CHAPITRE XXÎII
Des panégyriques en vers , composés par Claudien et par Sidoine Apollinaire. Panégyrique de Théodoric, roi des Goths.
Jl AiTDis que , dans FOccident , tout penchait vc« sa décadence , tandis que les malheurs de Fempire/Ies invasions des barbares, le mélange des peuples , le despotisme où l'incapacité des princes, la terreur des sujets, l'esprit d'esclavage, le contraste même de Tancienne grandeur, qui ajoute toujours à la petitesse présente , corrompaient le goût , et rétrécissaient à la fois les esprits et les âmes , on vit paraître un homme né avec une imagination brillante et forte, et à qui, peut-être , pour avoir les plus grands talents, il ne manqua que d'être* né dans un autre siècle : c'était Claudien. Je le nomme ici , parce qu'il a été Fauteur de plusieurs panégyriques en vers. Il naquit à Alexandrie, beaucoup plus renommée alors par son platonisme et son commerce, que par ses poètes. D'Egypte, il passa en Italie, et y acquit bientôt une grande réputation. Le sénat de Rome lui fit élever une statue, et il
eut du crédit à la cour d'Honorius. Il avait pour ami ce célèbre Stilicon, qui fut, dous^ ans^ le protecteur de son maître, et qui, las de régner au nom d'un fantôme qu'il méprisait, voulut enfin régner par lui-même, et périt. Alors l'amitié d'un grand homme , devenu coupable , fut un crime , et Claudien quitta la cour. On croit qu'il passa le reste de sa vie dans la retraite et le malheur. Ce fut dans le temps de sa prospérité , qu'il composa cette foule de panégyriques que nous avons de lui : car l'enthousiasme pour les hommes puissants n'est guère que la maladie des gens heureux.
On conçoit comment il put louer Stilicon , qui n'était pas à la vérité un citoyen , mais qui était à la fois et un ministre et un général ; mais Honorius, qui, toute sa vie, fut, comme son frère, un enfant sur le trône; qui, mené par les événements,, n'en dirigea jamais aucun; qui ne sut ni ordonner, ni prévoir, ni exécuter, ni com* prendre; empereur qui n'avait pas même assez d'esprit pour être un bon esclave; qui, ayant le besoin d^obéir , n'eut pas même le mérite de choisir ses maîtres ; à qui on donnait un favori , à qui on l'ôtait , à qui on le rendait ; incapable d'avoir une fois du courage , même par orgueil ; qui, dans la guerre et au milieu des périls, ne savait quie s'agiter, prêter l'oreille, fuir, revenir
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pour fiiir encore , négocier de loin sa honte avec ses ennemis , et leur donner de l'argent ou des dignités, au lieu de combattre; Honorius, qui« vingt-huit ans sur le trône, fut pendant vingthuit ans près d'en tomber; qui eut, de son vivant, six successeurs , et ne fut jamais sauvé que par le hasard , ou la pitié , ou le mépris; il est assez difficile de concevoir comment un homme qui a du génie, peut se donner la peine de faire deux mille vers en l'honneur d'un pareil prince. Pour excuser le panégyriste, il faut pourtant convenir que ces éloges ont été écrits pendant la vie de Stilicon ; et qu'alors , si l'empereur n'était rien , l'empire eut du moins de la grandeur. Le talent du ministre couvrait l'enfance du prince. On peut dire qu'Honorius et son frère ressemblaient aux idoles des Indes , dont la réputation dépend de leurs prêtres. Il est impos- .sible de lire avec intérêt des éloges démenris à chaque instant par l'histoire: cependant ceux de Claudien offrent en eux-mêmes de beaux détails. Une imagination qui a quelquefois l'éclat (le celle dHomère, des expressions de génie, de la force quand il peint, de la précision toutes les fois qu'il est sans images, assez d'étendue dans ses tableaux , et surtout la plus grande richesse dans ses couleurs : voilà ses beautés. Peu de goût, souvent une fausse grandeur, ime
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majesté. de sons trop monotone , et qui, à force d'être imposante, fatigue bientôt et assourdit l'oreille ; enfin trop peu d'idées , et surtout aucune de ces beautés douces qui reposent l'ame : voilà ses défaits. En général , on voit un homme d'un grand talent, qui, à chaque ligne, lutte contre son sujet et contre son siècle ; mais trop souvent son siècle le gâte , et son sujet l'endort, li est du nombre des écrivains qui ont fait des enthousiastes, mais qu'on aime mieux encore estimer que lire.
