabarin. Vade, sac à nois! Teste non pas de ma vie, voila un pourceau qui parle !
Fritelin. Soignez à moy, mes amis , je suis mort.
Tabarin. En voicy encor un qui est dans ce sac.
Isabelle. Hay ! hay ! voila pour me faire avorter et renverser toute la matière.
Tabarin. Prodige , messieurs ! prodige ! voila les pourceaux qui sautent. Je n'en demeureray pourtant point là ; il faut que je vous estrille : vous estes cause que je perds un bon souper.
Tous se battent.
argument de la seconde farce.
Ucas va en marchandise , donne sa fille en garde à Tabarin, laquelle l'envoyé vers le capitaine Rodomont. Ce capitaine donne une chaisne à Tabarin pour sa maistresse ; Tabarin le faut entrer dans un sac. Il veut garder la fidélité à son maistre. Lucas arrive de son voyage. Le Capitaine, enfermé dans le sac, pour iortir trouve une invention , qui
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est de persuader à Lucas qu'on Va mis en ce sac à cause qu'il ne vouloit se marier avec une vieille qui avoit cinquante mille escus. Lucas , comme les vieillards sont ordinairement avaricieux, demande la place du capitaine Rodomont, et s'enferme dans le sac. Tabarin et Isabelle viennent pour frotter le Capitaine , et, après l'avoir bien battu, trouvent que c'est Lucas, et demeurent bien estonnez.
SECONDE FARCE TABARINIQUE.
Lucas, Tabarin et Isabelle.
Lucas.
Ive l'amour et la vieillesse! Je fais tousjours estât d'un vieillard qui a la teste blanche , mais la queue verte.
Entre nousautres qui sommes marchans, il nous faut courir de grandes risques, avoir des correspondances en l'Orient et en l'Occident. Depuis peu de temps j'ay pris une resolution d'aller aux Indes ; il faut nécessairement que je parte : mes vaisseaux sont equippez, il n'y a plus qu'à faire voile. Pourveu que lèvent souffle bien à propos, le moulin tournera bien. Il n'y a qu'une chose qui me donne du tourment en la teste : j'ay une petite friquette au logis qui commence desjà à vouloir flairer le melon à la queue ; j'ay peur qu'elle ne marche sur quelque escorce de citron, et qu'elle n'entre dans un lieu infâme; et de fait, son honneur estant desja fendu , il ne faudroit pas tomber de trop haut pour le casser tout à fait. Elle a les talons bien courts ! Je la
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veux laisser en garde à mon serviteur Tabarin ; il est fidelle, il y prendra soigneusement garde. Je m'en vay l'appeler. Tabarin ! Tabarin !
Tabarin. Paix là , nostre asne dort , il n'a point encor mis de béguin. Que diable faut il ? Ha, ha, c'est donc vous, nostre maistre ? Excusez moy, nostre asne n'estoit point encor allé à la selle.
Lucas. Les asnes ne parlent que des asnes , et moy je te veux communiquer une affaire d'importance. J'ay résolu d'aller aux Indes pour trafiquer.
Tabarin. Quoy faire aux Indes ? Faut-il sortir de la ville de Paris ?
Lucas. 0 la grosse beste ! Les Indes sont esloignées d'icy d'un grandissime espace : il faut traverser les mers et passer l'Océan.
Tabarin. Vous embarquerez vous à Montmartre ?
Lucas. Qu'est-ce d'avoir affaire à des esprits si grossiers ! N'est-ce point sur l'eau qu'on s'embarque pour naviger sur la terre ?
Tabarin. Dame, vous le devez dire sans parler.
Lucas. Mais ce n'est point là où je me veux arrester : je te veux donner en garde ma petite Isabelle. Tusçais qu'elle est jeune : si le fierabras Rodomont vient pour la courtiser, tranche luy les deux jambes.
Tabarin. Il faudroit donc qu'il marchast du cul.
Lucas. Il n'importe , mais conserve luy son honneur.
Tabarin. Vous avez raison de me la recom-
2$o Recueil des questions
mander : elle commence à sentir l'avoine d'une lieue loing, par ma foy.
Lucas. Je la veux appeller et luy dire adieu. Isabelle, ma fille, venez parler à vostre père. 0 la voila, la petite friande !
