‹ Œuvres complètes de Thomas, de l'Académie française;Chapitre 92 sur 100 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

De Thémiste, orateur de Constantinople, et des panégyrique^ qu'il composa en l'honneur de six empereurs.

X RESQUE tous les écrivaios d'un pays et d'un Mècle , poètes, orateurs, philosophes même, sont entraînés et formés par ce qui les entoure. La nature, dans chaque époque, imprime, pour ainsi dire , le même cachet à toutes les âmes. Les mêmes objets leur communiquent les mêmes idées, et souvent la même manière de les ren-« (Ire. Tous se rassemblent. Des milliers d'hommef« ne forment qu'un seul homme. Cependant, pour rompre cette ennuyeuse' et vile uniformité , il paraît quelquefois, sur la terre, des êtres uni-« ques et qui ne tiennent à rien. En bien, en mal , ils ont un caractère ; ils sont enx. Us pas-» sent à travers leur siècle , sans rien emprunter de sa couleur. Jetés hors des routes communes, la postérité les distingue de loin , comme ces arbres solitaires qui s'élèvent avec vigueur dans un espace désert. L'homme qui étudie la nature et l'observe « cherche, dans le mouvement général , ce qui leur a donné un mouvement par-*

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ticulier, et ne le trouve pas. Tels, dans leur siècle et leur pays, ont été , parmi les historiens, Tacite; parmi les moralistes, Montaigne; parmi les philosophes, Bacon; paraù les poètes, Corneille ; et , à la fin du règne de Louis XIY, ce Fontenelle, dont le genre d'esprit, qui n'était qu à lui , a été si critiqué et si loué pendant quatre-vingts ans. Tel enfin parut, dans Constantioople, un orateur, que six emptreora honorèrent successivement; qui, panégyriste, ne parla jamais que pour dire aux princes les vé- . rites les plus nobles ; à qui l'admiration âeva des statues, sans que l'envie même Qsâtnmrmurer ; et qui , malgré ses imperfeaious et ses défauts , eut un caractère fort supérieur à ïesfxfii général de son temps : c'est le philosophe Thémiste. Son père , philosophe lui-même, TenToya (le bonne heure dans un petit pays situé auprès du Pont*£uxin. C*est là que, sous un naître habile , il étudia la philosophie et l'éloquence. Ainsi , c'est au pied du Caucase » et dans Fancienne patrie de Médée, que se forma l'orateur qui devait un jour étonner la Grèce. On voit que les arts ont habité presque tous les climats. Tout change. Ce pays , qui fait partie de U Géorgie , et qui instruisait autrefois des philosophes, n'est plus célèbre aujourd'hui, que par la beauté de ses femmes , qu'il envoie aux sérails

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de Constanfinople et d'Ispahan. Thémiste , encore jeune , composa des commentaires sur les ouvrages du précepteur d'Alexandre. Il parut grand , même en travaillant sur les idées d'un autre. Sa réputation se répandit bientôt dans VAste, et de l'Asie à Rome. Il £at quelque temps dans cette ville, qu'il étonna. On voulut l'y fixer; mais Rome n'était plus que la seconde ville du monde. Il retoiurna à Byzance. lies philosophes voyageaient pour venir l'entendre ; les princes étaient curieux de le voir; et les oracles, dans les temples, lui rendaient les mêmes hom^ mages. qu'aux rois: ils daignaient parler de lui. Quand les talents sont parvenus à un certain degré de célébrité , on peut bien s'avilir en les persécutant ; mais il n'y a plus de mérite à les protéger. Le prince est , poiu* ainsi dire , forcé par son siècle ; la voix publique lui sert de loi; d'ailleurs il s'honore lui*méme, et alors il n'y a presque que de l'orgij^l à être juste. Ainsi Con«stance, quoique féroce et sans génie, éleva Thé* miste au rang de sénateur. La lettre qu'il écrivit au sénat, est le plus beau monument de ce règne. « Un bienfait, dit-il, accordé à l'honv- « me vertueux, est un bienfait pour l'État. In- (c stroit de la grande réputation du philosophe a Thémiste, j'ai cru qu'il était digne de Femra pereur et de vous de récompenser sa vertu ,