Après*lui*, on trouve Sidoine Apollinaire , qui n'eut ni ses beautés, ni ses défauts ; il était trop au-dessous des unes; peut-être même ne pouvait-il atteindre aux autres. Né à Lyon en 43o , évéque de Clermont en 47^ y îl mourut en 48^- Il fut aimé de trois empereurs, fit leurs panégyriques selon l'usage de tous les siècles ; et , pour se conformer au sien , les fit en vers plats, durs et barbares. Il ne manqua pas d'être admiré; et il eut, de son vivant, des statues, honneur qui ne fut rendu à Virgile qu'après sa mort. De plus , il fut créé patrice et préfet de Rome. Les dignités et les honneurs relèvent quelquefois aux yeux de son siècle la médiocrité intrigante ou heureuse, mais ne font jamais illusion aux siècles suivants. Cette pompe étrangère disparaît, et jamais la faveur des princes li'a corrompu i «9
la postérité sur àes ouvrages. CoUetet , pensionné par vin ministre , n'en est pas moins ridicule , et le Cid persécuté n'en vaut que mieux. Les panégyriques de Sidoine Apollinaire , si bien récompensés , sont restés obscurs ; ils n'ont de prix que comme ces monaments gothiques qui servent à faire connaître un siècle , et empédlent un vide dans l'histoire des arts.
Tout tombait alors; bientôt l'empire d'Occi* dent, ébranlé pendant trois siècles, disparut. Les conquérants du Nord , qui avaient si secH vent pillé Rome , mêlèrent enfin 1» po'tidque à la fureur, et voulurent s'établir dans cette ville qu'ils avaient ravagée. Le dernier monument que nous ayons de l'éloquence rcmiaine , est le panégyrique d'an de ces barbares, II est vrai que ce barbare était un grand homme : c'est le célèbre Théodoric, contemporain de notre Clovis, et roi des Goths. Elevé à Constandnople , où il avait été livré comme otage, il y prit les con^ naissances des Gérées , et leur laissa leurs vices et leur mollesse. Renvoyé dans sa patrie, le spectacle d'ua peuple fier et libre acheva son éducation. Il devint conquérant et homme d'état , protégea Byzance, subjugua Rome, la répara et l'embellit après Favoir conquise, joignit partout les lumières au ccnirage , établit différents tribunaux pour juger les Italiens et les barbares.
et fit en même temps une multitude de lois sages poiu* réuaii* les deux nations divisées, à peu près comme le vainquew de Darius eut le projet de réunir les Grecs et les Perses. Il est affreux qu'il n'y ait presque pas un prince célèbre qui n'ait des taches. Alexandre fut déshonoré par le meurtre de Clitus^ et le suj^Iice bien plus barbare de CalHsthène ; Auguste , par les proscriptions ; Vespasien , par ses rapines et le meurtre d'Helvidius Priscus ; Trajan , par ses excès dans le vin; Adrien, par sesmiœurs; Constantin, par le meurtre de presque toute sa famille ; Julien , par ses superstitions; Théodose, par le massacre de Thessaionique ; et Théodoric , dont nous parlons, par le meurtre de Simmaque: tant, parmi les hommes, et surtout ceux qui ont le n^lheur d'être puissants, on trouve peu de vertus qui soient pures, et de grands caractères sans fai^ blesse l Heureusement dans les grandes aines , p^uc* suppléer aux vertus, le ciel a placé les remords^. Théodoric, dans les derniers n^oments de sa vie-, croyait voir , dit-on, la tête sanglante (le Simmaque qui le poursuivait, il serait à souhaiter, pour le bonheur du genre humain, que cette histoire fôt vraie , et qu'après les grands crimes, des. spectres vengeurs poursuivissent du moins ceux qui, par leur place et kur pouvoir, sont au-dessus des loLs.
