‹ uvres complètes de TabarinChapitre 54 sur 123 · Livre VII · texte numérisé non relu

Livre VII

Comme Tabarin descend aux enfers1 .

Es poètes qui , marchans sous les estendarts de Cupidon , ont autresfois discouru de la fortune des amoureux, ^É£â nous ont tousjours représenté l'amertume avec la douceur, et la tristesse avec la joye. Qui ne sçait l'histoire de Pyramus et Thysbé , qu'une nuict envoya tous deux dans le Tenare , lorsqu'une amour réciproque les alloit mettre au jour de leurs plaisirs ? Je ne sçaurois que je ne maudisse les variables effets de cet aveugle dieu, qui tyrannise si cruellement ceux qui d'eux mesmes se sont offerts au joug de son heureuse servitude.

Il m'ennuye de vous déduire tant de prodigieuses délibérations que plusieurs amants et amantes ont mis à effect pour se délivrer du

1. Ce chapitre du Rodomont est tout autre chose que la relation intitulée La Descente de Tabarin aux enfers..., 1621, publiée séparément. Voyez ci-après, t. 2, les pièces relatives à Tabarin.

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labyrinthe où leur folle erreur les avoit conduits. Myrrha, esperduement amoureuse de son père Cyniras, s'estoit pendue, si ce n'eust esté que sa nourrice, arrivant à poinct à ce dessein, luy couppa le licol qui l'alloit estrangler ; encor a-elle esté métamorphosée en arbre qui a retins son nom. Vous sçavez comme ce bastard de Cypris se vangea d'Apollcn. Bref, si c'estoit la matière de nostre discours, je vous representerois les prodigieuses fins de tant d'amoureux qui ont fourny de suject à beaucoup de poètes. Rodomont ny Isabelle n'ont point esté inquiétez à comparaison d'eux des fallaces de cet avorton , ains paisiblement ont passé tout le cours de leurs vies sans estre attaquez des orages de l'adverse fortune, et après ont esté ensevelis en un mesme tombeau, où leurs corps , tandis qu'ils y estoient entiers , sembloient renouveller leurs anciennes mignardises. Leurs âmes, aux champs Elisiens, sous l'ombrage de quelque ormeau , s'entretiennent encore de leur félicité passée. Mais n'oy-je pas dans les enfers Tabarin,qui se plaint par ses cris que l'on l'a envoyé tout vif aux enfers , et cherche par tout l'Erebe son maistre , pour se vanger de luy ; mais le chemin luy est clos, car ils sont aux champs Elisiens, où il n'est permis d'entrer qu'à ceux qui le méritent. Tabarin ayant esté surpris auprès du tonneau de vin , estendu à terre et baignant dans ceste liqueur, estimé pour mort, fut jette tout habillé dans une fosse qui estoit si creuse, que le fonds servoit de voûte à Pluton. Luy, qui estoit pesant et massif, estant un peu rassis , et se trouvant si près du royaume des taupes, commence à se remuer de telle sorte,

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qu'ayant crevé ce qui le soustenoit , il donne jour aux enfers , et chet devant le throsne de Jupiter Stygien. Pluton, espouvanté d'un tel animal , saute du haut en bas de son siège , et se sauve à travers des ténèbres. Tabarin, voyant le throsne despourveu de seigneur, y sied fort bien ses grosses fesses , et donne sortie à ces sententieuses paroles : Pluton , Proserpine , ^Eaque , Rhadamanthe , Minos , Furies, Mégère, Tisyphone , Alecton , Parques , Clotho , Lachesis , Atropos, venez tous icy me rendre hommage; je suis maintenant vostre roy. C'est la raison qu'un qui vient en ceste mort vif triomphe de la mort. Quoy ! vous tardez à venir ? Damnez qui estes tourmentez des supplices que méritent vos crimes , je veux que vous ayez relasche ce jourd'huy, auquel mon royaume sera estably en ce bas manoir. La terre a assez tremblé au seul renom de Tabarin; il faut que tout l'enfer et les horreurs mesmes redoutent ma puissance. Où estu donc , Pluton ? Donne moy les clefs de ton empire. Ce disant, il laisse le siège, et de son hurlement fend les nuages espois du Cocite. Ce fut Sisyphe qui l'apperceut le premier, et qui quitta sa pierre aussi tost qu'il luy apparut. Poursuyvant, il rencontra les Danaïdes, qui, de peur, laissèrent aller leurs vaisseaux dans l'eau et prirent la fuitte. En fin, de toutes les horreurs qu'il y a en enfer, Tisyphone seule le vainquit , pource que voyant cette déesse de la famine, il la fuit, tellement que Pluton, pour se préserver contre luy , se garnit d'icelle comme d'un bouclier, pour donner cependant ordre à ses affaires. Tabarin s'amuse d'un costé à chercher l'entrée