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c( en l'admettant dans ce Conseil auguste : et je tf n*ai pas voulu seulement honorer Thémiste , a j'ai voulu aussi honorer le sénat , que j'ai cru tf digne de posséder un si grand homme. Vous « lui communiquerez de votre dignité , et il ff répandra sur vous une partie de son éclat. »

Peu de temps après, Constance lui fit élever une statue de bronze. Julien le fit préfet de Constantinople. Yalens voulut presque toujours l'avoir à sa cour, et se fit même accompagner par lui dans ses guerres contre les barhires. Gratien et Théodose le comblèrent de faveurs; et ce dernier, prêt à partir pouf l'Occident, lui confia son fila^ en le priant de vouloir bien lui donner des leçons de sagesse et de grandeur.

Tels étaient encore dans ces siècles, qui pourtant ne sont pas l'époque la plus brillante dans rhistoire de l'esprit humain , le respect et l'enthousiasme des princes pour les vrais philosophes. Il s'en faut beaucoup que tiotre Montesquieu , dont le nom est aujourd'hui si cher a TËurope entière , et qui influe sur la législation, de Londres à Pétersbourg, ait reçu, de son vivant , la vingtième partie de ces honneurs.

Nous n'avons presque rien aujourd'hui des ouvrages philosophiques de Thémiste ; tûsis il nous reste une grande partie de ses harangues, ou panégyriques de princçs. Ils sont au nombre

SUR LFS ÉLOGES. aSj

de vingt. Il a donné à ce genre d'ouvrages un ton plein de dignité et de force, et qu'il n'avait point du tout avant lui. Je vais tâcher de faire connaître ces discours, beaucoup moins connus qu'ils ne méritent de l'être. Je choisirai dans tous les idées éparses sur les philosophes et sur les princes; car ce sont les deux objets dont il s'occupe sans cesse.

L'orateur cherche d'abord dans la divinité le

modèle du prince. Il trouve que le principal

caractère de Dieu est la bonté. « Ce n'est que

a par intervalles et rarement , dit-il , que Dieu

(c lance le tonnere ; mais c'est tous les jours , et

c( sur le monde entier, qu'il «verse sa lumière.

i< On ne peut donc lui ressembler sans être bien-

a faisant. Croit-on, dit-il à Yalentiuien et à Va-

a lens , croit-on que ce soit en montant à cheval

i< avec grâce , et en maniant les. armes avec

a adresse , qu'un prince puisse imiter cet Être

if sublime ? Ce n'est pas même par le courage ,

« par la patience, par la force; ce n'est pas

(( même par le mépris des voluptés ; aucune

t( de ces vertus de l'homme ne convient à

a Dieu : ces vertus tiennent à des faiblesses. Ce

c( qui nous élève, avilirait ce grand Etre. Mais

a ce qu'il y a de céleste et de divin , c'est d'a-

« voir entre ses mains le bonheur des hommes,

u et de fiiire ce bonheur. Princes, s'il nous arrive

'ijS KSSAI

f( lie vous (louuer le nom de cUeu , c est pour « vous faire souvenir de ce que vous de^vez être.

« Je ris , dit Torateur , quand je pense à ce ce tyran qui, voulant persuader qu'il était dieu, « se faisait élever des statues et des temples; et ff Tinsensé ne pensait pas même à faire du bien K aux hommes. Si le prince veut un culte , au « lieu de se faire consacrer ime statue d'or ou « de bronze ^ur un autel, qu'il fasse lui-même u de son ame et le temple et l'autel , et , pour (f ainsi dire , le simulacre saint de la divioif é ; « nous l'adorerons alors. Pour ressembler àDieu , a il ne suffit pas d'usiu*per ses honneurs , il Êiut (ç l'imiter.

a Le prince qui aime les hommes , dit4l ailtt leurs , aura toutes les vertus ;, il domptera sur- «c tout la colère , mal sans bornes dans un pouvoir « qui n'en a pas.

