‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 46 sur 84 · DES MOTS GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

DES MOTS GÉNÉRAUX

Tous les mots d'une langue sont ou des termes généraux , ou des noms propres. Les noms propres n'expri^ ment que des choses individuelles; tels sont les noms d'hommes 9 de royaumes, de provinces, de cités, de rivières, qui distinguent un individu des autres individus de son espèce. Tous les autres mots d'une langue sont généraux; ils ne représentent pas seulement un individu , mais s'appliquent également à plusieurs.

Je ne comprends pas seulement dans la classe des mots généraux ceux que les Logiciens appellent termes généraux , et qui peuvent former le sujet ou l'attribut d'une proposition ; j'y comprends encore leurs auxiliaires et leurs accessoires , comme les appelle Harris ; tels que les prépositions, les conjonctions, les articles, qui sont au moins des mots généraux , s'ils ne sont pas proprement des termes généraux.

Il n'y a pas de langue , grossière ou polie , dont les mots généraux ne soiejil la partie la plus considérable. Les Grammairiens ont réduit tous les mots à huit ou neuf classes , qu'on appelle les parties du discourra De ces neuf classes , il n'en est qu'une seule, celle des noms

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qui renferme des noms propres ; tous les pwnoms , tous les verbes^ tous \eis» participes ^ tous les atk^erbes ^ tous les articles y toutes les prépositions , toutes \e& conjonctions ^ toutes les interjections^ sont, sans exception, des mots géiiéraux. Parmi les noms, tous les adjectifs sont encore des mots généraux, et il en est de même des substantifs qui ont un pluriel ; car un nom propre n'exprimant qu'un seul individu , ne saurait avoir de pluriel. II n'y a pas un mot dans les quiaa^ livres d'ËucKde , qui ne soit général , et l'on peut en dire autant de beaucoup de gros volumes.

Cependant tous les objets sensibles sont des individus ; il ea esl de même de^objt^ts de la mémoire et dé la conscieoee , et de tous les objets de nos joabsanees et de n€>& àèùts , 4e nm espérances et de nos craintes. On peuâ avancer sans témérité que sur la terra et dans les cieux ^ X>ieu u'fi créé quie des individus.

• Comment se fait-il donc que les mots généraux tien<nent tant de place d«;ns ks kngues, et les noms propres, si peu ?

C^ phénomène, sîngii^ier en apparence, me. paraît trouver son expKoation naturelle dans les observations^ suivantes,

i^ Quoiqu'il y ait un oertaifi nombre d'objets indivis duels qui se manifestent à l'observaticm de tous les hommes, tels que la terre, la lune, le soleil, cepen«dant la plupart de ceux que nous désignons par des noms propres , n'ont qu'une existence locale , et ne sont connus que d'un village ou d'un canton ; les autres hommes qui parlent la même -langue et le reste du genre humain les ignorent Les noms par lesquels on les désigne, étant particuliers à la localité et ne se traduisant point dans les autres langues, ne font pas plus partie du langage, que

D£S HOTS GENERAUX. '2Ql

ie$ coutumes dW hameau ne font partie de la législation d'iifi peuple. Il n'y a que les objets individuels aperçus pai^ tous les hommes qui aient des noms propres dans hk Jangue commune , et ceux là sont peu nombreux.

De là le petit nombre de noms propres qui font partie du langage; de là aussi la nécessité <Ftine multitude de mots généraux , comipe nous le montrerons cî-après.

a^ Il faut observer, en second lieu, que l'essence de tout objet Qous étant impénétrable , ils ne se montrent à nous que par leurs propriétés , telles que le npmbre de leiirs parties , leurs qualité^ sensibles , leui^s relations à d'autres individus, leur situation, leurs mouvements. C'est pâr*là qu'ils nous sont utiles ou nuisibles ; qu'ils excitent en nous des espérances et des craintes ; qu'ils servent d'rnstruments à nos desseins; c'est enfin par l'expression de leurs attributs que nous pouvons coqimuniquer à nos semblables la connaissance que nous avoqs acquise de chacun d'eux. Il a donc &lla imposer des noms à ces attributs.

