CHAPITRE ÏV
DES GÔNfSEPTiOKS G^N ORALES F0E1IÉ]KS PAE LA COMBIITAISOlf.
De même que nous obtenons par l'analyse intellectuelle les conceptions les plus simples de l'entendement humain, c'est-à-dire les conceptions générales de chaque attribut des choses; de même en combinant plusieurs de ces attributs en un tout et en imposant un nom à chaque combinaisoh , nous formons des conceptions générales qui sont qiiclquefois très-complexés et qui ne laissent pas d'être toujr^urs parfaitement distinctes.
Ainsi qîjand l'analyse d'un objet étendu nous a hit IV. 1 5
2 26 ESSAI V. CHAP1TA£ iV.
acquérir les notions simples du point, de la ligne droite, de l'angle, de la surface, du solide, il nous est aisé de concevoir une surface plane, terminée par quatre lignes droites qui se coupent en quatre points à angles droits; nous nommons cette espèce de figure un carré. Nous concevons ensuite un solide terminé par six carrés égaux^ et nous le nommons un cube. Un carré, un cube, et tout autre nom d'une figure de géométrie, sont des termes généraux^ qui expriment une conce;ption générale coi^plexe, laquelle est une combinaison des éléments |es plus simples auxquels l'analyse réduit un corps étendu.
Une figure de géométrie se définit par l'énuniération des élénaents dont elle est composée et par le mode de leur combinaison. Sa définition est son essence; elle n'a point de propriété qui ne puisse çn être déduite d'une manière rigoureuse par le raisonnement. Une telle figure n'est poiAt une chose qui existe, car elle serait un individu ; elle est une pure conception de l'esprit.
Une ferme, une paroisse, un canton, une province, un royaume sont d'autres conceptions générales complexes, qui résultent de certaines combinaisons d'un territoire habité, sous certaines formes d'administration.
Différentes agrégations de soldats constituent les no^ tions générales de compagnie , de régiment , de division , d'armée.
Les différents crimes qui sont l'objet de la législation criminelle, tels que le vol, le meurtre, la piraterie, ne sont que des combinaisons artificielles des actions et des intentions des hommes définies par la loi, qu'on a jugé convenable de comprendre sous un même nom et dont on a fait par là des choses.
En voyant la nature, dans les différents règnes. de ses productions , signaler une foule d'individus \par des qua-
lilés extérieures communes, un instinct qlii précède l'expérience nous porte à croire que ces individus se ressemblent encore dans les qualités moins apparentes que nous n'avons point observées. Ainsi l'enfant, à qui il sera arrivé une seule fois de se brûler le doigt à la chandelle, craint le retour de la douleur s'il approche de la flamme d'une autre chandelle ou d'une flamme quelconque ; il attri* bue par conséquent la propriété de brûler à toute espèce de flamme. Cette induction instinctive qui ne procède point du raisonnement et que le raisonnement ne justifie point , nous conduit quelquefois à des méprises que l'expérience nous découvre plus tard ; mais elle nous préserve d'une destruction certaine au milieu des dangers sans nombre qui nous environnent!
Si nous rappelons ici ce principe de la nature humaine, c'est que la distribution des productions de la nature en genres et en espèces lui doit sa principale utilité.
Le médecin ne doute point que la rhubarbe qu'il n'a point éprouvée , n'ait la même vertu médicale que celle qu'il a prescrite en d'autres occasions. Deux tiges de rhubarbe se ressemblent par certaines qualités sensibles , et c'est en vertu de cette similitude qu'on leur donne à toutes deux le même nom général. Dès-lors nous sommes convaincus qu'elles ont aussi les mêmes propriétés médicales ; et l'expérience ayant constaté dans plusieurs la nature de ces propriétés, nous demeurons persuadés qu'elles existent et se retrouveront les mêmes dans toutes les autres.