« Les tyrans, les pestes et les tremblements de « terre , sont faits pour détruire les hommes ; d les princes, pour les conserver.

a J'ai perdu un jour, disait Titus, car je n'ai (C fait aujourd'hui de bien à personne. Que ditesce vous , prince , s'écrie l'orateur ! non , le jour « où vous avez dit une parole qui doit être la « leçon éternelle des rois , ne peut être un jour <c perdu. Jamais vous n'avez été plus grand , ni ce plus utile à la terre.

SUR LKS KLOGKS. aSq

ce De ce sentiment d'humanité naît , dans le a prince, ie devoir d'adoucir la sérérité de la loi; V car le juge rigide condamne souvent celui que a la loi absoudrait , si elle pouvait prononcer : « le juge alors est esclave. Il décide d'après les « mots et la lettre , exerçant , pour ainsi dire , « une injustice juste. Il n'en est pas de même a du prince : il est la loi qui parle et qui respire , « et non pas cette loi pmette et sourde repré- « sentée par des caractères immobiles. Aussi / a dit-il à Théodose , nous étions accotituroés à « voir l'or retourner du trésor public à ceux à tf qui on 1 avait injustement enlevé ; mais nous « venons de voir plus : nous avons vu des homcf mes menés par la loi aux portes de la mort , « ramenés à la vie par le prince; car, de tous nos tf empereurs , tu es celui. qui respecte le plus la « loi ; mais tu sais que, par respect pour la loi K même, il faut quelquefois s'en écarter. »

Et, dans le même discours, faisant allusion à la fable célèbre des deux tonneaux d'Homère : « Sous ton empire , nous connaissons le tonneau «du bien , d'où s'épanchent la félicité, la rite chesse et la vie. Il est près du trône , et ta main (f y puise sans cesse : mais nous ne voyons point « celui des gémissements, des larmes et du sang: « il n'y en a point d'où se verse la terreur ; ou , « si ce tonneau fatal existe, il est fermé de toutes

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« parts. L'espérance est sortie, et vole sur Tem- <( pire , les maux sont enchaînés. »

On sait qu'au commeDcement du règne de Valens , Procope se révolta , et prit la pourpre. Il se prétendait de la famille des Coustantins ; mais ce droit n'était rien sans la victoire ; il fiit vaincu. Valens , qui d'abord avait été lâche, fut ensuite cruel ; c'est l'ordinaire. U fit couler le sang des ennemis, avec cette fureur que les ' caractères atroces nomment justice ; l'orateur , en le louant d'une humanité qu'il n'avait pas , tâche au moins de lui inspirer les sentiments qu'il devait avoir. Dans un discours tout entier, il lui parle de clémence. « Avant Socrate , on « disait : Faisons du bien à qui nous aime, et du « Uial à qui nous hait. Socrate a changé ce pré- « cepte, et a dit : Faisons du bien à nos amis , et « ne faisons point de mal à nos ennemis. ^ Il rapporte l'exemple de tous les grands hommes qui ont pardonné, ou à des ennemis, ou à des assassins , ou à des ingrats. Il vante ce pouvoir magique qu'ont les princes , de changer les âmes par leurs bienfaits. « Il ne tient qu'à eux , dit-il, de « déraciner la hairie et d'apprivoiser la fureur. »

Dans un autre discours adressé au même prince, après la cinquième année de son règne, on trouve un long morceau sur les finances ; il respire cette philosophie pleine d'humanité , qui

devrait être celle de tous les rois. « On ne peut

M être hnmain , dit l'orateur , sans être libéral ;

« mais la libéralité du prince ne consiste pas à

M donner beaucoup ; il ne peut pas donner aux

<i uns, sans accabler les autres. Celui qui est

« si magnifique , n'est pas loin d'être injuste ;

« il prive des millieirs de pauvres du nécessaire,

« pour enrichir des riches, c'est-à-dire, pour

« verser quelques gouttes inutiles dans des fleu-

« ves. Le prince donne d'autant plus , qu'il

« exige moins. » Et , s'adressant à son empereur :