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Tel était ce Théodoric sur lequel nous avons un panégyrique latin. Souvent les panégyriques valent mieux que les rois : ici c'est le contraire. L'orateur, comme tous ceux que nous avons cités depuis le règne de. Dioclétien, était originaire des Gaules. Il naquit en 473, et se nommait Ennodius. Il se maria, entra dans le cleigé du vivant de sa femme , se rendit célèbre dans les lettres, fiit évêque de Pavie en 5io, entreprit deux voyages en Orient pour réunir les deux Églises, et n'y réussit point. On dit qu Anastase, empereur de Constantitiople , le renvoya dans un vaisseau à demi-brisé et prêt à faire naufrage, avec défense de le laisser aborder dans aucun port de la Grèce. Cet assassinat de la part d'un lâche qui veut faire périr l'objet de sa haine , et qui n'ose le faire ouvertement , était bien digne de la cour de Byzance , où de tout temps l'esprit général fut un mélange de ^cruauté et de faiblesse. Quoi qu'il .en soit, Ennodius échappé au danger, mourut trois ans, après en 5a i. U était historien, poète, orateur, et sa réputation le fit choisir pour prononcer l'éloge du conquérant et du pacificateur de lltalie. Cet ouvrage , comme je l'ai dit, est parvenu jusqu'à nous; mais ces sortes de lectures ressemblent aux voyages des antiquaires parmi des ruines. Oh ne sait dans quelle langue il est écrit. La douce
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harmonie du laugage des Gcéroo et des Virgile a disparu. Déjà on sent partout Tinfluence des dialectes sauvages du Nord. Chaque phrase est presque une énigme à deviner. On voit qu'alors, c'estrà-dire au commencement du sixième siècle, l'éloquence était en proie aux barbares comme l'Italie. Ainsi , dans l'espace de près de cinq cents ans, les lois, les mœurs, les arts, le gouvernement , la religion , le langage même , tout avait changé ; et dans le pays où César et Caton , Cicéron et Auguste avaient parlé aux maîtres du monde, en attestant souvent les dieux de Tempire et près de l'autel de la Victoire, un Gaulois^, chrétien et évéque, haranguait en langage barbare , un roi goth venu ayec sa nation des bords du Pont-Euxin pour régner au Capitole.
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sidait au carnage. Une sorte de superstition, tantôt faible et tantôt féroce, quelquefois esclave et quelquefois conquérante, régna presque d*un bout du monde à Fautre.
L'univers connu était alors partagé en trois grandes masses : l'empire des Califes ou des Arabes, l'empire Grec et l'Europe occidentale échap> pée aux fers des Romains. Chez les Arabes, on fut fanatique et conquérant pendant trois siècles ; pendant les autres, on cultiva les arts; mais ce peuple ingénieux et brave eut des médecins, des astronomes, des géomètres, des chimistes, des poètes même; tout, excepté des orateurs.
Sous un despotisme religieux et militaire, on croit , on agit , on commande, on ne persuade pas.
Chez les Grecs, le temps de Photius et de Léon le philosophe, ou le neuvième siècle, fut * le temps le plus célèbre pour les connaissances ; mais les crimes du palais, la superstition du schisme, la petitesse du gouvernement et les fureurs scolastiques étouffèrent tout.
L'Europe chrétienne fiit occupée et divisée tour à tour par les établissements des barbares, par les incursions des Normands , par l'anarchie des fiefs , par les guerres sacrées des croisades , et par les combats éternels du sacerdoce et de l'empire. II y eut pourtant, à travers ces ravages, quelques éclairs de connaissances. On en-
seigna sous Charlemagne un peu d'arithmétique et de grammaire , et quelques formes de raisonnements qu'on prenait pour de la logique. Alfred, en Angleterre, vers la fin du neuvième siècle , fiit lui-même grammairien , un peu philosophe, dit-on, historien et géomètre; c'était beaucoup pour un roi, et surtout dans ce temps; mais il étonna son pays, et ne le changea pas.
Au onzième , l'exemple et la rivalité des Arabes , et quelques voyages en Orient , firent naître en Europe l'idée de s'instruire ; ce fut l'époque de cette science barbare, nommée scolastique; l'esprit s'exerça et ne s'éclaira point.