Isabelle. Bon-jour, mon père.
Tabarin. Elle a les joints bien souples, elle fait bien la révérence.
Lucas. Ma fille, je vous veux dire adieu ; il faut resolumentqueje m'en aille. Au reste, gardés bien la maison, et fermez la porte de la casematte virginale sur tout. Pour mon regard, je veux aller trafiquer aux Indes : il est temps de songer à ma vieillesse.
Isabelle. Comment, mon père, vous me voulez donc ainsi quitter ? Comment sera-il possible que je vive en votre absence ?
Tabarin. O la vilaine! comme elle fait la pleureuse! Elle voudroit qu'il luy eust cousté la teste de son père, et que le reste du corps fust à S. Innocent.
Lucas. Tabarin, je te recommande ma maison et l'honneur de ma fille. Au reste, prends y garde, et laisse faire à moy seulement : je te donneray à mon retour un de mes anciens brayers et une paire de sabots.
Tabarin. Vous vous pouvez asseurer que vostre fille est en bonne main : je seray tousjours dessus ou auprès d'elle ; si elle ne tombe point de haut, jamais elle ne se cassera les jambes. Adieu donc, mon maistre.
TàBARINIQJJES. 2]\
Tabarin et Isabelle.
Isabelle.
lAintenant que mon père est sorty, je te voudrois bien communiquer un secret, Tabarin : c'est que je suis grandement esprise d'amour.
Tabarin. N'est-ce point de moy, ma maistresse ? Mort de ma vie, c'est un beau subjet.
Isabelle. Je voudrois que tu m'eusses fait un plaisir.
Tabarin. Tout à l'instant si vous voulez; couchez-vous là.
Isabelle. Et allez , vilain ! Estes-vous si impudent de me parler d'une chose si des-honneste ? Retirez-vous de ma compagnie. Croyez vous que ma puissance soit terminée d'un object si désagréable ? C'est une particulière affection que j'ay vouée au capitaine Rodomont. Je desirerois que vous luy eussiez porté cette bague.
Tabarin. Ah dame ! il me faut donc reserver mes pièces; s'il ne tient qu'à luy donner ceste bague , asseurez vous en sur la foy de Tabarin , et allez à la maison pour préparer ma soupe ; je ne manqueray point de luy donner.
Le capitaine Rodomont. Io ritourne di Holandia, di Flandria, Italia, Castilia, et som il mas valiente Capitanio que la terra produisi ; mas qualqua parte que la mea bravura m'a portado, li ochi de mea Isabella mi fato escorta, Isabella mas bella que Cipris, mas gratiosa que Minerva1.
i. Dans l'édition d<î Rouen, 1664, le changement de scèn*
n,2 Recueil des questions
Tabarin. Mon maistre m'a donné charge de garder le logis ; voicy sans doute quelque estafier de la Samaritaine qui veut escalader la muraille de ma maistresse et monter au donjon. Qui va là? Mort de ma vie, que demandez vous? Ne bougez de là.
Quid statis, quœ causa via, queisvc istis in armis ?
Le Capitaine. A qui, veillacon,à qui, cacoethei , et ti fasto parallello cum le capitaine Rodomonte.
Tabarin. Tout beau ! monsieur; regardez ce que vous faictes , car si vous me baillez un coup d'estoc , vous percerez le baril à la moustarde. Si le verre est une fois cassé , vous perdrez l'occasion d'y boire. J'ay charge de madame Isabelle de vous parler.
Le Capitaine. De mi hablar de la parte de mia Signora Isabella ? 0 felice nontio ! Comme seniommé?
Tabarin. Je me nomme Tabarin , monsieur.
Le Capitaine. Gagarin, mi caro !
Tabarin. Je vous prie, n'estropiez point mon nom : je m'appelle Tabarin. Vostre maistresse se recommande à vous. La pauvre fille est bien malheureuse : elle avoit une chaisne comme la vostre; en allant par la rue on luy a desrobée. (Il faut tascher d'avoir sa chaisne et la bague ; et
est mentionné ici par l'indication des personnages de Rodomont et de Tabarin. Cette innovation, sans être absolument nécessaire, eût mieux trouvé sa place avant le monologue du capitaine, qui arrive après la sortie d'Isabelle, quand Tabarin semble toujours être en scène.