9 Avant toi, dit-il, les charges publiques aug-

« mentaient tous les ans ; chaque année ajoutait

« au poids de l'année qui avait précédé. C'est

(c toi , prince , qui as arrêté cette maladie de

« l'État. Sais-tu pourquoi tu as mis cet ordre

« dans les finances de l'empire? c'est que tu avais

« gouverné ta maison avant de gouverner le

ce monde. Tu n'as pas besoin d'apprendre d'un

« autre ce qu'il en coûte de sueurs et de peines

« an laboureur ; tu connais la hardiesse de i'ex-

« acteur, l'adresse du commis, l'avarice du sol-

« dat. Instruit de ces détails, tu es monté sur le

« trône; c'est pourquoi, comme si ce vaste em-

« pire n'était qu'une famille, tu vois d'un coup

<( d'oeil quels sont tes revenus , quelles sont tes

« dépenses , ce qui manque , ce qui reste ; les

« opérations qui sont faciles , celles qui ne le

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f sont pas. Seul de tous les princes , tu n'as pas « mis ceux qui manient les deniers de FÉtat «c au-dessus de ceux qui le défendent. Celui qui « préside aux finances ne marche pas avec plus « de pompe que celui qui commande les armées. « Chargés de l'emploi d'Aristide , ils sont forcés « d'avoir sa justice. Ton oeil perçant sait décou* <c vrir et rendre inutiles les profondeurs de cet c( art funeste et caché. . . . Non , désormais je oe « craindrai pas les ennemis domestiques plus « que les barbares mêmes. Je ne verrai plus la « moisson enlevée de dessus les sillons, ^vant « même qu'elle entre chez le laboureur. D'imce pitoyables créanciers ne veilleront plus sur les ce travaux du vendangeur, et l'habitant des « champs ne passera plus un hiver triste et dé- « sole auprès de ses greniers déserts. C'est alors « que je jouirai de la proie enlevée sur les bar- « bares, quand le ravisseur domestique ne vien- « dra plus faire sa proie de mon bien. Prince , tf continue l'orateur, ma voix, dans ce moment, tt représente la voix du monde entier. Tu nous « as remis une partie des tributs , et , poiu: dé- «c dommagement, nous te rendons un tribut de « reconnaissance et de tendresse ; c'est le plus « digne du prince. Au lieu des moissons et des ce fruits de la terre qu'on nous arrachait , reçois ce des fruits qui ne se flétriront pas: ce sont

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« ceux de la gloire ; c'est elle qui sans cesse reti nouvelle l'empire d'Auguste , qui empêche « Trajan de vieillir , qui tous les jours ressuscite « Afarc-Âurèle. Crois- tu, malgré leurs victoires, « que leurs noms fussent aussi célèbres , si , « terribles aux barbares , ils n'eussent été bieu- « faisants envers leurs sujets ? etc. »

I/orateur veut étendre ce sentiment d'humanité dans le prince, des sujets de l'État, aux ennemis mêmes de l'État. « Celui , dit*il à Va- « lens , qui dans la guerre poursuit avec achar- M neinent, et veut détruire, ne se montre que « le roi d'une nation ; celui qui , après avoir « vaincu, pardonne, se montre le père et le ce souverain de tous les hommes. Cyrus n'aimait (( que les Perses; Auguste, les Romains; Alexanc( dre, les Grecs; aucun n'aimait les hommes, M aucun n'était vraiment roi. Pour l'être, il faut, (c comme Dieu , n'exclure ni aucun peuple , ni « aucun homme de sa providence^ »

Yalens irrité refusait la paix aux barbares ; c'est le philosophe qui fléchit l'empweur: l'éloquence donna la paix au monde. « Je fis voir « au prince, dit l'orateur, que c'est en sauvant « et noii en égorgeant les hommes , que l'on « ressemble aux dieux. Quand on a remporté la « victoire sur des lious , des léopards et des V ligres , on compte tous ceux dont on a fait

