CHAPITRE XXII
Toute la philosophie ancienne et moderne retentit des accusations des philosophes contre la fidélité de nos sens, et si elles étaient fondées, nous serions condamnés à croire qu'ils nous ont été donnés par quelque démon malfaisant dans le dessein de se jouer de notre crédulité, plutôt que par le sage et bienfaisant Auteur de la nature pour nous instruire de tout ce qui importe à notre conservation et à notre bonheur.
Chez les anciens , Démocrite, Épicure et tous les Atomistes, ont soutenu que les qualités des corps , appelées par les modernes, qualités secondaires, c'est-à-dire, les odeurs , les saveurs , les sons , les couleurs , le chaud et le froid , sont de pures illusions et n'existent pas réellement; Platon a pensé qu'il -n'y a point de science possible des choses matérielles , et que les idées éternelles et immuables sont le seul objet de la connaissance ; les Académiciens et les Sceptiques, pour appuyer leur maxime favorite que nous devons refuser notre assentiment aux choses mêmes qui nous semblent les plus évidentes , ont recherché avec un soin minutieux tous les arguments qui peuvent prouver l'infidélité des sens.
Les Péripatéticîens n'ont cessé de se plaindre des déceptions des sens, et de soutenir que leur témoignage doit être suspect tant qu'il n'est pas confirmé par la raison , qui peut seule corriger leurs illusions. Ils ont iavoqué à l'appui de ces plaintes une foule de lieux-com^
36 ESSAI II. CHAPITRlï XXII.
muns; le bâton brisé dans Teau, les objets agrandis et leur distance déguisée par le brouillard , la grandeur apparente du soleil et de la lune si différente de leur grandeur réelle, la forme ronde d'une tour carrée placée loin du spectateur. Dans l'école péripatéticienne, le mensonge des sens était l'explication philosophique des phénomènes de ce genre ; et de même que les qualités occultes et les formes substantielles , il servait à dissimuler l'ignorance des causes réelles.
Descartes et ses disciples , d'accord en ce point avec Arîstote, ont répété les mêmes plaintes. Antoine Le Grand, Cartésien , exprime ainsi dans sa Logique les opinions de son école : « Cîim omnes corporei sensus fallaces sint , et ce non raro ab illis decipiamur, ratio communis suadet , (c ut illis non uimiîim fîdamus , imo in falsi suspicionem « trahamus quidquid per eos representatur. Temeritatis « enim et imprudentiae nota est, iis fîdem habere, qui « nos vel semel eluserunt. Quàm autem id sensibus face miliare sit , quotidiana expérimenta testantur.... Nobîs « à naturâ, in banc duntàxat finem dati sunt, ad indice candum quœ nos juvent aut offendant, sive quae nobis ce commoda sint vel noxia. Ordo enim naturae perverticc tur, diim ad alia sensus nostros divertimus , et ad vericc tatis cognitionem applicamus '. »
Lorsque nous considérons que le genre humain tout entier depuis le commencement du monde, a toujours confié ses plus importants intérêts au témoignage des sens , il est difficile de concilier cette conduite avec l'opinion spéculative, si généralement soutenue par les philosophes, que les sens nous trompent; et peut-être aussi que c'est se faire une étrange idée de la sagesse de l'Être-Suprêmo,
X Antopii Le Grand Iiutitutio philosophi» , secundum principia D. Renati Descartes. Pars prima, Ix)gica, cap. n, $a.
que d'imàgioer qu'il npus a pourvu de deux facultés dont l'une, c'est-à-dire les sens, a pour destination de nous troppér , et l'autre , savoir la .raison , de découvrir la tromperie»
Examinons donc si les illusions des sens ne seraient pas un préjugé où les hommes ont pu naturellement tomber , parce qu'il est l'excuse de leur ignorance et comme une apologie pour leurs propres méprises.
Nous devons deux facultés à nos sens , la sensation et la perjceptioH des objets extérieurs.
