‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 44 sur 84 · DE LA SUITE DE NOS VENSÉES. I · texte numérisé non relu

DE LA SUITE DE NOS VENSÉES. I

férentes à différentes personnes^ et à la même personne dans lies temps différents, selon qu'elle est heureuse ou malheureuse, gaie ou triste, en bonne ou en mauvaise santc.

Lord Karaes, dans ses Éléments de critique y et le docteur Gérard dans son Essai sur le génie y ont donné une énumération beaucoup plus complète et plus juste des causes qui influent sur la succession de nos pensées ; je n'ai rien à ajouter à ce qu'ik ont dit sur ce sujet.

a** Examinons en second lieu jusqu'à quel point l'attraction des idées peut se résoudre en un principe originel de la nature humaine.

Je crois que les facultés originelles de l'entendement, c'est-à-dire les facultés dont nous ne pouvons rendre raison qu'en disant que telle est notre constitution , sont en plus grand nombre qu'on ne le pense cx>inmunément ; il ne faut cependant pas les multiplier sans nécessité.

Les suites de pensées, qu'une répétition fréquente nous a rendues familières , ne me semblent supposer d'autres facultés originelles que celle de l'habitude.

Il n'est point de suite de pensées renfermée dan& l'imagination ou traduite dans le discours de quelque nature qu'elle soit, dans laquelle chaque idée n'ait un rapport avec, celle qui la précède. Il faut donc que uou^ soyons accoutumés, depuis que nous avons l'usage de la raison, à voir les objets enchaînés les uns aux autres par des rapports. La conception de ces rapports plaît, à l'esprit; ils deviennent , par l'habitude, des routes familières où il aime à voyager.

Autant que nous avons le pouvoir de choisir entre ces routes, et nous l'avons , sans contredit, à un degré considérable , notre préférence est déterminée par les principes actifs de notre constitution , c'est-à-dire par les appétits, les passions, les afTections , la raison, la conscience.

, IQa ESSAI IV. — CHAPITRE IV.

Chacun peut savoir par sa propre expërieuce que la suite de ses pensées dans un moment donnée est déterminée par ceiui de ces principes qui , dans ce moment*ià , prédomine en lui.

Même dans les instants ou l'esprit se trouve libre de toute passion et de tout désir, il y a encore des choses qui lui agréent plus que d'autres. Les similitudes imprévues et les contrastes piquants plaisent aux personnes spirituelles ; le philosophe s'attache de préférence aux rapports essentiels des choses ; et tandis que la pensée du négociant se tourne plus volontiers vers les sources di- ^verses de la richesse , celle de l'homme d'état se laisse plus facilement préoccuper par les vues d'amélioration sociale.

Le poète dramatique et le romancier^ imaginent pour chacun des personnages de leur fahle des suites de pensées qui semblent extrêmement naturelles , et qui sont approuvées des juges les plus délicats. Pourquoi le sontelles ? Est-ce parce que l'auteur s'est attaché à la eausation , à la contiguité ^ à la similitude? Assurément , c'est à quoi il a le moins songé. Son véritable mérite consiste en ce que chaque suite de pensées correspond au caractère général, au rang, aux habitudes, aux passions et à la situation présente des personnages. Si les règles de la critique sont fondées sur le bon sens, ce sont donc \k les circonstances qui influent le plus sur les suites " de pensées.

Il faut placer au nombre des causes qui agissent sur l'imagination, l'état présent du corps. Personne n'ignore combien l'imagination d'un homme ivre ou fatigué, est différente de celle d'un homme dispos et de sens rassis. On dit que les indigestions causent des songes pénibles ; elles ont probablement le mha^ effet durant la veille; il

' DE LA smTE me NOS-.PENHÉES. 1^3

est des peraimiies que rofniHn je&te dans les phisagréaliles rêveries , il en est d'autres qu'il plongé dans les imagts^ les plus itiélancoliques et quelquefois les plus horribles.

Cette influence du corps suit l'esprit nous eist aojm^e par l'eTipérience^ mai» ûous sommes hors d'^t de )'ex« pliquer,

Kous ne savons pas mieux pourquoi nous wt oessoiis jamais de penser dans l'état deveille» Je eroisque c'est aussi une disposition primitivedé l'imagination qui la fait passer sans effort d'un objet à ceux qui lui sont contigus dans le temps et dans le lieu. Cette disposition qu'on retnar^que même chez les animaux et chez tes idiots^ s'observe aussi dans les enfant» , avant qu'ils aient pu acquérir aucune habitude qui l'explique. La vue d'un objet rappelle à l'esprit , et les pereeptions simultanées qui Font accompagnée^ et les émotions que nous avons épron^ vées en cette occasion, ksrs même que nous avons perdu la mémoire des oireonstances oii toutes cfô c]K>se$ se sont associées.

De pareille associations ne se reproduisent pas seuie* ment tout entières dans l'imagination ; elieiB exeitent encore la croyance et les passions, surtout dans les eniàxiXs et dans les animaunt, ch<« qui la mémoire n'est peut-être rien de plus.

Nous voyons que ceux*H;i attendent les événements dans le même ordre dans lequel ils sont précédemment arrivés , et que cette attente détermine leurs actions et leui's passk>nSy aussi bien qu'elle règle leurs penséei^. Un cheval ^'effraie au même lieu où quelque objet l'a effirayé long-temps auparavant : nous en inférons^ qu'il se rappelle le premier événement; mais peut*-être n'y a-t^il en effet eut lui ^ qu'une association entre le lieu et le sentiment de in crainte , sans aucun souvemr distinct. IV. 1 3

194 ESSAI IV. CHAPITfiË IV.

Locke a écrit un très-bon chapitre sur l'association de» idées. Les exemples qu'il cite ]Ht>UYent qu'il se fôrmcdes associations très -fortes, non-seulement entre les idées « mais entre ies idées > et les passions, et que jamais de fortes associations ne se forment tout-à-coup , que quand elles sont accompagnées d'une forte passion ou d'une forte émotion ; ce qui me semble encore ne se résoudre que dans la constitution naturelle de l'esprit humain.