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« couler le sang dans les forêts : quand on a « vaincu des hommes^ il faut compter tous ceux « qu'on a sauvés ; encore n extermine-t-on pas « enlièrement les bétes féroces , on en laisse « subsister la race dans les déserts ; et une na- « tion d'hommes ( qu'on les appelle barbares, « ils n'en sont pas moins des hommes), une na- « tion tout entière , soumise et tremblante à « ses pieds , il eût donc fallu l'extemiiner et la « détruire? non. J'admire et j'appelle grand celui « qui la conserve. Le destructeur de Carthage « fut nommé l'Africain. Un autre s'appela Macé- « donien, parce qu'il avait fait de la Macédoine « un vaste désert; mais toi , prince , je veux que « tu tires ton nom de la nation que tu as sau- « vée; ainsi nous nommons les dieux, des pays « qu'ils protègent. »

Outre l'humanité et la clémence qui sont les premiers devoirs , l'orateur parcourt toutes les autres qualités du prince. Il dit à Constance : « L'athlète des jeux olympiques, jaloux de vain- « cre, et veillant sur lui-même, s'interdit tous les « plaisirs qui pourraient l'énerver ; et le prince * qui est, pour ainsi dire, l'athlète de l'uni- « vers , ira-t-il se livrer à de lâches voluptés?. 11 félicite Valens de ce qu'U veut s'instruire. « Puisque tu as ce désir, lui dit-il, si les hom- « mes ne sont heureux, ce sera li faute de ceux

SUR LES ÉLOGES. a6ll

« OHr n'useront pas de ton ame pour tout ce (c qui est honnête et grand. »

Il exhorte cet empereur à ne négliger aucun (les soins du gouvernement. « Il y a eu, lui ditce il , des princes qui prenaient grand soin de « leur chevelure, mais qui ne comptaient pour « rien des villes entières tombées en ruine. Us « s'occupaient de leur parure , et ils négligeaient « l'univers; peut-être même avaient-ils grand « soin de choisir leurs chevaux , mais point du a tout les hommes qu'ils destinaient aux places ; « et, tandis qu'aux jeux du cirque ils n'auraient « pu souffrir de voir des cochers conduire un (c char, ils abandonnaient à des hommes sans « choix les rênes de Tempire et la conduite des « nations. On brise une statue, on efface un (C tableau qui ne ressemble point à son modèle : « le prince sera-t-il donc moins attentif à ceux « dont le devoir est de le représenter auprès des « peuples ? »

« L'influence de la vertu du prince , dit-il à « Théodose , ne se borne point à la terre. Marc- « xiurèle, voyant son armée prête à périr par la « soif, leva ses mains au ciel : O Dieu , dit-il , « je lève vers toi , qui donnes la vie , cette main « qui ne l'a jamais ôtée à personne. Dieu l'en- « tendit , et sauva son année. »

Nous avons déjà vu que Valens était cruel ;

et comme tous les hommes il porta sou caractèrr clans la religion. Trompé par les Ariens , il persécuta les catholiques avec fureur. On dit qu'un jour ayant reçu une députation de quatre-vingts prjètrès qui venaient pour le fléchir , il les fil embarquer tous ensemble , et ordonna qu on mit le feu au vaisseau, quand ils seraient en pleine mer. Un homme éloquent adoucit les fureurs de ce tigre. Thémiste osa parler de douceur à un £ainatique , et d'humanité à un bar* bare; et, ce qui est plus étonnant, il réussit. La persécution cessa; et cet empereur assassin, ce barbare incendiaire , ce chrétien persécuteur cl autres chrétiens , publia un édit , par lequel il défendait qu'on employât désormais ni autorité, ni menaces pour faire changer personne de religion. Nous n'avons plus le discours de Thémiste, maïs il nous reste celui où il féKcûte Tempereur de son changement : c'est l'ouvrage à la fois de l'éloquence et de la raison.