L'illusion ne saurait être dans la sensation ; car nous avons la conscience de toutes nos sensations; et en na-. ture et en degré , elles ne sauraient être que ce que nous le^ .sentons. Il est impossible qu'un homme souffre, lorsqu'il ne sent pas de douleur; et lorsqu'il sent de la douleur, il est impossible que cette douleur n'existe pas, ou qu'elle soit, autre que ce qu'il la sent. Il en est de même de toute sensation : on peut oublier une sensation qui n'est plus ; mais dans le moment où on la sent, elle est nécessairement ce que nous sentons qu'elle est.
.Si nos sens se trompent , l'erreur ne peut donc se ren-» contrer que dans la perception. Examinons donc la per* ception sous ce rapport.
D'abord il faut bien avouer que l'on peut imaginer des facultés de percevoir plus parfaites que les nôtres, et dont on peut supposer l'existence dans des êtres d'un ordre plus élevé. Nous ne percevons les objets extérieurs qu'au moyen des organes, et ces organes sont sujets à des maladies , qui affectent quelquefois ta perception même. Les neiis et le cerveau , qui soqt les organes internes de la perception , sont aussi troublés par divers désordres comme toutes les autres parties de la constitution humaine.
Mais il en est de même de l'imagipation , de la mé^ moire, du jugement, du raisonnement; ces facultés s'altèrent et parfois se détruisent par les maladies du corps, comme nos facultés perceptives; et cependant nous ne les regardons pas comme des facultés trompeuses.
La mérité est que les unes et les autres sont limitées et imparfaites : ainsi le voulait la condition humaine. Dieu nous les a données telles, parce qu'il l'a jugé convenable dans ses desseins sur nous. Des êtres d'une nature supérieure peuvent avoir des facultés intellectuelles qui nous manquent; ils peuvent posséder celles que nous avons, à un plus haut degré, et tout-à-fait exemptes des désordres accidentels auxquels nous sommes exposés; mais nous n'avons aucune raison de croire qire Dieu se soit joué d'aucune de ses créatures en les douant de facultés destinées à les tromper : cette pensée semit injurieuse au Créateur, et conduirait au scepticisme absolu.
Quoique les erreurs qu'on impute aux sens soient en grand nombre et d'espèces très-différentes, je crois qu'on peut les ramener toutes à l'une des classes suivantes.
i^ Beaucoup des^ prétendues déceptions des sens ne sont que des conséquences imprudemment tirées de leur témoignage. En pareil cas^ le témoignage des sens est vrai^ et la conséquence que nous en déduisons fausse; mais nous aimons mieux imputer l'erreur à eux qu^à nous, et nous les blâmons pour les conséquences que leur témoignage ne contenait pas et que nous n'en n'avons tirées qu'en raisonnant mal.
Ainsi riiomme qui a été abusé par une pièce de fausse monnaie ne manque pas de dire que ses sens l'ont trompé ; mais son accusation ne tombe pas sur le vrai coupable; car demandez-lui si ses sens l'ont trompé sur la couleur.
DES ERREURS DES SESS. ^ij
ia figure , ou l'einpmnte ? non ; c'est cependant à quoi se réduit le témoignage immédiat de ses sens; mais il en a conclu la bonté de la pièce de monnaie , et la conséquence n'était pas légitime. La déception ne vient donc pas d'eux , mais de son mauvais raisonnement. Non-seu* lement ses sens sont innocents de Terreur de son jugement, mais c'est par eux seulement qu'il parvient à la découvrir; qu'il sache les interroger, et ils lui apprendront que le métal qu'il a jugé pur ne l'est pas, ou que la pièce n'en contient pas le poids nécessaire.
On peut ^ dit-on , citer des exemples où plusieurs de nos sens nous trompent de concert; comment savoir s'il n'en est pas où tous se trouvant abusés : il ne nous en reste aucun pour découvrir la déception? A cela, je réponds en demandant qu'on me cite un dé ces exemples, et l'on me dit : Prenez un peu de terre glaiîse ; pétrissezla et donnez-lui la forme d'une pomme ; parfumez cette substance d'essence de pomme, et, à l'aide dé la pein-^ ture, donnez lui en les couleurs; la vue, le toucher et l'odorat vont déposer de concert que c'est une . pomme véritable.