Un voyageur qui aperçoit un cheval , un bœuf, une
brebis qu'il n'a jamais vus , poursuit tranquillement sa
route , parce que ces animaux sont d'une espèce inoffen-
sive ; il frémirait, s'il rencontrait un lion ou un tigre, .
IjCs animaux, les végétaux et les êtres inanimés nous
^lS KSSAI V. CHAPITRE IV,
procurent une infinité d^avantages et nous menacent aussi d'une infinité de dangers. La vie de l'homme fût-elle cent fois plus longue , ne suffirait point à l'expérience des qualités utiles et nuisibles de chaque individu. Le Ijégislaleur suprême a pourvu à la subsistance et à la conservation de l'espèce humaine , en partie par la constitution des productions de la nature, et en partie par la constitution de l'esprit humain.
En premier lieu, parmi les productions de la nature, une foule d'iudividus sont si semblables et par leurs qualités apparentes et par leurs qualités occultes qu'il n'est pas seulement possible, mais encore en quelque sorte naturel de les réduire en classe et d'imposer à chaque classe un nom général qui s'applique également à tous les individus qu'elle contient , parce qu'il n'embrasse dans sa signification que les qualités qui sont communes à tous.
Telle est en second lieu la constitution de l'esprit humain , qu'un instinct naturel nous fait présumer que les individus semblables par leurs qualités apparentes, le sont également par leurs qualités occultes; et cet instinct nous trompe rarement.
Nous sommes donc portés par instinct et invités par raison à distribuer toutes les productions de la nature en genres et en espèces , et à les comprendre sous des noms généraux qui les rallient ; et nous avons le plus grand intérêt à le faire avec toute l'exactitude et toute la clarté dont nous sommes' capables ; car plus les divisions sont exactes et les définitions des espèces distinctes, plus il est probable aussi que les qualités observées dans un petit nombre d'individus appartiennent à tous les individus de la même espèce.
Chaque espèce de substance naturelle qui a reçu un
nom , devient l'attribut d'un grand nombre d'individus , quoiqu'elle ne soit elle-même qu'une combinaison d'attributs plus simples , qui aont communs k tous ces individus.
Il est aisé de s'assurer <^u'uu(B gra.nde partie des mots d'une langue, la plus grande partie peut-être, exprime des combinaisons de cette nature , c'est-à-dire des combinaisons de conceptions générales plus simples , réunies en un faisceau , et réduites, en quelque sorte, au plus petit volume possible par l'imposition d'un nom.
Il y a des conceptions générales , qui sont plutôt des compositions que des combinaisous. le puis concevoir, par exemple, une machine qui n'a jamais existé, un air, un poème, un discours, un traité, un plan d'architecture, de gouvernement , de conduite privée ou publique. Les éléments de ces compositions sont des conceptions de l'esprit, et non point des réalités présentées pgir la nature. Ce qu'un esprit a. ainsi créé, il peut au lupy^n du langage le communiquer aux autres.
C'est ainsi que la république diOcéana a été conçue dans la pensée d'Harrington. Les. matériaux dont elle est composée sont des conceptions, et non des existences. Son sénat , son assemblée populaire , ses magistrats , ses élections , sont des conceptions particulières; le tout est une conception complexe. On. peut en dire autant de toutes les productions de l'intelligence humaine.
Il n'en est pas ainsi des productions de la nature qui remplissent l'univers. Elles ne sont point l'œuvre de l'entendement, mais d'un pouvoir créateur qui les a douées d'une existence réelle. Les conceptions les p lus exactes que nous puissions nous en former sont encore partielles et imparfaites , au lieu que nous concevons parfaitement et complètement les œuvres de notre intelligence; elles ne
a3o ESSAI V. — CHAPITRE IV.
sont que nos conceptions mêmes , et nous pouvons traduire si exactement par le langage ce que nous y avons mis, que les autres en aient comme nous une conception complète et adéquate.