C'est aussi une opinion de Hume , que les idées eom-^ plexes^ qui sont l'objet ordinaire du discours et du raisonnement, sont formées par ces mêmes attractions auxquelles il attribue les suites de pensées/ Nous examine» rons cette doctiine dans un autre endrok.

Pour en finir avec Hume , on doit lui savoir gré, ce me semble, d'avoir fixé l'attention des philosophes sur ce sujet aussi curieux qu'important , en l'examinant luimême d'une manière sérieuse. Mais je ne vois rien dans sa théorie qui doive empêcher de conclure, que toute suite de pensées , qui porte l'empreinte du jugement et de la raison, a été produite par ces facultés, soit dans l'esprit même qui la conçoit, soit dans un autre esprit de qui l'imitation l'emprunte^ Si l'attraction présidait seule à l'arrangement de nos peifsées, elle y présiderait toujours^ elle y présiderait donc la seconde fois que nous nous oc-^ cupons d'un sujet, comme la première; l'arrangement serait donc le même dans les deux cas. Que si l'on suppose que la loi d'attraction peut être altérée dans un cas par des circonstances nouvelles qui ne se rencontraient pas dans l'autre, au moins, lés chances du mieux et du pire seraient parfaitement égales, et l'on ne voit pas pourquoi le second arrangement serait invariablement meilleur que le premier ; cependant il est certatin qu'un homme de goût et de jugement corrige avec succès les^

DE LA MJITB DE NO& PEIfSisS. IQ&

premières suites de pensées quî.s'édiappent de son imagination. Il faut donc que l'attraction des idées ne soit pas la seule cause de l'arrangement des pensées dans l'imagination ; autrement le jugement et le goût n'auraient rien à faire dans quelque composition que ce fût.

Ce sujet nous conduit à d'autres réflexions d'une nature plus sérieuse et plus pratique.

On ne saurait douter que le bonheur de chaque homme , ses progrès dans l'art qu'il exerce ou dans la science qu'il cultive, son perfectionnement moral enfin, ne dépendent en grande partie des suites de pensées qui occupent habituellement son esprit, soit pendant qgu'il travaille , soit durant les heures qu'il consaci'e au repos. I II est donc de la plus haute importance que nous employions tout le pouvoir que nous pouvons avoir sur nos pensées, et nons en avons certainement un très-considé^ ràble , à leur donner la direction la plus favorable à notre bonheur et à notre perfectionnement intellectuel et moral.

Quelles jouissances peut goûter celui dont l'imagination ne se repaît que de pensées basses et vulgaires , et qui , toujours occupé d'objets sans beauté et sans intérêt, demeure étranger à ces sentiments plus nobles et plus délicats, à ces vues plus libérales et plus grandes, quî^è-' vent l'ame et lui donnent la conscience de sa digit^ité?

Qu'il y a loin de sa condition à celle de l'homme dont k pensée semblable à l'aigle qui plane dans les airs , embrasse de vastes perspectives et les varie à chaque instant, parcourant d'un vol rapide, tantôt les régions enchantées de l'esprit et de l'imagination , tantôt les sentiers plus réguliers et plus paisibles de la philosophie et de la science, et moissonnant partout ce qu'elle rencontre de grand e« de beau.

La nw^sSé deï^ sÉture etlst beasèé de»pr€Mliielifoii& da l'art , meitsnteù. \vn les vives et délicic^uses émotion» du goûfj^ Its gvsEDds caoractèfte qsà osA tUuistré l'IminatiUé louehettt soia. cûBur^plus.psrofiiodéineiit dac<^re; nour^eut lement ils lui donnent le sentimeiil de la l^utéfioforaki la plus pure et la plus ravia^saiite de taule» ^ mai& ils éveillent dans son sein le jv^meot m^ral, et y allunleQ.t 1^ £îsti sacré de la vevtit.

Ëa admirant ce qu'il y ai dU glorieux et de subliu)^ dans lea actions des h^s^ son an^ reçoit la divine é4in*r celle ^ et ^'enflamme du dés^r d'imiter ce (|u'eile admire^ yiniagmation de l'homoie est un yaste théâtre ou vient $e représenter tout ce i|u'il y a de bon ou de mauvais, de noble ou de trivial, d'admirable du de hideux dans la vie humaine^

Cliez lesr eflfants et chez le» esprits frivoles^ elle re$-» semble assez à la boutique d'uit marchand de liochefs; cbez les personnes qui exercetit leur mémoire sans Iair0 usage de leur jugement, à l'échoppe d'un marchand da hailload.

U en est f{u'habîte la sombre superstition avec son cortège de moo»ti*es et d'horribles fantômes ; il en es^ qui sont eomme le repaire dea démons et la Caverne oh s'enfantent les noirs complot»^ les nleurlres et la rapine. Là prennent naissance les crimes qui épouvantent le monde ^ et se conçoivent d'horribles desseins qui d'eiBeurenf sans exiécution; mais là aussi se cachent les furies et leurs sévères quoique invisibles châtiments^

Heureux les hommes que la science éclaire de son flam« beau et délivre des fantômes de hisuperslition^ qui adorent ^ Dieu sans autre crainte que celle de mal faire ^ et chez^qiii l'idnocenee et la paix du cceur, l'amour de l'humantlé, et de la justice, protègent l'imagination contre l'iovasion de&

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