Je dis que dans ce cas aucun de mes sens ne me trompe. La vue et le toucher m'assurent que ce que je tiens a la forme et la couleur d'une pomme, ce qui est vrai; l'odorat qu'il en a l'odeur, ce qui est encoure vrai. Où donc est la déception? Dans mon jugement , et point ailleurs. De ce que cet objet a quelques-unes dés qualités distinctives d'une pomme, j'en conclus que c'en est une; ce qui est mal raisonner. L'erreur ne vient pas des sens, elle vient de mon jugement.
Une foule de jugements faux que l'on attribue aux sens viennent de ce que nous prenons le mouvement relatif des corps, pour un mouvement réel ou absolu. Cette
4o ESSAÏ II. CHAPITRE XXII.
confusion n'e&t point une déception des sens; car noi sens ne perçoivent que le mouvement relatif. C'est «par le raisonnement quQ nous en inférons le mouvement réel^ comme il est, facile de s'en convaincre avec un peu d'attention.
. Nous avons déjà observé que nous percevons immédiateme^t L'étendue comme une qualité sensible des corps,, et qjge cette, perception nous conduit à concevoir l'espace^ quoique l'espace ne soit pas un objet sensible. Quand un corps change de place , le lieu qu'il occupait deoieure vide, jusqu'à ce qu'il soit rempli par un autre corps, et, quand même il ne serait jamais rempli , il n'en continuerait pas moins d'exister. Avant qu'il y eût des corps , l'espace qu'ils occupent était vide, mais il existait et il était prêt à les recevoir dans son sein ; car les corps ne pouvant exister sans espace qui les reçoive , il y a de l'espace partout où ils existent ou peuvent exister.
Il résulte de-tà que l'espace ne peut avoir des limites, et qu'il est immobile. Les corps qu'il contient peuvent changer, de place, mais la place elle-même «e saurait être déplacée ; il est aussi impossible de concevoir qu'une por^ tion de l'espace s'approche ou s'éloigne d'une autre, qu'il l'est d'imaginer que la matière se mette d'elle-même es mouvement.
Cet espace illimité et immobile est ce que les philosophes di^^i^<&vkt\ espace absolu. Le mouvement réel du absolu est un changement de lieu dans l'espace absolu;
Nos sens ne nous instruisent p^uat du mouvement ni du repos absolu des corp$. Quand u^. corps s'éloigne d'un autre, les sens le remarquent ; mais^ ils ne peuvent, s'assurer si ce corps change de place, dans l'espace absolu. Il est certain, dans ce cas, qu'il y a un mouvement absolu-, mais les sens ne discernent pas s'il appartient à I^un ou à l'autre de qes corps, ou à tous les deux à la fois.
. De fcous les- préjugés que la science dément^ il n'y en a peut*étre pas de plus général que celui dé l'immobilité de la terre. Cette opinion subsiste dans tous les esprits, tant que les lumières de l'instruction ne l'ont point rectifiée. Une fois dissipé, ce préjugé n'a plus d'empire sur le. jugement; mais les personnes qui en sont revenues doivent se souvenir combien elles ont eu de' peina à croire qu'il y a des antipodes, que la terre est sphériquè, qu'elle tourne sur sou axe en un jour , et autour du soleil en une année; elles doivent se rappeler quels combats leur raison eut à soutenir, et avec quels efforts elle prévalut.
La cause d'un préjugé si général n'est pas indigne d'être redîerchée; mais ce n'est point ici notre obj«t. Nous nous contenterons d'observer que ce préjugé n'est point l'ouvrage des sens , puisqu'ils ne iious font connaître que le changement de situation des' corps relativement à d'autres corps, et non leur changement de situation dans l'espace absolu. Le mouvement relatif des corps est le seul que nous percevions, et nous le percevons tel qu'il est; c'est à la raison et à la science de comparer les mouvements relatifs , et d'en déduire les mouvements absolus qui les produisent.
