DE LA SUITE DE NOS PENSÉES
Une fois acquises et perfectionnées , ces habitudes ne coubeot plus ni efforts ni fatigue. Le talent de l'exécution en musique en est un exemple. Les doigts du pianiste doivent exécuter une cpiautité innombrable de mouvements ; à chaque instant indivisible , ils doivent se poser avec une invariable précision sur telles touches du davier, et dans le moment qui suit^ sur telles autres touches, dans un ordre diéterminé ; cet ordre est le seul qui soit juste , tandis qu'il y en a des milliers qui sont faux, et qui détruiraient absolument le charme de la musique. L'exécuteur ne songe pas le moins du monde à tous ces détails ; il a une idée générale de l'effet qu'il veut produire ; les mouvements de ses doigts s'accomplisent ^ se succèdent , se combinent d'eux-mêmes ^ pour obéir à sou intention.
Pareillement, quand un homme parle sur un sujet qui lui est familier^ il existe un arrangement de pensées et de mots absolument nécessaire pour que son discours soit à la fois intelligible, oonvenable, et grammaticale-^ ment cofrect. Dans chaque phrase que nous écrivons ou que oous proférons , il y a plus de règles de grammaire de logique et de rhétorique à transgresser, qu'il n'y a de mots et de lettres. L'orateur ne songe même pas à toutes ces règles, et cependant il les observe, comme si elles lui étaient toutes présentes.
Ce prodige est le même que celui de l'exécution musicale; il dérive de la même source, c'est-à-dire, d'une longue pratique, et s'explique par le même principe, le pouvoir de l'habitude.
Toutes les fois que sur un sujet donné , un honrnie parle bien, c'est-à-dire, avec méthode et facilita sans préparation , il est indubitable , à mon avis , que ses pen* sées suivent un sentier battu. Il y a dans son esprit un moule tout préparé pour ce sujet ou du moins pour quel-
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que autre très-semblable , où son discours se jette sans effort, et dont il prend la forme. Ce moule est l'ouvrage de l'étude ou d'un long exercice.
Nous avons considéré jusqu'ici les suites de pensées qui sont tout-à-fait spontanées ou qui du moins n'exigent pas un effort considérable de l'attention , et nous avons tâché de rendre raison de la régularité qui s'y fiiit remarquer. Les facultés naturelles du jugement et de l'invention, le plaisir attaché à l'exercice de ces facultés, la force qu'elles acquièrent par l'imitation et par l'habitude, semblent expliquer ce phénomène , sans qu'il soit besoin de recouri^r aux mystérieuses attractions d'idées, que la philosophie moderne a inventée^ pour en rendre compte.
Mais nous sommes capables de diriger nos pensées dans un certain oindre et vers un but que nous nous sommes proposé.
Il n'y a pas un ouvrage de Fart, dont le modèle n'ait été dessiné dans l'imagination : là ont été conçus V Iliade d'Homère y la République de Platon^ les Principes de ISe^ton. Croirons-nous que ces grandes productions aient pi^is d'elles-mêmes la forme sous laquelle nous les admijrons? Croirons-nous que les sentiments, les mœurs, les passions qui animent l'Iliade, se soient tcmt-^à-coup pré* sentes à l'imagination d'Homère , et que la composition do ce grand poèm^ ne lui ait pas coûté plus d'efforts qu'il n'en faut, pour retrouver les circonstances d'une anecdote cent fois racontée, ou l'air d'une chanson qu'on sait par cœur ? Il est impossible de. le penser.
En supposant que le dessein de chanter la colère d'Achille n'ait été que le hasard d'une idée heureuse , il n'en est pas moins vrai que le jugement seul a pu décider , 014 commencerait la narration, et où elleriinirait.
£n supposant encore que l'imagination féconde du
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poète ak placée en quelque sorte ^ sous sa main les plus riches matériaux , ne fallait-il pas que le jugement choisît ceux qui devaient être employés , rejetât ceux qui né devaient pas l'être, disposât ceux-là dans Tordre le plus convenable , et créât l'harmonie de tout ce vaste édifice ?
On ne saurait me persuader qu'un mécaiûsme aveugle de sympathies et d'antipathies , d'attractions et de répulsions inhérentes à la nature des idées , ait pu diriger celles d'Homère selon les règles de la composition épique , celles de Newton selon les règles de la composition philosophique et géométrique.
J'aimerais autant croire que le poète, après avoir invoqué sa muse, n'a fait qu'écrire sous la dictée de la déesse. Sans doute le poète, et tout artiste comme le poète, doit s'attacher à rendre ses compositions naturelles ; mais cette imitation de la nature est la perfection de l'art y et son dernier etTort. Quand un édifiée est achevé y on emporte les décombres, les machines, les instruments , les échafauds; on efface tout vestige des travaux qu'il a coûtés; mais nous savons que sans ces travaux on n'aurait pu l'élever.
' L'imagination de l'artiste peut être comparée à un cheval de main: de lui-même, le cheval a lar force, l'agilité,
le feu , un certain degré d'intelligence ; l'instruction lui a fait contracter des habitudes qui le rendent à la fois plus propre à nos desseins , et plus docile à notre volonté ; mais il n'exécutera pas un voyage , si le cavalier ncle dirige.
De même l'imagination a ses facultés naturelles plus ou moins énergiques selon les individus ; elle acquiert de la facilité par l'exercice et par une sorte de discipline , au point de produire, sur-le-champ et sans effort, des suites d'idées , qui ont de la régularité et un certain degré de perfection et de beauté.