Quoique de telles compositions soient réellement des conceptions générales complexes, elles iie sont point de notre sujet; elles appartiennent au jugement et au goût, bien plus qu*à la simple appréhension.
Revenons donc à cette espèce de conceptions complexes qui ne sont que des combinaisons dé conceptions plus simples. La nature nous a donné la faculté de choisir les qualités simples dont nous voulons former ces combinaisons , d'èii déterminer le nombre , de nommer chaque combinaison , et de la considérer comme un objet distinct et individuel de la pensée.
Les qualités simples que nous sommes à portée d'observer, ne sont pas en si grand nombre qu'elles.ne puissent être nommées toutes dans une langue abondante. Mais il serait impossible de donner des noms à toutes les compositions qui peuvent être faites de ceS qualités en les combinant deux à deux , trois à trois , etc. 11 n'en est qu'un très^petit nombre qui soient nommées, même dans les langues les plus riches.
Il est remarquable que toutes celles qui ont des lioms , sont à-peu-près les mêmes chez les nations civilisées qui ont entre elles quelque communication. De là vient que le lexicographe peut presque toujours , à quelques nuances près , traduire les mots d'une langue par des mots qui leur correspondent dans une autre langue, et qu'un ouvrage écrit d'un style simple peut être, presque toujours, transporté, à-peu-près mot pour mot, d'une langue dans Une autre.
Ces observations nous autorisent à conclure , qu'il y a des principes de la tiature humaine , ou des occurrences
CONCEPTIONS FORMEES PAR LA COMBINAISON. 23l
commîmes de la vie, qui déterminent les hommes à former certaines combinaisons plutôt que d'autres, parmi Tinfinie quantité des combinaisons possibles.
Hume cherche l'explication de ce phénomène dans ce qu'il appelle lés qualités attractives des idées qui sont , comme on l'a vu , la causation , la contiguité de temps et de lieu, et lia similitude. Selon lui «les idées complexes « q^i' occupent le plus souvent notre pensée, sont l'un des tf effets les pltis remarquables de ces qualités attractives , « la nature nous indiquant, en quelque sorte, les idées « qui sont lès plus propres à s'associer; et de là cette cor- « re^poildance surprenante et presque parfaite qu'on ob- « serve eiitre les languies. »
Je Crois, avec Hume, que la nature nous indiqué les id^es sfimples qui sont les plus propres à former une idée conipiëxe; mais je qe pense pas qu'elle se serve unique* ment , ni même quelle se serve principalement pour cela des rapports de cause et d'effet, de contiguité, et de similitude. A mon avis les combinaisons les plus naturelles sont celles qui aident le plus notre intelligence et qui se tomtiiuniquent le plus facilement par le langage.
Le langage seul , indépendamment de la prétendue attraction des idées, conduit les hommes dont l'entendelïient est le pins borné , à former des notions complexes , propres à expriitïer leurs besoins, leurs pensées , leurs désirs ; et ce sont en effet ces notions qui ont des noms dans toutes les langues. Les sociétés possèdent dès leur enfance les notions générales d'homme et dé femme, dé père et de mère, de firère et de sœur, de fils et de fîUe, de voisin , d'ami , d'ennemi, et cent autres, qui expriment les relations les plus ordinaires des personnes cHhtre elles.