Tout mouvement se reporte nécessairement à un point fixe, ou- supposé fixe» Nous ne percevons Hen dans l'espace absolu , d'après quoi nous puissions apprécier le mouvement absolu. L'homme , dans l'état d'ignorance, f^t de la terre le point^fixe dont il a besoin pour estimer les mouvements qu'il perçoit. Cette habitude contractée dès l'enfance, et l'influence du langage qui suppose la terre en repos, sont peut-être les causes du préjugé dont il s'agit.
Ainsi donc, en* distinguant, avec soin^ ce que nos seas
attestent réellement des conséquences que le raisonnement tire de leur témoignage, on voit s'évanouir une foule des illusions qu'on leur prête , et qui ne sont que des erreurs de notre propre jogement.
a<> On peut comprendre, dans la seconde classe 'des er-» reurs imputées aux sens, toutes celles qui se rencontrent dans nos perceptions acquises. Une perception acquise n'est point, à proprement parler, le témoignage direct de nos sens, mais une conséquence que nous en avons tirée. L'expérience nous a montré certains faits associés aux perceptions immédiates de nos sens ; les lois de noire constitution nous portent à présumer que cette union est invariable; et lorsque nous l'avons plusieurs fois observée, nous croyons fermement qu*elle est une connexion naturelle. Dès-lors ce qui est perçu devient pour nous le signe de ce qui ne l'est pas; l'apparition du signe nous fait immédiatement croire à la présence réelle de la chose signifiée, et nous croyons percevoir également l'un et l'autre.
Nul doute que nous ne tirions même dans l'enfance de semblables conséquences; nul doute aussi que nous ne les confondions avec les perceptions immédiates d'où nous les tirons ; et de-là vient que les langues les désignent par le même nom , et que l'usage nous autorise à les appeler perceptions , et même nous y oblige, sous peine de n'être pas entendus. Mais ici , comme ailleurs , la philosophie nous enseigne à séparer ce que le vulgaire confond; c'est pourquoi j'ai donné le nom Ae perceptions acquises à ces conséquences tirées de nos perceptions primitives et immédiates, afin de les en distinguer. Que ces perceptions acquises soient primitivement dues à un raisonnement dont la trace a disparu de notre mémoire, comme le pensent les philosophes; ou qu'elles soient le résul-
tat d'une loi instinctive de notre constitution ^comtne j'incline à le croire, peu importe à notre objet présent. Dans le premier cas , les erreurs des perceptions acquises rentreraient dans la classe de celles dont nous avons traité plus haut; dans le second^ elles doivent former une classe à part. Mais ce qui est positif, c'est que dans l'une et dans l'autre supposition , ces erreurs ne sont point des décep* tions des sens.
Reprenons l'exemple d'un globe : je le vois spherique, et sous trois dimensions. Dire que ce n'est point là une perception, ce serait une révolte absurde contre l'autorité de l'usage en matière de mots. Mais tous les philosophes savent que cette perception n'est pas le témoignage de mes yeux. Je ne vois réellement qu'un plan circulaire , où le jour et la couleur sont distribués d'une certaine manière; mais ayant observé que cette distribution est spéciale aux corps sphériques, je suis immédiatement convaincu que l'objet est spherique, et je dis que je le vois , que je lepei'qois spherique. Lorsque le peintre , par une imitation exacte de cette distribution de lumière et de couleur, spéciale aux corps sphériques, me fait illusion au point de me faire prendre pour une sphère réelle ce qui n'est qu'une sphère peinte , le témoignage de mes yeux est fidèle , la couleur et la figure visible de l'objet sont telles que je les vois. L'erreur se trouve dans la conséquence que je tire , c'est-à-dire , que l'objet est une sphère et a les trois dimensions. Cette conséquence
^ est fausse; mais quelle que soit son origine, elle n'est pas
^ le témoignage propre de nos sens.
Il faut ranger dans la même classe les faux jugements que nous portons sur la grandeur et la distance des corps célestes , et sur celles des objets terrestres placés au sommet des montagnes, ou regardés , soit à travers des
44 • ESSAI II. CHAPITRE XXJf.
verres optiques , soit à travers une atmosphère chargée de vapeurs ou très-liuipïde.
