‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 47 sur 84 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

DES CONCEPTIONS GiNÉRALES.

Puisqu'il y a des mots généraux dans le langage, il est naturel d'en conclure qu'il y a dans notre esprit des conceptions générales dont ils sont les signes.

Les mots sont de vains sons quand ils ne signifient pas la pensée de celui qui les profère ; c'est donc leur signification seule qui peut en faire des mots généraux. Chaque mot n'est en lui-même qu'un son individuel; s'il devient un mot général , c'est qu'il a été revêtu d'une si-

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gnification générale. Or, ce qu'il signifie, est conçu par celui qui parle et par celui qui écoute, si cette signification est distincte, et qu'dle soit connue de l'un et de l'autre. Pour que les mots aient une signification générale, il faut donc que celui qui les prononce et que celui qui les écoute connaissent des choses générales. Ce sont ces conceptions que j'appelle générales ; et je remarque qu'elles n'empruntent point cette dénomination de l'acte de l'esprit qui est toujours un acte individuel, mais de l'objetconçu, qui est un objet générai.

Je me propose d'examiner s'il est vrai que nous ayons de pareilles conceptions , et si nous en avons , de quelle manière notre esprit les forme.

Examinons d'abord les conceptions exprimées par des termes généraux^ c'est-à-dire par des mots qui peuvent être le sujet ou le prédicat d'une proposition. Elles ont pour objet ou des attributs^ ou des genres et des espèces.

Il est évident que nous avons une conception bien plus claire des attributs des individus que nous connaissons , que du sujet même auquel ces attributs appartiennent.

Prenons pour exemple un corps quelconque : quelle conception en avons nous ? Chacun peut se consulter et répondre pertinemment à cette question. En y pensant , on trouvera que nous concevons un corps comme uiie chosç longue, large et épaisse, qui a telle figure, et telle couleur, qui est dure, molle, ou fluide, douée de certaines qualités, et propre à certains usages. Si c'est un végétal , nous pouvons savoir où il croît , quelle est la forme de ses feuilles, de ses fleurs et de sa graine; si c'est un animal, quels sont ses iutincts naturels, ses mœurs ses habitudes. Nous avons de tous ces attributs une conception distincte, et nous trouvons dans toutes leslan^^ues des mots qui les expriment avec une <;larté parfaite et la plus grande précision.

ao8 ESSAI V. CHAPJTM II.

Si nous examinons la conception que nous nous formons d une personne de noU*e ck>nnai$sance , nous trouverons qu'elle est pareillement coftiposée des divers attributs qui distinguent cette personne. Nous savons^ plir exemple, que l'individu dont il s'agit est fils d'un tel , frère d'un tel ^ qu^il exerce telle profession, qu'il possède telle fortune , qu'il est de grande ou de petite taiUe, bien ou mal fait^ jeune ou vieux , marié ou célibataire ; nous connaissons son caractère, sa complexton , ses talents, et peut •être quelques événements de sa vie.

Telle est la conception que nous nousformons des personnes de nôtre connaissance ; c'est par là que nous les décrt-^ vons à ceux qui ne les connaissent pas, et c'est aussi par là que les historiens nous font concevoir les personnages des temps qui nous ont précédés. 11 leur serait impossible de procéder autrement.

Toute notre connaissance des individus consiste donc dans la connaissance de leurs attributs ; nos facultés ne pénètrent point jusqu'à leur essence; la portée de l'entepdement humain ne s'étend pas jusque là.

Or, un attribut est ce que les Scholastiques appelaient un unwersely il appartient ou il peut appartenir à plusieurs individus , car c'est là le propre de tout attribut ; et c'est pour cela que dans toutes les langues les attributs sont exprimés par des mots généraux. ,

Si nous concevons clairement un individu par les at<tributs qui le distinguent , c'est que nous avons une con* ception nette de chacun de ces attributs , et de ceux que nous avons nommés tout à l'heure , et d'une multitude d'autres. C'est un fait dont tout le monde peut rendre témoignage. ;

Or , ces attributs sont tout ce que nous pouvons con^ cevoir distinctement dans les individus. Nous concevons,

DES CONClïPTIONS GÉNKBAI.FS. aCK)

il e^ vrai y un sujet auquel nous les rapportons; mais la conception que nous avons de ce sujet, matériel ou im* matériel^ n'est qu'une notioii obscure et relative, dès que nous le séparons de ses attributs.

C'est une remarque qu£ nous avons d^à iaite relativement à la substance matérielle x, et la chose n'est pas moins évidente relativement aux esprits. £n quoi consiste ce sujet que n6us appelons esprit ou ame? C'est, dira-t-on, un être pensant , volontaire et actif. La pensée, la volonté, l'activité sont , il est vrai , ses attributs ; mais l'être auquel ces attributs appartiennent, quel est-il? J'ai beau me faire cette question, je n'y trouve point de réponse satisfaisante. Nous avons une idée nette des attributs de l'esprit , et particulièrement de ses opérations , mais nous n'avons de l'esprit lui-même qu'une notion obscure.

La nature nous enseigne , que la pensée , la volonté , l'activité sont des attributs et ne peuvent exister que dans un sujet ; mais ce que nous savons de plus clair sur ce sujet , c'est que ces attribttts lui appartiennent.

£st-il des êtres créés qui connaissent l'essence des choses, de manière à pouvoir en déduire et leurs attributs et leur constitution, ou bien cette cpnnaissance est-elle la prérogative exclusive de l'être tout-puissant qui les a faites? nous l'ignorons ; mais ce qui est certain , c'est qu'elle passe la portée des facultés humaines.

Nous concevons l'essence d'un triangle, et nous en déduisons ses propriétés ; mais cette essence n'est autre chose qu'un unwersel : l'esprit humain aurait pu le concevoir , qnand aucun triangle individuel n'aurait existé. C'est comme le dit Locke , une essence nominale , exprimée par une définition , au lieu que l'essence des individus

*■ Essai n, chap. xix.

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