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des champs Elisiens ; d'autre costé le roy des enfers assemble une armée la plus horrible et la plus difforme qui s'est jamais rencontrée, qui n'a que pour bouclier la mort, et pour espée les tourments et les supplices. Gias et Encelade estoient conducteurs de ceste compagnie. Les trois furies par après, Tisyphone au milieu, comme la famine, afin qu'elle se peust faire paroistre entre Gias et Encelade. Achille et Hector suivoient après Patrocle et Deiphobe. Et ainsi ceste armée stygiale marchoit en rang pour aller à l'encontre de Tabarin,qui, après avoir souffert mille coups, eut recours à ses postures et grimasses, dont il s'escrima si bien contre ceste multitude , qu'en peu de temps il l'eut reduitte sous son pouvoir. Il lie tous ses ennemis si estroittement qu'ils luy crièrent tous mercy. Tabarin leur proposa cette question : « Si vous me laissez roy de ces lieux (troupe abominable) , dit-il , je vous délivrera)' tous de l'esclavage où vous estes réduits. Toy , Pluton , rends-moy ton sceptre et t'en va au ciel. Pluton luy obeyt,et, n'osant dire mot, s'en alloit avec sa chère Proserpine plaindre à Jupiter et emprunter du secours. Mais comme il y alloit, il rencontra Charon,àqui il conta sa perte, et ainsi désolez prennent le chemin de Thèbes , menans avec eux le chien Cerbère. Rodomont, qui estoitdecedé, venant à la barque du nautonnier Charon , fit rencontre de ces quatre, à sçavoir de Pluton, Proserpine, Charon et le chien Cerbère, et s'enquesta s'il y avoit moyen de passer le fleuve ; auxquels Charon respondit qu'il n'y avoit moyen , qu'ils s'en retournassent au monde jusques à tant que Jupiter leur eust fait

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raison d'un diable qui estoit descendu vif aux enfers par un lieu tout autre que l'accoustumé. Rodomont, plus estonné qu'il ne fut onc, regardant sa femme qui le suyvoit de près, luy dit en voix triste : « Je voy bien , Isabelle , que parmy nostre mort nous en attendons une autre. Mais encore, dit Rodomont à Pluton , quel est ce personnage qui possède maintenant vostre royaume? — C'est le plus laid monstre qui se vid jamais .» Rodomont, après la description faite, se douta que c'estoit Tabarin, et répliqua à ces divinitez qu'ils ne se souciassent aucunement , et qu'il se promettoit de leur rendre entre les mains l'empire noir. Pluton se fascha, et luy dit que s'il se vouloit ainsi gaber de luy, qu'il auroit mesme supplice que Promethée. « Non , ce dit Rodomont, ce n'est point par mocquerie ; suivez moy. — Allons, réplique Pluton,

Una salus victis nullam sperare salutem.

Comme ils eurent passé le fleuve, ils cherchent le chemin qui les menoit le plus tost au siège de Tabarin. Approchans près du throsne, ils apperçoivent le posteau de Proserpine tout changé , où ces vers estoient escrits en gros caractères ' ; quatre esprits estoient à la garde de ceste escriture, dont l'un estoit Promethée, l'autre Sisyphe, Ixion et Tantale, qui, pour la diminution de leurs supplices, estoient résolus de conserver ceste loy ; car le fils de Japete ne sentoit point les renaissans tourmens qui estoient tousjours auparavant

1 . Il y a ici une lacune qui existe dans toutes les éditions consultées.

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hostes de sa poictrine. Sisyphe reposoit , car il estimoit ce labeur dix mille fois plus doux que celuy de sa pierre. Ixion trouvoit plus agréable les tours de ce posteau que de sa roue , et Tantale n'apperçoit point au milieu des eaux son mal-heur.

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