Ainsi cet homme vertueux parlait aux princes, sous [Prétexte de les louer. Il avait donc raison de dire à Constance : « Pour la première fois, o ce empereur , tu vas entendre un orateur libre a et vrai , même en te louant , un orateiur qui « ne dira pas un mot dont son front ait à rou- « gir; » et' plus bas : a Je vous atteste tous, ô fl vous qui marchez clans la même carrière que

SUK LES ÉLOGES. 267

a moi ! si vous vous apercevez que je vous trom- «< pe, si le moindre mensonge se mêle à mes « paroles , élevez tous votre voix contre un lâche « orateur; repoussez-moi, chassez-moi dusanc- « tuaire de la sagesse , et ne permettez plus à <r celui qui Toutrage, d'oser en donner des leçons; « maisilii toutes les fois que je louerai , je dis la « vérité , ne regardez pas comme une vile £lat« <i terie ce qui est un juste éloge. L'éloge est un (t tribut qu'on paie à la vertu. »

Dans im de ses derniers discours à Théodose , il s'interrompt tout à coup : « Tu vois, prince , « lui dit-il , que je ne suis pas venu ici pour te c( flatter: conviendrait-il à un philosophe en tt cheveux blancs , qui a familièrement vécu avec « tattt d'empereurs , aujourd'hui que le plus hutf main de tous est sur le trône , de mendier sa « faveur par des bassesses ? quand la liberté est « la moins dangereuse, irais-je choisir ce temps- « là pour me déshonorer par des mensonges ? »

On sent bien qu*il devait parler des connaissances et des lettres avec dignité; il fait voir qu'elles ont été chères à tous les princes qui ont été grands; il cite Âristote comblé de bienfaits par Philippe , Xénocrate par Alexandre , Aréus par Auguste , Dion par Trajan ^ Sextus par Marc- Aurèle: « Tu imites ces grands hommes, dit-il ^ l\ un empereur, la philosophie et les lettres

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ce marchent partout avec toi; elles te suivenr «( dans les camps ; par toi elles sont respectées c( non-seulement du Grec et du Romain , mais (c du barbare même ; le Scythe épouvanté qui ce est venu implorer ta clémence, a vu la philoce Sophie près de toi , balançant le sort des pence pies, et décidant des trêves , de la paix ^le tu (( accordes aux nations. Voyez les statues de a bronze élevées dans ces murs à la sagesse , les ce privilèges qui lui sont accordés dans les villes, ce les honneurs prodigués à ceux qui en sont ditt gnes. La sagesse est la seule qui répande encore <x plus d'éclat sur ceux qui l'honorent , que sur ce ceux qui sont honorés ; car admirer la vertu et dans les autres, c'est déjà une preuve de vertu. 9

« O mes amis! dit-il ailleurs, pardonnez-moi, « si le désir que l'empereur témoigne de m'en- 'c tendre, m'inspire peut-être un noble orgueil; ce il se lasse de vaincre , mais il ne peut se lasser « d'entendre le langage de la vérité , et il perce mettra plutôt au guerrier de cesser de comee battre , qu'au philosophe de se taire. »

Dans un discours à Théodose , il rappelle le jour où cet empereur , prêt à partir pour l'Occident, lui confia son fils en présence du sénat et du peuple. Dans ce moment , l'orateur se peint vieux, accablé d'infirmités et de faiblesse^ courbé sous le poids des ans , mais ranimatU ses forces

SUR LKS ÉLOGKS. 26t)

languissantes, pour former ce prince destiné à commander un jour au monde : « Viens mon ((fils, dit-il, viens sur les genoux d'un faible (( vieillard , recevoir les leçons que la sagesse (c destine aux princes; ce sont celles que reçurent « Antonin , Numa , Marc-Aurèie et Titus. A ma « voix se joindront , pour te former, celle de « Platon et celle du précepteur d'Alexandre ; à « Técole des sages , deviens le bienfaiteur ' du « monde. »

Je finirai cet extrait, déjà peut-être trop long, en citant encore un morceau où. Thémiste im* plore la grâce d'un philosophe, dont le crime était d'avoir été le favori de Julien; il ne le nomme pas, mais c'était probablement Maxime.