La nature même des attributs exige qu'ils soient ex- (primés par des mots généraux; et c'est en effet par des mots semblables qu'ils lé sont dans toutes les langues. Dam rançienoe philosophie , les attributs avaient reçu dçux noms qui exprimaient bien leur nature; on les appelait unwersawjo , parce qu'ils peuvent appartenir à beau» .coup d'individus , et ne sont point spéciaux à un seul ; on les appelait aussi prèdicahhs ou prédicats , parce que tout ce qu'on affirme ou qu'on nie d'un sujet , quidqmd prœdicatur^ peut l'être de plusieurs et s'exprime néces^ sairement par un mot général. Prédicat signifie donc la même chose ^ attribut^ avec c^te différence que le premier de ces mots est resté latin , et que l'autre est devenu français. Tous tes attributs que nous observons dans

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chaque créature individuelle de Dieu ou dies hommes, sont communs à plusieurs individus ; Texpérleoce nous l'apprend, ou nous le présumons ainsi , et nous leur donnons le même nom dans tous Les sujets auxquels ils appartiennent.

Il n'y a pas seulement des. attcibuts d'individus ^ il y a des attributs d'attributs, qu'on pourrait appeler attributs secondaires. JjSl plupart des attiributs sont susceptibles de degrés et de modifications diverses , qui ne peuvent s'eatprimer que par des mots généraux.

Ainsi la mobilité est une propriété des corps , mais les directions du mouvement peuveat varier à Finfini ; ek. d'ailleurs, il peut être rapide ou lent, unifQrme , accéléré ou retardé.

Puisque tous les attributs primaires, ou secondaires s'expriment par des mots généraux, il suit de là que tout ce qui est affirmé ou nié du sujet d'une proposition ne peut être exprimé que par un terme général. Les sujets des propositions peuvent être aussi des termes généraux , comme on le verra par ce qui suit.

3*^ Les mêmes facultés par lesquelles nou^ dislingu^Mis et nommons les différents attributs de chaque sujet, nous font remarquer que plusieurs sujets ont des attributs qui sont les mêmes , et d'autres qui sont différents. C'est un moyen très-naturel que nous avons, de ramener l'immen*site des individus à un nombre limité de classes, que, dans la langue scholastique , on appelle genres et espèces.

Tous les individus à qui certains attributs sont communs, nous les rangeons dans la même classe, et nous donnons à cette classe un nom qui ne désigne pas un certain attribut , mais la collection de tous les attributs qui distinguent cette classe ; de sorte qu'en affirmant ce nom d'un individu , nous affirmons qu'il a tous les ^ttri-

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buts qui caractérisent la classe dont il s'agiL Uliomme j le diei^aly le chien ^ sont des classes d'animaux ^ et nous distribuons de la même manière toutes les substances vé^ l^ëtales et inanimées.

' Non-seulement nous classons les substances , nous clas^^ sons aussi les qualités, les relations, les actions, les af* fections, les passions; toutes choses eu on mot.

Quand une classe est très*-étendue, noys la divisons en classes subordonnées. On appelle genre (genus) I4 classe la plus élevée; les autres s'appellent espèqes {spe* vies ). Quelquefois une espèce se divise elle«même en espèces subordonnées ; et la subdivision se poursuit aussi loin que l'exigent les méthodes delà science ou les besoins ' du langage.

Dans cette distribution des dboses en genres et en espèces, il est évident que le nom de l'espèce exprime plus d'attributs que celui du genre. Chaque espèce comprend d'abord tout ce qu'il y a dans le genre et de plus les attributs qui la distinguent des autres espèces du même genre; et à mesure que les subdivisions s'étendent , l'espèce inférieure embrasse toujours un plus grand nombre d'attributs y en même temps qu'elle s'applique à un moindre nombre d'individus.

De là cet axiome logique, que plus un terme général a de compréhension , moins il a d'extension ; et que plus il a d'extension /moins il a de compréhension* Ainsi, dans cette suite de termes généraux subordonnés, animal y fiomme y français y parisien y chaque terme comprend un plus grand nombre d'attributs que le. précédent, et s'étend à un moindre nombre d'individus.