Les erreurs de nos perceptions acquises nous sont ra« rement préjudiciables; une expérience plus étendue ^ et une connaissance plus parfaite des lois de la nature, les corrigent successivement; et d'un autre côté, les lois gé« néralès de notre constitution , qui nous les suggèrent en quelque sorte , nous sont extrêmement utiles.
Nous naissons ignorants, iet notre ignorance nous expose à toutes sortes d'erreurs et de dangers. Cette suite régulière de causes et d'effets,^ que la Sagesse divine a ordonnée , et qui dirige chaque pas de notre vie dans un âge plus avancé , nous est entièrement inconnue jua-* qu'à ce que l'expérience nous la découvre par degrés.
Gomme les leçons de l'expérience précèdent celles de la raison qui ne s'éveille que tard , nous devons tomber dans beaucoup de méprises; mais dans cette première époque de la vie, la raison né serait qu'un présent funeste de la nature. Si l'enfant savait réfléchir, et qu'il connût parfaitement sa condition, il ressemblerait à un homme entouré de dangers, au sein des plus profondes ténèbres, et que chaque pas peut précipiter dans un abîme. Que lui conseillerait la raison? De ^'asseoir, et d'attendre la clarté du jour.
La raison conseillerait de même à l'enfant de ne rien tenter qu'avec sûreté; or, la sûreté est le fruit de l'expérience , et l'expérience est dangereuse : la raison avertit encore de ne point s'exposer au danger, sans des motifsi pressants; l'enfant serait donc tournaenté d'incertitudes ,, et arrêté dans ses progrès.
La nature a suivi une autre marche ; elle laisse ignorer à l'en&nt le danger, et lui inspire de- déployer toutes ses facultés, de tout oser sans attendre les conseils de
la raison , et d'ajouter foi à tout ee qu'on lui dit. Il est puni quelquefois de sa témérité, et la raison aurait sans doute prévenu cette souffrance ; mais cela même est une discipline salutaire qui lui enseigne la prudence ; on abuse aussi de sa crédulité , mais le bien qu'elle lui vaut surpasse de beaucoup le mal qu'elle lui cause. L'activité et la crédulité lui sont plus utiles que la raison, et lui apprennent plus en un jour qu'elle ne lui apprendrait en une année. Gouverné par ce double principe , il amasse , avec sécurité, tous les matériaux dont il aura besoin plus tard , et sous la bienfaisante influence des lois de sa constitution , il est heureux à cette période de la vie , où la raison ife servirait qu'à le glacer de frayeurs^, ou à l'embarrasser de délibérations épineuses. Il obéit à la nature même lorsqu'il fait et qu'il croit ce que la raison désapprouve; en sorte que la sagesse et la bonté de Dieu n'éclatentpasmoinsàlui refuser l'usage de la raison, qu'à l'accordera l'homme qui est mûr pour un si grand bienfait.
3** Une troisième classe des erreurs attribuées aux sens , procède uniquement de notre ignorance des lois de la nature.
Les lois de la nature, et par-là je n'entends pas les lois morales mais seulement les lois physiques , nous sont enseignées par notre expérience, ou par celle des autres.
Lorsque rious ignorons ces lois, ou que nous les observons avec trop peu d'attention , il nous arrive de porter de faux jugements sur les objets des sens , particulièrement sur ceux de l'ouie et delà vue; et c'es faux jugements sont presque toujours, quoique très-improprement, cousidérés comme des illusions de nos sens.
Le son affecte différemment l'oreille, selon que le corps sonore est proche ou éloigné, devant ou derrière nous, à notre droite ou à notre, gauche. Nous apprenons , par
ces nuances dans la sensation , à estimer la position (hf corps sonore , et presque toujours nos conjectures sont justes. Mais nous sommes abusés quelquefois par des échos naturels ou artificiels ou par des instruments acoustiques qui renvoient le son, qui altèrent sa direction, ou qui le transportent, sans TafFaiblir, à des distances plus considérables.
