‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 13 sur 84 · CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE ï

tÀITS INCONTESTABLES SUR LA M^MOIRfel.

Dans le développemeut graduel de l'hotnine, depuis l'enfance jusqu'à la maturité, ses facultés entrent successivement en exercice ; l'ordre , dans lequel «lies y entrent , ^e semble le meilleur qu'on puisse suivre pour les ëtudierv

Les sens se montrent les premiers , et la mémoire vient après ; c'est donc cette faculté que nous allons maintenant considérer.

C'est par la mémoire que nous avons la connaissance immédiate des choses passées. Les sens nous enseignent ce qui est actuellement ; mais leurs leçons iseraient perdues pour nous si la mémoire ne les conservait, et nous resterions dans la même ignorance dans laquelle nous sommes nés.

La mémoire a nécessairement un objet. Quiconque se souvient, se souvient de quelque chose, et la chose dont il se souvient est l'objet de la mémoire. En cela, la mémoire ressemble à la perception , et diffère de la -sensation ^ qui n'a point d'autre objet qu'elle-même.

Il n'y a personne qui ne distingue la chose dont il se souvient , du souvenir de cette chose. Nous nous soiTve-^

5a ESSAI III. CHAPITRE I.

noDS d^une chose que nous avons vue , entendue, connue ^ faite, soufferte; mais le souvenir de cette chose est un acte présent de l'esprit dont nous avons actuellement conscience. On ne peut , sans absurdité , confondre ces deux choses ; il faut être sous l'influence de quelque hypothèse qui détourne l'attention de l'observation du fait, pour tomber dans cette erreur.

Lia mémoire ne résulte points comme la perception, de plusieurs opérations précédeates. Pour que nous ayons la perception d'un objet, il faut d'abord qu'il agisse sur nos organes immédiatement ou par un milieu interposé, et que l'impression se communique aux nerfs , et par eux au cerveau; la sensation nous avertit que'ces conditions sont remplies , et elle est suivie dç la concept tion de l'pbjet et de la persuasion qq'il existe réellement. Tous les anneaux d^ cette chaîne sont tellement liés dans notre constitution , qu'il est difficile de les isoler par ta pen^e , et de les considérer à part sans confusion. Au contraire , la toémoire est une opération parfaitemeni simple; elle ne peut être confondue avec âucunç autre » et les termes qui l'expriment n'ont auctioe ambiguité.

L'objet de la mémoire est nécessairement une chose passée, cpinme. l'objet de la perception et de la' çout science est nécessairen^ent une chose prései^te : ni ce qui 'est ne. peut être Tobjet d'un souvenir , ni ce qui a été ne saurait être saisi par les sens ou par la conscience.

La mémoire est toujours accompagnée de la croyance à l'existence passée de la chose rappelée, comme la perception et la conscience le sont toujours de la croyance à l'existence actuelle de la chose que nous percevons au dehors ou que nous sentons en nous-^mêmes. Il est posisi-» ble que dans l'en&nce ou dans quelque trouble à^ l'esprit, de vrais souvenirs ne se distinguent pas nettement

FAITS I]V<^OIfT£STÀBL£S SUR LA MilklOIRE. 53

des put^s imaginations; mais dans la maturité de Pehtendement un esprit libre les reconnaît sans peine et y ajouté foi , sans pouvoir en donner d'autre raison , si ce n'est qu'il se souvient distinctement ; au lieu que les créations de l'imagination , quelque nettes et distinctes qu'elles soient , sont sans autorité et sans réalité.

Les jugements de la mémoire sont , à nos yeux, une vraie conîlàissancè , qui ti'est pas moins bertaine que si die était appuyée sur la démonstration. On n'a jamais sotigé à prouver la mémoire, et si elle était attaquée, on ttfe daignerait ^às répondre; sa fidélité et sa véracité sont l'unique fotidement de notre science du passé, et la seule autorité des témoignages qui décident de la vie et de la mort des hommes.

Il y a des cas où la mémoire est moins vive et moins nette , et où nous sentons nous-mêmes qu'elle peut nous tromper; mais elle n'en est pas moins iûre lorsqu'elle est parfaitement distincte.

La mémoire implique la conception et la croyance d'une durée passée; car il est impossible de se souvenir d'titîë chôste , si l'bri ne croit eh tnètàe temps qu'il s'est écoulé quelque intervalle entre le temps où cette chose est arrivée et le itlômènt présent. Comment , d'àilléûrs , aurions -nous pû.sans mémoire acquérir la notion de la durée ?

NdUs né poiivbns tious sôuvehir qiié- des choses qtie nous àVotiâ petÇUes ou édnnùes auparavant. Je ifaè souviens du paséagé de Véiiùs sur le soleil , en 1769 : il faut donc ^tt'à télté époque j'slie pefçu ce phénomène , slaiis quoi je tlë pbtlt-taià m^éli âouvèriîR La mémoire ne fait point cbn, naisi^ance avec les objets , si l'on peut s'exprither ainsi ; elle 'renouvelle sefùlement celle que nous avions faite par l'entremise des autres facultés.

54 ESSAI lU. — CHAPITRE E

Le souvenir d'un événeinent passé est nécessaicemeot accompagné de la conviction que nous existions alors. Je ne puis me souvenir d'une chose qui arriva l'an dernier , sans être copvaiocu que j'étais identiquement l'an dernier la même personne qui se souvient aujourd'hui^

Je regarde les faits que je viens d'énumérer comme parfaitement clairs et certains pour quiconque réfléchit çur ce qui se passe en lui-même. La conscience les atteste , et c'est la seule preuve qu'ils, admettent. Je les prendrai donc pour accordés ; et , après en avoir tiré quelques conséquences , j'examinerai les. opinions des philosophes tant sur la mémoire elle-même que sur notre; identité personnelle et sur la durée.

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