Tabariniqjues. 235
puis Iuy jouer un tour dont il ne se doute point : je le feray entrer dans un sac, et le feray espouster par sa maistresse.)
Le Capitaine. Li voglio far presenti de la cathena, Tabarin.
Tabarin. Voila qui va très-bien ; mais vous sçavez que le monde parle à travers des actions d'autruy. C'est pourquoy, pour visiter madame Isabelle , il seroit très à propos qu'on ne vous apperceut point; c'est pourquoy je vous conseillerais de vous mettre dans le sac que voicy : je vous transporteray dans le logis sans aucun soupçon.
Le Capitaine. Bonna inventioné, Tabarin; monstre lou sacco , et volio intrar.
Tabarin met le Capitaine dans le sac sous P 'espérance de luy faire voir Isabelle,
Tabarin. Je suis tenu de servir mon maistre, et prendre soigneusement garde aux actions qui se brassent contre son honneur. Voicy un de ces coureurs d'Espagnols qui se dit capitaine , jaçoit qu'il soit tout seul en sa compagnie, lequel veut entrer dans le logis du sieur Lucas, et ravir l'honneur de sa fille. J'ay desja eu une bague et une chaisne, je veux maintenant bastonner ce drolle icy, et le faire estriller par Isabelle mesme. Il faut garder la fidélité à son maistre. Te voila maintenant enchaisné, capitaine Rodomont ! Tu crois posséder les faveurs de ta maistresse , mais je te veux bien monstrer qu'il ne se faut addresser en ce logis pour corrompre les filles d'honneur. Je m'en vay chercher cinq ou six crocheteurs auprès de la Samaritaine, afin de te mesurer les costes.
234 Recueil des questions
Le Capitaine. 0 infelice capitanio! Endiablados de Tabarin ! Larabie furiosa me transportado, le furie me tormenti ; som el mas desvergonsado capitan de totol'universo.
Lucas et le Capitaine.
Lucas.
Eureux voyage, heureux voyage! Je n'ay pas eu la peine d'aller aux Indes , et si j'ay faictun grand trafic. Je voudrois à ceste heure rencontrer un bon party et me marier; foy de Lucas Joffu, je relancerois bien l'ababaude.
Le capitaine Rodomont trouve invention de sortir du sac, faisant acroire a Lucas Joffu qu'on Va enfermé à cause qu'il ne se vouloit marier à une vieille qui avoit cinquante mille escus.
Lucas. Mais qu'est-ce que je remarque icy ? Voila quelque balle de marchandise, sans doute.
Le Capitaine. Mi faut hablar francese. Monsieur, je suis icy enfermé dans ce sac, à cause qu'on me veut marier à une vieille femme qui a cinquante mille escus ; mais elle est si laide que je ne l'ay point voulu prendre.
Lucas. Cinquante mille escus sont bons ; il ne faut pas regarder à la beauté. Si vous me voulez mettre envostre place, je prendrois bien ce marché là.
Lucas entre dans le sac, et le Capitaine s'en va , joyeux de n'avoir eu les coups de basions qui doivent tomber sur Lucas.
Lucas. Quand les parents viendront, je diray
Tab a ri nique s. 235
que je veux la vieille , et qu'on me conte les cinquante mille escus; ce sera double hasard que je rencontreray aujourd'huy.
Tabarin et Isabelle.
Tabarin.
L faut que je vous conte un plaisant trait. Comme vous m'avez envoyé chercher le capitaine Rodomont, j'ai rencontré un de ces coupeurs de bourses de la Samaritaine , lequel vouloit entrer dans le logis, sçachant bien que le maistre n'y est pas , et vous enlever. J'ay eu l'industrie de le faire entrer dans ce sac. C'est pourquoy je me suis armé de bastons et de houssines afin de le frotter de teste en pied.
Lucas. Voicy les parens qui viennent : il n'y a qu'à leur demander la vieille. Contez, parens, contez les cinquante mille escus.
Isabelle. Vrayement, nous te les conterons, et en belle monnoye : frappons, frappons !
Lucas est battu et recogneu. Tabarin est bien estonné , Isabelle encore plus. Le Capitaine arrive , oui termine le différend, et puis on tire le rideau : la farce est jouée.