Les ventriloques, qui ont trouvé le secret de modifier leur voix , de manière à ce qu'elle paraisse partir d'une bouche étrangère , descendre des nuages , ou sortir de terre, produisent des déceptions encore plus grandes^ parce qu'elles sont moins communes.
Je n'ai jamais assisté à aucune expérience de ventriloquie , et par conséquent je ne puis dire jusqu'à quel de« gré de perfection cet art peut-être poussé. Mais je suppose que les plus habiles ventriloques ne produisent qu'une imitation imparfaite, qui ne peut tromper que les personnes iuattentives ou effrayées ; car si elle était parfaite , un ventriloque serait un homme aussi dangereux dans la société que le berger Gygès qui, en tournant son anneau, se rendait invisible, et qui, de berger qu'il était, devint par ce moyen roi de Lydie.
En supposant que les ventriloques aient tous été trop hommes de bien pour user de leur talent au détriment des autres, rien ne les empêchait du moins de s'en servir pour leur propre avantage. Si cet art pouvait être poussé loin, il me semble qu'il pourrait être exploité avec autant de succès que l'escamotage ou la danse sur la corde. Je ne sache pas. toutefois qu'aucun ventriloque ait jamais spéculé sur la curiosité publique , ce qui me fait penser que l'imitation est trop grossière pour faire illusion^ même aux oreilles du peuple.
On dit que quelques personnes ont le talent d'imiter si exactement la voix des autres, que dans l'obscurité il est
difficile de ne pas s'y méprendre. J'incline à croire que les merveilles de cette espèce sont, comme toutes les merveilles, fort exagérées par la renommée, et qu'une oreille attentive parviendrait à distinguer la copie de l'original.
Rien ne marque mieux l'étonnante exactitude et l'admirable véracité de nos sens dans toutes les perceptions utiles, qge la précision avec laquelle nous distinguons à leur port, à leur voix , à lei^r écriture les personnes de notre connaissance. On ne peut trop s'étonner que nous soyons si rarement trompés dans ces distinctions pour peu que nous prêtions l'attention nécessaire aux informations de nos sens, et qu'en même temps nous soyons si parfaitement incapables de démêler les nuances délicates qui nous les font faire.
S'il est des cas cependant oîi l'oreille ne peut discerner les sons produits par des causes différentes , il s'ensuit seulement que l'ouie est un sens imparfait , et non pas qu'il est un sens trompeur. L'oreille peut être dans l'impuissance de tirer une conséquence juste; mais il n'y a que notre ignorance des lois du son,. qui nous en fasse tirer de fausseâ.
Les déceptions de la vue qu'il faut attribuer à notre ignorance des lois de la nature , sont en plus grand nom-^ bre et plus remarquables.
Les rayons lumineyx , qui sont le médium de la vision , viennent en ligne droite de l'objet à l'œil , lorsqu'ils ne rencontrent point d'obstacle ; et la nature nous apprend à voir l'objet visible dans la direction selon laquelle, ces rayons frappent l'organe. Mais ils peuvent être réfléchis, réfractés, infléchis dans leur passage de l'objet à l'œil; ce qai changera leur direction et avec elle la position apparente, la figure apparente^ et la grandeur, apparente de l'objet.
Ainsi derrière la glace qui réfléchit ses traits , l'enfant
croit voir un autre enfant qui imite tons ses gestes ; mais il a bientôt reconnu son erreur et compris que cet autre enfant n'est que sa propre image. Quoique moins familières, toutes les déceptions du télescope, du microscope, de la chambre obscure, de la lanterne magique , sont du même genre : elles peuvent tromper le spectateur ignorant^ mais elles sont la source des informations les plus exactes pour le philosophe initié aux principes de l'optique, et ne paraissent à ses yeux que les conséquences rigour reuses de ces mêmes lois de la nature dont nous retirons de si grands avantages dans les circonstances ordinaires. 4^11 reste encore une quatrième classe d'erreurs attribuées aux sens , et ces erreurs sont les seules , à mon gré , qui méritent ce nom. Je veux parler de celles qui proviennent de quelque dérangement dans les organes extérieurs de la perception ou dans les nerfs et le cerveau qui en sont les organes intérieurs.