En effet , Maxime avait eu trop de pouvoir , |)our qu'on ne l'accusât point d'en avoir abusé. Yalens, qui ne manqua jamais une occasion d'être cruel, sous prétexte d'être juste, l'avait fait traîner dans les prisons, où il souffrit tous les tourments que notre justice barbare ne compte pour rieu, parce que ces tourments ne sont point la mort. Dans le même temps, Procope se révolta; bientôt maître de Coiistantinople et de presque tout l'Orient, il offrit au philosophe dans les fers, sa liberté, ses biens et des honneurs, s'il voulait se déclarer pour lui : le philosophe refusa; Thémiste ne manqua pas de faire valoir

a^O ESSAI

k Fenipereiir ces reftis généreux^, il le compare à Socrate : uCk)D(lainné, dépouillé de sesbiem. « accablé sous les chaînes, on ne Ta pas même « entendu se plaindre ; que dis-je ! il a dédai- « gné, dans cet état , les bienfaits de lusurpalair a qui voulait le protéger. La colère de son prince « lut a paru préférable à Thutnanité d'un rë)elle; « et , pouvant être hetireux et libre en détenant c< coupable , il a mieux aimé rester vertueux et « attendre la mort. Prince , s'écrie roraleiir , c( puisqu'il a rejeté la clémence du tyran, il a « droit à la tienne. » Il l'invite à conserrer les semences et les restes épars des connaissances et des lettres : « Ce sont elles qui font la gloire « d'un siècle et d'un empire; c'est donc à elles « qu'il faut confier le souvenir immortel de ton « nom. » Alors il lui fait observer que, tant quil y aura des hommes sur la lerre , il y en aura qui cultiveront la philosophie et les arts; ce sont eux qui font la renommée : ils se transmettait de siècle en siècle les noms de leurs bienfaiteurs, et ces noms sont immortels comme leur reconnaissance.

En effet, on peut dire, d après roraleurgrec, que la philosophie et les lettres ne meurent pas- Cette espèce d'activité , qui porte les hommes a connaître et à s'instruire , subsistera loujourf malgré les fureurs politiques, malgré l'ignorance

SUR LES ELOGES. îi^ f

intéressée et puissante : c'est un mouvement imprimé par la nature , et que rien ne peut arrêter. Toujours rhistoire jugera les peuples et les princes; toujours la vérité éloquente et sage parlera aux hommes de leurs devoirs, et affermira les âmes nobles , en faisant rougir celles qui ne le sont pas. Les malheurs des guerres , les grandes révolutions peuvent retarder les progrès des lettres, sans les anéantir; ce ne sont que des secousses qui les transportent ailleurs , comme ces germes de plantes que les orages enlèvent , et qu'ils vont disperser sur les champs éloignés , où elles se reproduisent. Constantinople a passé sous la domination des Turcs, et Thémiste, qui écrivait, il y a quatorze cents ans, sur les bonis de la mer Noire , est ignoré de cette partie du monde , qui fut sa patrie ; mais il trouve des admirateurs dans les villes qui , de son temps , n'étaient que des bourgades à demi-barbares.

Ainsi , les hommes célèbres de ce siècle le seront dans les siècles suivants; on parlera d'eux comme nous parlons de ceux qui les ont précédés; leur gloire même n'étiant plus exposée à l'envie en deviendra plus pure ; car il vient un temps où les ennemis et les rivaux ne sont plus. Alors toutes les cabales , toutes ces petites haines , tous ces enthousiasmes d'un jour, toutes ces décisions si graves de gens importants, ou qui

croient l'être, ces luttes des sociétés qui se combattent , ces chocs des petites réputations contre les grandes, ces fureurs, tantôt si atroces et tantôt si puériles, appuyées quelquefois par le crédit qui se cache , et toujours par La malignité orgueilleuse , qui ne manque jamais d'applaudir à l'audace qui humilie le talent : tout cela disparaît. I^ postérité ne voit que les ouvrages ; la poussière que la foule des mouvements contraires a élevée , s'abaisse et tombe , et la pyramide reste.

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