On trouve des noms de genres et d'espèces dans les langues informes des tribus les plus sauvages, comme dans les langues polies des nations civilisées. D'où il

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snit que l'inv^xition des termes généraux , taut pour re^ présenter les attributs des choses que pour désigner leurs genres et leurs espèces , n'est point une découverte des philosophes , mais une simple opération <ki bon sens que tous -les hommes exécutent sans recherche et sans effort. I;^s philosophes s'en emparait, remontent à son origine et lui imposait des lois; mais les ignorants pratiquent ces lois sans les connaître, comme ils voient les objets et font un bon usage de leurs yeux sans connaître la struc* ture de Tceil , et sans avoir étudié la théorie de la vision.

Chaque genre et chaque espèce peuvent être ou le sujet ou le prédicat de propositions innombrables; car chaque attribut, renfermé dans le genre ou<kns l'espèce, peut en être affirmé ; le genre peut être affirmé de l'espèce ; et le genre et l'espèoe peuvent l'être de tous les inxlividus qu'ils «mbrassent.

Ainsi on peut affirmer de l'homme que c'est un animal composé d'une ame et d'un corps, que sa vie est courte et pleine de souffrances ; qu'il est susceptible de progrès dans la carrière des arts, des sciences, de la Tertu; en nn mot , on peut affirmer de l'homme fout attribut commun à l'espèce, et il est le sujet de jboutes ces propositions dont le nombre est infini.

Pareillement on peut affirmer de chaque nation, de chaque peuplade, qu'elle est composée d'hommes, et de chaque individu de l'espèce qu^l en est un. L'homme est encore le prédicat des innombrables propositions de cette nature.

Ce que nous avons d^t de l'extension et de la compréhension des termes généraux , s'applique aux propositions; les termes généraux leur communiqi»ent l'extension et la compréhension qui est en eux. C'est là une des plus nobles propriétés du langage, et ce qui lui donne la* vertu

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d'exprimer avec facilité et promptitude les résoltals. les; plus éle^ de la science et les vérités les plus générale» que l'entendemenl humain puisse concevoir.

Si le prédicat est un genre ou une espèce^ là proposition a la même compréhension que le prédicat lui-même^ Quand je dis^ que cette montre est d'or ^j'affirme d'elle par celte seule proposition tootes^ les propriétés conuués de ce métal; quand je dis d'un homme ^ qu'il est géo-» mèti*e , j'affirme de lui fous les attributs qui sont propres à l'animal , tous ceux qui sont propres à l'homme , et tous ceux qui sont propres à l'homme qui a étudié la géo*métrie; quand je dis que l'orbite de la planète de Mercure est une ellipse^ j'afBrtne de cette orbite toutes lea propriétés géométriques de cette figure^ celles qui pour-, raient âtre découvertes un jour , comme celles qui sont connues aujourd'hui.

De même si le. sujet d'une proposition est un genre ou une espèce , la proposition a la m«me extension que le sujet. Ainsi quand on démontre que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits, cette propriété s'étend à tous les triangles rectilignes qui ont existé , qui existent, et qui pourràteUt exister.

C'est par cette extension et cette compréhension des propositions que la connaissance humaine se condense en quelque sorte sous une forme adaptée à la capacité de notre intelligence , et qu'elle acquiert une simplîeité admirable , sans rien perdre de sa certitude et de sa clarté;

Les propositions générales peuvent se comparer atr germe d'une plante , qui ^ selon quelques philosophes , ne contient pas seulement la plante qui va naître, mais encore les graines qu'elle portera , et toutes fe* plantes qui en naîtront dans un avenir «sans bornes.

Il y a pourtant cette différence , que le temps et des

ao6 ESSAI V* CHAPITRE II.

ciroonstanoes dont la réunion n est pas en notre pouvoir , doivent concourir au développement de tous ces germes, au lieu qu'une proposition générale est toujours prête à rendre intactes les vérités particulières qui lui ont été confiées.

Ainsi la sagesse des siècles y. et les plus sublimes théo* rêmes de la science pourraient être déposés comme 11liade^ dans une coquille de noix, qui les transmettrait aux générations futures. Cet effet miraculeux du langage réside tout entier dans les termes généraux, annexés aux divisions et aux subdivisions des choses.

Ce qui précède suffit pour montrer, que non-seule-^ ment tout langage , mais toute proposition serait impossible sans les termes généraux ; que ces termes forment le fond des langues, et seuls, leur communiquent cette inappréciable propriété d'exprimer sans effort et avec rapidité toutes les vérités de l'expérience et toutes les découvertes de la science*.

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