^ Dans le délire et dans la folie, la perception, la mémoire, l'imagination , le raisonnement se troublent à la fois et se confondent dans un même désordre. Il y a pareillement des cas où un seul sens est affecté , tandis que les autres demeurent sains ; ainsi on peut éprouver de la douleur dans un membre qu'on a perdu ; on peut sentir double un corps de petite dimension, en croisant ses doigts d'une certaine manière; on peut voir un objet double en ne dirigeant pas à la fois les deux yeux vers lui ; on peut apercevoir des couleurs qui n'existent pas, en pressant d'une certaine manière la prunelle de l'œil : on peut les voir autres qu'elles ne sont quand on a la jaunisse ! ce sont là les vraies déceptions des sens, je n'en connais point d'autres.
Il faut reconnaître dans ces déceptions accidentelles une conséquence de notre condition ici bas. Il n'est au-
DES ERREURS DES SETfS. /jQ
cDne de' nos facultés dont les fonctions ne puissent «^tre dérangées, suspendues^ détruites par diverses causes : c*est une imperfection qu*on ne saurait nier ; mais comme elle est commune à toutes nos facultés , elle n'autorise point à déclarer Tuere d'entre elles plus trompeuse que les autres.
Noiis dirons, en nous résumant^ que Terreur de considérer nos sens comme une faculté trompeuse, semble avoir été commune à tous les philosophes. A cette erreur ils en ont ajouté une autre, celle de croire que la raison n'a point d'autre emploi que de pectiBer leurs déceptions.
Les sens ne sont pas plus tiiompéUt*s que la raison , la mémoire, et les autres facultés intelfectuellesque la nature nous a données. Toutes tios acuités sont limitées et imparfaiteSi mais adaptées, saoDS doqte , à notre condition présente; nous commettons âeé méprises^ nous portons de faux jugements à l'occasion de toutes, mais pas plus àl'oocasion des informations des sens, qu'à l'occasion des déductions du raisonnement. De plus^ il n'est pas vrai que les erreurs commises à l'occasion des sens^ soient corrigées par la raison; elles le sont par une attention plus scrupuleuse au vrai témoignage des sens eux-mêmes.
Peut-être est-ce à l'orgueil des philosophes qu'on doit rapporter cette double prévention contre les sens et en faveur de la raison. En effet , la raison est la faculté qui les distingue du reste des hommes, au lieu que les sens donnent les mêmes instructions aux philosophes et au vulgaire. Ijcssens ne méprisent personne , et de là vient qu'on est disposé à les mépriser ; mais nous ne leur en devons pas moins la part la plus considérable' et la plus utile de nos connaissances. La sage nature a éclairé tous les liom mes du flambeau des sens parce que leprs informations sont la plus précieuse de ses leçons ; elle-même a imprimé IV. 4
5o ESSAI II. CHAPITRE XXII.
le Âceau de la certitude aux notions qu'ils nous donnent; et tous les sophismes de la philosophie n'ont pu ébranler la confiance qu'elles nous inspirent.
J'ajouterai une seule observation. Il y a , ce me semble, une contradiction manifeste entre la doctrine des philo-» sophes sur les erreurs des sens , et ce qu'ils enseignent relativement aux idées. A les en croire, le seul office des sens est de transmettre à l'esprit les idées des choses ex-^ térieures. S'il en elst ainsi , ils ne peuvent nous tromper : car les idées ne sauraient être ni vraies ni fausses. Si les sens ne témoignent rien , ils ne peuvent témoigner faux ; s'ils ne jugent pas, on ne peut leur imputer aucun jugement. La doctrine des erreurs des sens contredit donc la doctrine commune des idées : toutes deux peuvent étr6 fausses, et c'est mon opinion; mais il est impossible qu'elles soient vraies l'une et l'autre.
%>»^»'%>%^%^'V%<%|^%'%«««|« %/%^'% «>« ^ ^'%^^ •/m,-^ ff%Ê %/%/^%/^/^^/%/%%/%/^^^%,'%%f%f^%i'm^ «^%^%^^%|«««%<»«,%^*'V