Dans le suivant, on commença à mieux écrire; on vil en France S. Bernard, qui, par ses talents, s'éleva au-dessus de son siècle, et par sa considération fut presque au-dessus des papes et des rois ; et l'amant d'Héloise , bien plus célèbre aujourd'hui par ses amours et ses malheurs, que par ses ouvrages. •
Au treizième , parurent tous ces docteurs qui jouèrent un si grand Irôle dans leur temps, et qui sont si peu lus dans le nôtre , dont quelques-uns sont au nombre des saints, mais qui ne sont plus au nombre des écrivains célèbres. Frédéric second , si fameux par ses démêlés avec les papes, fonda dans le même siècle plusieurs écoles en Italie et en Allemagne; mais ces écoles
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étaieni; bien Icmq d'être des écoles de goùi. XiphoQse, en Espagne, fut astronome, et réforma les cartes des cieux ; mais on n en ignora pas moins l'art de parler et d'écrire avec éloquence sua la terre. Les sciences exactes accompagnent ^quelquefois , mais ne supposent pas toujours ces arts brillants qui tiennent à l'imagination et au génie.
Enfin les langues mêmes, dans presque toute l'Europe, étaient barbares. C'était un mélange de plusieurs idiomes corrompus, sans haurmonie, sans goût, et qui n'avaient encore été façonnés par aucun de ces bommes de génie qui dominent siH' les langues comme sur la pensée. L'italien ne lut formé que dans le treizième et le quatorzième siècles, par le Dante et Pétrarque; l'anglais, du temps d'Elisabeth, par Spenser et Shakespear ; l'allemand demeura long-temps une espèce de jargon tudesque, dont les nationaux mêmes, en écrivant, d^afgnaient de se servir. Le français, mélange informe, fut sauvage et dur jusqu'à François T'? Peu^ peu ses sons se polirent , mais il ne devint une langue harmonieuse, précise et forte, que sur la fin du régne de Louis XIII.
Un latin plus que barbare était chez tous les peuples la langue générale des lois, de la religion , des sciences et des arts. C elaii uu reste
d'honmiage que l'Europe , au bout de dix sièdes , readait encore à ses anciens tyrans. Enfin le temps arriva, et la limnère partit du fond de l^talie; mais «Ue ne se répandit que peu à peu sur \t reste de l'Europe.
On remarque une conformité singulière entre toutes les époques où les arts ont fleuri. A Athènes et dans l'ancienne Rome^ l'éloquence et les lettres eurent un grand éclat dans des temps o(rageux^ quand la liberté disputait ses droits contre la tyrannie qui s'avançait. Ainsi , la grande époque des Grecs fut de Pisistrâte à Alexandre; et celle des Romains , de Marins à Auguste. En Italie, la renaissance des arts fut précédée par les factions des Guelfes et des Gibelins , et par tous les orages qu'excita dans la plupart des villes le choc du sacerdoce et de l'empire , de la tyrannie et de la liberté. En Allemagne , les lettres ne commencèrent à être florissantes qu'après la guerre de trente ans; en Angleterre, sous Charles II, après Crpmwell; en France, après les troubles de la ligue et les agitations des guerres civiles. Mais, par la combinaison des gouvernements et de la constitution singulière des États, il avait fallu d'abord dans la plus grande partie de l'Europe, que le pouvoir monarchique s'affermît , pour que les lettres et les arts pussent renaître. Le pouvoir des nobles, qui, pendant plu-
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sieurs siècles, combattit le pouvoir des rois, ue donnait point aux âmes Télévation et le genre d'activité dont elles ont besoin pour les lettres. Ce gouvernement n'était que l'indépendance de cinq cents tyrans, et l'esclavage d'un peuple. Jamais la grande partie du genre humain ne fut plus avilie. D'ailleurs , l'oppression , le malheur, les guerres renaissantes, les haines si actives entre des voisins jaloux , haines d'autant fAus vives , qu'ils avaient moins de forces pour se nuire, mettaient partout des barrières, et empêchaient la communication. Chaque ville, chaque bourgade était séparée. La petitesse même des intérêts devait rétrécir tous les esprits , et empêcher les idées de s'jétendre. Il fallait donc que les grands souverains et les rois commençassent par former des corps de toutes ces masses dispersées; il allait rétablir des liens entre les hommes ; il fallait surtout que les hommes cessassent d'être esclaves; car la nature a défendu aux esclaves de penser.