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Mais ii n'est jamais résulté de ces créations soudaines une production achevée de l'art. Il faut que les premières pensées soient sounoises à une révision sévère, que chacun^ soit l'objet d^un examen particulier , et que le tout soit embrassé d'un même coup-d'œil. La raison nous dit que telle pmisëe esl superflue , telle autre faible et mesquine ; ici la force manque, plus loin \i\ délicatesse ; cet endroit est obscur, cet autre est diffus: ces décisions du jugement sont exécutées; un nouveau travail est entrepris; ce qui manquait on l'ajoute; ce qui abondait on le resserre; ce qui était hors de sa place on l'y met; et le goût polit ensuite toutes les parties de l'ouvrage.
Quoique les poètes soient, de tous les artistes, ceux qui prétendent le plus à l'inspiration , si nous en croyons Horace, juge compétent en cette matière, le travail est une condition essentielle du mérite de la composition poétique :
PompUms sanguis , carmen reprekendite qu^d non. Multa dies , et mulla litura coiercuU , atquc Per/ectum decies non ccLstigavit ad unguen.
Ce que je veux conclure de tout ce que je viens de dire , c'est que dans les suites de pensées que nous appelons imagination , depuis les je^x frivoles de l'enfance jusqu'aux productions les plus sublimes de l'esprit humain , tout ce qu'il y a de régulier suppose l'interventioa plus ou moins laborieuse duj'Ugementet du goût. Ce qui a coûté beaucoup aux uns, les autres peuvent l'imiter avec beaucoup de facilité; l'habitude peut rendre fami-^ Hères à chacun ses compositions les plus étendues et les plus pénibles ; mais la première fois qu'une suite régulière de pensées a été formée , elle a été conçue avec dessein , et produite avec quelque applîcatioa et quelque ef-. fort.
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Nous allous maintenant présenter quelques réflexions sur la théorie par laquelle on explique communémeptces suites de pensées qui se succèdent dans l'esprit humain. On en trouve le germe dans Hobbes ; mais elle n'a fixé l'attention, que depuis qu'elle a pris, entre les maias de Hume , les formes prononcées d'un système.
Ce philosophe pense que les suites de pensées sont dues à une sorte d'attraction qui entraîne les idées les unes vers les autres, selon certaines relations qu'elles ont entr'elles; il croit que les idées complexes, qui sont le sujet le plus ordinaire de nos pensées et de nos raisonnements , sont dues à la même cause. Les relations , qui produisent cette attraction des idées, sont au nombre de trois , la causation , la contiguïté dans le temps et le lieu , et \dL similitude. Hume prétend que ce sont là les seuls principes généraux qui unissent les idées ; et ayant eu occasion de remarquer ailleurs que la contrariété ètaîii aussi un principe de connexion entre les idées, pour lier cette découverte avec son système, il assure gravement que la contrariété tient à la fois de la causation et de la ressemblance. Il affirme du reste que les idées s'attirent mutuellement dès qu'elles ont entr'elles une des relations in<diquées; en sorte que l'une ne saurait être pœsente à l'imagination, sans que l'autre ne s'y produise immédiatement. Il paraît regarder cette pro.priété comme une faculté originelle de l'esprit , ou plutôt des idées elles* mêmes; et il déclare, en conséquence, qu'elle est inexplicable. JFaisons quelques remarques sur cette théorie. ,
1^ Je conviens que la pensée d'un ^fet nous conduit à celle de sa cause, et celle d'une cause à. celle de son effet ; que la pensée d'un objet réveille en nous .celle des objets qui lui ressemblent, ou qui lui sont contigus dans le temps et le lieu ; tout cela est vrai, ma^s cette
énuméfation des rapports qui font passer notre esprit d'une pensée à une autre , n'en est pas moins très-inexacte.
D'abord, si on la confronte avec les principes de la philosophie de Hume , elle contient trop. En effet , la causation n'étant dans sa doctrine que la succession constante de la cause et de l'effet, elle rentre dans la contiguité : les trois principes de l'attraction des idées se réduisent donc à deux.
Mais en les gardant tous. les trois, si on confronte l'énumération à la réalité, on trouvera qu'elle est bien loin d'être complète. Il n'y a, en effet, aucune espèce de rapport, de quelque nature qu'il soit, qui ne conduise l'esprit d'une pensée à une autre ; et il en est de même de toute espèce d'opposition ou de contrariété ; car , pour le dire en passant j lorsque Hume dit que la contrariété peut être considérée comme un mélange de causation et de ressemblance, cela me paraît aussi clair que s'il disait, que la forme peut être considérée comme un mélanga de la couleur et du son.
Ainsi nous passons de la fin aux moyens et des moyens à la fin, d'une vérité aux preuves sur lesquelles elle est fondée et aux conséquences qu'on en peut tirer, de la partie au tout, du sujet à ses qualités, des choses qui ont entre elles quelque i^lation à la relation même. Ce sont là des transitions .qui s'opèrent à chaque minute dans l'esprit de tout homme qui pense, et qui sont comme autant de sentiers battus pour l'imagination.
Et non-seulement les relations des choses entre elles influent sur la suite de nos pensées , mais le rapport qu'elles ont à notre disposition présente, à nos habitudes morales et intellectuelles , à la société dans laquelle nous avons vécu , au genre d'occupations auquel nous nous sommes livrés. Le même événement suggère des réflexi<)»ns très-dif-