Plus l'autorité monarchique gagna sur l'autorité féodale, plus les hommes et les peuples se communiquèrent, plus les idées s'étendirent, plus les nations et les rois conçurent et exécutèrent de grands desseins, et plus les esprits purent s'élever. Enfin, dans le seizième siècle, les querelles de religion vinrent agiter les esprits. Alors
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il fallut s'instruire pour combattre. On remua , on consulta les anciens dépôts. De grandes passions se mêlèrent à un zèle sacré.
Qu'on imagine un pays couvert autrefois de villes florissantes, mais renversées par des secousses et des tremblements de terre, et un peuple entier assoupi sur ces ruines, au bout ' de mille ans s'éveillant tout à coup comme par enchantement, ouvrant les yeux, parcourant les ruines d'un pas incertain, et fouillant à l'edvi dans les décombres , pour en arracher ou imiter tout ce qui a pu échapper au temps : tels parurent les Européens dans cette époque. Rome, l'empire, tout avait été bouleversé; tout avait changé ou péri : mais il restait encore une telle idée de la grandeur romaine, qu'on ne s'occupa, chez tous les peuples, qu'à faire revivre les lois, les arts, les monuments et la langue du peupleroi qui n'était plus. Ainsi, tandis qu'on déterrait les statues et les débris d'architecture échappés aux barbares, pour tâcher de les copier, on s'efforçait, en écrivant, de copier l'harmonie et les sons des orateurs de Rome. Les descendants des Bructères et des Sicambres, des Celtes et des Bafaves, eurent l'ambition de parler, sur les bords du Danube et dans les marais de la Hollande, comme Caton et Pompée avaient parlé dans lé sénat, ou Cicéron sur la tribune. Ce fut.
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pendant deux siècles, la seule éloqtieaee qui régna d un bout de l'Europe à l'autre.
Le besoin éterael que l'on a de flatter et d'être flatté fit bientôt renaître les panégyriques. Des orateurs, aujourd'hui très-inoonnus , firent les éloges de princes plus inconnus encove. Papes , évéques , cardinaux , princes d'Italie , princes d'Aliemague, ducs, margraves, électeurs, abbés même , pour peu qu'ils eussent l'honneur d e<re souverains dans leur couvent, ne manquaient point d'avoir un orateur, qui, en phrases de Cicéron ou de Pline, les comparait ou à César ou à Trajau. On sent bien qu'en leur parlant à euxHuémes, il n'était guère possible de les met* tre moins haut. L'orateur et le panégyrique, comme cela devait être, avaient beaucoup de célébrité un jour ou deux; et le lendemaiii, conune cela devait être encore, personne n'y pensait.
Il ne faut pas confondre avec tous ces misérâbles panégyriques prononcés dans de petites cours, pour de très^petits princes, les élogies consacrés à quelques grands hommes de ce temps-là. Tels sont, par exemple , ceux que l'on prononça à Rome , et dans plusieurs villes d'Italie , en l'honneur de Léon X. Oa peut lui reprocher^ sans doute, de n'avoir pas eu assea d'austérité ckns ses mœurs, et sa cour était plus celle d'un prince que d'un pontife; mais le pro-
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lecteur de Raphaël, de Michel-Ange et du Bramante, l'ami du Trissino et du Bembo, celui qui cultiva les lettres en homme de goût, et sut les protéger en souverain , mérita Fhonneur des éloges publies^
J'ajouterai encore à ce nom celui de ce célèbre Gustave- Adolphe, qui, au commencement du dix-septième siècle, 6t trembler le Danemarck, la Pologne et la Russie, parcourut ensuite l'Allemagne en conquérant, ébranla le trône de Ferdinand second, vengea la liberté germanique écrasée , donna à la Suède l'ascendant sur l'empire, créa plusieurs grands hommes , fit tous ces prodiges en deux ans , et mourut dans une victoire. Le génie des conquêtes a presque toujours réveillé celui des arts. Gustave- Adolphe fut célébré- par un grand nombre d'orateurs. Les panégyriques parurent en foule, et de son vivant et après sa mort.
Sa fille Christine eut le même honneur, et à phisieurs égards s'en montra digne. Elle passa long-temps pour avoir su régner, comme son père avait su combattre. Personne n'ignore que son ministère influa beaucoup sur ce fameux traité de Westphalie, qui soumit à des lois une anarchie de sept cents ans, et fixa en Allemagne l'équilibre des pouvoirs. Christine fut louée en Suède comme la legislatrice.de l'empire : on
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lui adressa plusieurs panégyriques sur cet objet. Les arts, d'ailleurs, qui jamais n'ont oublié ni leurs bien&iteurs ni leurs tyrans, les arts lui devaient de la reconnaissance. Elle les préférait à tout, puisqu'elle les préféra au trône même. Amie et disciple de Descartes, liée avec tous les savants de l'Europe, mécontente des intrigues et des petites passions qui trop souvent entourent les princes , on sait combien elle mettait l'art de s'éclairer au-dessus des étiquettes et des cérémonies des cours. Cependant on peut dire qu elle eut moins de grandes vertus que le goût des grandes choses , et qu'elle inspira plutôt Vétonnement que l'admiration. Son principal mérite fut de n'avoir presque aucun des préjugés qu'on a sur le trône : c'est par là surtout qu elle parut supérieure à son rang. En général, elle méprisa presque toutes les conventions, celles de la beauté, comme de la grandeur. Mais, en dédaignant les bienséances, elle parut ne pas assez connaître les hommes, qui entre eux ont institué des signes pour reconnaître tout, et même la vertu. Comme elle était dominée par son imagination, sa conduite fut inégale et souvent peu mesurée. Elle agissait plus par des mouvements que par des principes. Elle eut la fermeté d'un moment, qui conçoit et fait de grands sacrifices, et n'eut pas cette fermeté plus
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rare qui soutient Tarae par sa propre force, quand elle n est plus animée par les regards et par TefFort même que demande tout ce qui est difficile. Son amour pour la gloire était plutôt une coquetterie inquiète, qui tenait à l'esprit, qu'un de ces sentiments profonds qui subjuguent l'ame et la remplissent : aussi obtint-elle plus de célébrité que de gloire. Elisabeth, en Angleterre , avait fondé sa renommée sur celle de sa nation; la célébrité de Christine ne fut que pour elle. Étrangère au milieu du peuple qu'elle gouvernait, elle se passionnait pour les grands hommes de tous les pays, et était assez indifférente sur le sien. Elle sépara trop ses goûts de ses devoirs; et, destinée à régner, elle eut le malheur de n'estimer assez ni la souveraineté, ni les hommes.
On sait que, de son vivant même, elle trouva des censeurs; les femmes, en France, lui reprochèrent de n'avoir point les manières et les agréments de son sexe; les protestants, d'avoir changé de religion ; les politiques , d'avoir quitté un trône ; tous ceux qui avaient quelque humanité, d'avoir pu croire que sa qualité de reine pût autoriser un assassinat : mais elle fut l'objet éternel des hommages des savants et des gens (le lettres. Dès qu'elle sortit de l'enfance, chaque
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année de son règne fut marquée par un éloge; et, après son abdication n)énie(i), elle cofiserva des panégyristes quand elle n eut plus de cour tisans. Cette femme célèbre fut louée en France, en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Suède Il serait seulement à souhaiter que tous les pnégyriques eussent cessé au moment du meurtre de Monaldeschi : ce serait en même temps et l'honneur des lettres et Tinstruction des princes.
Outre les éloges et les panégyriques que je viens de citer , il y en eut des milliers d'autres, écrits en latin moderne, dans le cours du seizième et dix-septième siècles; mais il s'ofire naturellement ici un problème à résoudre. Parmi tant d'orateurs allemands, italiens, français, hollandais, suédois, comment n'y en eut-îl pas un seul qu'on puisse lire aujourd'hui avec intérêt, et qui ait conservé du moins quelque célébrité?
Oq peut dire d'abord que l'érudition étoofla le génie; et l'on en conçoit les raisons. Leur caractère et leur marche sont trop opposés : Tune est scrupuleuse et lente; l'autre, hardi et rapide:
(i) Un de ses historiens, qui a compilé très-exactement toutes les lettres et billets qu'elle a écrits, et tout ce qu'on a écrit d'elle , compte près de deux cents panégyriques qui lui furent adressés.
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Tune pèse sur les détails, l'autre saisit les résultats; lune amasse des faits, l'autre combine des idées : Tune enfin se défie delà pensée, et craint Timagination ; l'autre a le besoin de créer, et n'est riche que de ce qu'il invente. On connaît d'ailleurs la malédiction éternelle dont est frappé l'esprit d'imitation; et cet esprit, comme nous l'avons vu, était la maladie dominante du siècle. L'éloquence et les discours de ces temps -là étaient donc bien loin d'avoir cette rudesse originale et forte, qu'il semblerait qu'on dût attendre au sortir des siècles de barbarie. Chez un peuple barbare ou qui cesse de l'être, et où l'on commence à écrire, les orateurs et les poètes sont avertis de leurs talents par leurs passions,* et par les secousses que, des objets extraordinaires donnent k leur ame. De là vient leur caractère inégal et sauvage, mais jamais froid, et surtout jamais servile. Ce n'est que par degrés que le goût vient le» polir; et quand ce goût est arrivé, ils ont déjà assez de connaissances et assez d'art pour substituer des beautés grandes et correctes, à ces premières beautés inexactes, mais fières. Il n'en est pas de même, quand, chez un peuple, l'esprit d'imitation et wql goût puisé chez les modèles, succèdent tout à coup et presque sans degrés à la barbarie : alors les
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écrivains n'ont ni la vigueur originale et brute dont ce goût d'imitation les éloigne, ni les beautés solides et vraies auxquelles ils n'ont pas eu le temps d'atteindre, et qui sont presque toujours le résultat de la philosophie et des passions mêlées ensemble. Par la même raison , ils doivent encore être plus loin de la finesse de l'esprit et des idées , qui ne peut être que le partage d*un siècle exercé et très-poli , et qui peut-être suppose déjà un peu le dégoût des grandes choses et le désir de s'ouvrir de nouvelles routes. Ajoutez que, dans les temps dont nous parlons, la plupart des écrivains étaient étrangers à leur pays et à leur siècle. C'était Rome, c*était Athènes qui étaient leur patrie. Ils se passionnaient pour Mantinée ou pour Pharsale, bien plus que pour Pavie ou Marignan. Us vivaient, ils sentaient, ils respiraient k quinze siècles d'eux. Veut-on que des hommes, ensevelis dans les mines, parlent avec éloquence de ce qui se passe sur la terre ?
Mais leur plus grand obstacle , c'était la prétentiond'étre éloquents dans une langue morte. Ce sont les mœurs d'un peuple, qui donnent la vie à son langage. Que ces mœurs s'anéantissent, la plus grande partie du langage périt ; les mots ne sont plus que des simulacres froids, qu'il est
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impossible de raiiii^er. L'orateur qui , au bout de quinze cents ans, veut ou croit employer cette langue, a donc deux torts : il ne peut bien apprécier la valeur des signes , et les signes ne peuvent recevoir l'empreinte de son esprit et de son ame, qu'il voudrait leur donner. Son style ne sera donc qu'une traduction affaiblie de sa pensée. Il aura aisément des passions et des idées dans sa langue naturelle, qui, faite pour lui, correspond avec souplesse à tous ses mpuve* ments : mais la langue étrangère résistera à tout, et dénaturera tout ce qu'il voudra lui confier. Il y aura, pour ainsi dire, un frottement et un choc continuel entre le sentiment et le signe, entre l'expression et l'idée. Pour affaiblir cette résistance, l'orateur ou l'écrivain tâchera d'emprunter avec le langage, et d'adopter, autant qu'il est possible , les passions , les goûts , et , pour ainsi dire, les idées religieuses, politiques et civiles du peuple dont il veut imiter la langue. Mais cette adoption factice, et qui ne sera jamais entière, ne peut avoir l'effet de la réalité. Ainsi, ces sortes d'écrivains n'auront ni la physionomie de leur nation, ni celle de leur siècle, ni celle de la nation et du siècle qu'ils prétendent imiter, ni la leur même. Leurs ouvrages seront une espèce de production équivoque, qui ne tiendra
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à rien, ne peindra rien, et^estera à jamais sans caractère et sans couleur. Telle est Thistoire des orateurs du seizième siècle. En voilà assez, je crois, pour nous dispenser d*en rien citer^ 11 est triste, pour tant d'écrivains, qu^en les oubliant on ne leur ait rendu que justice.
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