Un peuple chasseur exprime par des termes généraux
a3a ESSAI y. — chapitre iv*
les instruments el toutes les circonstances de la chasse. La manière de se loger et de se vêtir, quelque simple qu'elle soit , conduit à une autre famille de termes généraux. Les mérites et les défauts d'une hutte ou d'un \etement , l'art de construire l'une et de confectionner l'autre ^ la matière première employée , et beaucoup d'autres circonstances, doivent nécessairement être nommées. Si un peuple na« vigue, il invente également de toute nécessité un grand nombre de termes généraux qui ^ sans cela ^ n'auraient jamais existé dans sa langue^
On peut en dire autant de l'agriculture, de l'éducation des troupeaux, de tous les arts que les nations pratiquent et de toutes les branches de connaissances qu'elles cultivent. Nous avonslemême besoin de termes généraux, pour communiquer nos sentiments, et l'invention de ces termes ne suppose que l'intelligence commune à tous les hommes^
Les notions de débiteur et de créancier , de profit et de 'perte , de compte et de balance de comptes ,. et beaucoup d'autres, ont été introduites par le commerce. Celles de latitude et de longitude, de naufrage et d'écueib , de na* vires, de voiles, d'ancres, par la navigation. L'anatomiste nomme toutes les parties semblables et dissemblables du corp$ humain, et il a besoin de mots qui désignent leur figure, leur position, leur usage. Le médecin nomme aussi les maladies, leurs causes,, leurs symptômes,, leurs traitements divers*
On peut en dire autant du granimairien, du logicien,, du critique , du rhéteur , du moraliste , du naturaliste , du mécanicien, et de quiconque professe un art ou une science.
La découverte d'un nouveau procédé dans l'art, ou d'un nouveau fait dans la nature, exige souvent la création d'un nouveau mot , ou tout au moins une combinai-
CONCEPTIONS FORMÉJES PAR LA COMBINAISON. Ii33
son nouvelle de mots connus. Ces mots ou ces locutions nouvelles , sont d'une invention facile pour ceux qui ont une notion précise de la chose qu'il s'agit d'exprimer, et la sanction de Tusage ne tarde pas à les consacrer.
Mais si par une vanité puérile ou par une erreur de jugement, un écrivain s'avise de créer de nouveaux mots pour exprimer des combinaisons qui n'ont ni beauté ni utilité réelle j l'autorité de son nom, pourra bien leur donner une vogue passagère parmi ses admirateurs ; mais le bon sens ne tardera pas à en faire justice, et à leur enlever tout crédit. Tant est vrai, le mot du grammairien Pomponius Marcellus à Tibère : « Vous pouvez «bien, d César, donner à un étranger lé droit de cité (c dans la ville, mais vous ne sauriez le donner à un mot (c dans la langue. »
Tous les arts nécessaires, et tous les arts utiles sont communs aux nations civilisées qui ont quelque communication entre elles ; les parties les plus importantes de la science humaine leur sont également communes; et de là vient la correspondance de leurs langues.
De nouvelles inventions d'une utilité générale donnent lieu à de nouvelles notions complexes , et à de nouveaux termes, qui pénètrent partout avec les inventions ellesmêmes. Combien de notions ont été formées, et combien de termes ont été ajoutés à toutes les langues de l'Europe par les découvertes modernes de l'imprimerie, delà poudre à canon, de la boussole, du compas de mer et des verres lenticulaires. Les idées simples, combinées dans ces notions, sont fort anciennes; mais malgré les qualités attractives de ces idées elles restaient éparses , et elles n'ont été ralliées sous un même terme et en une même conception que lorsque la nécessité l'a exigé.
Ce qu'il y a de particulier dans les coutumes , dans les
mœurs, dans les lois d'un peuple, donne naissance à des notions complexes, qui sont propres à ce peuple, et à des mots qui n'appartiennent qu'à sa langue. C'est ainsi que le mot ^ostracisme chez les Grecs n'a d'équivalent dans aucune langue.
Il me semble donc qu'e c'est l'utilité, et non les qualités attractives des idées , qui a conduit Tes hommes à former et à nohimer exclusivement certaines combinaisons, tandis qu'ils en ont négligé une infinité d'autres qui pouvaient aussi bien se présenter à leur esprit.
Les occurrences communes de la vie dans le commerce dé la société et dans les diverses occupations des individus , sont encore l'occasion d'un très-gfai!id nombre de notions complexes. Une occurrence particulière excite plus ou moins notre attention , et devient un sujet de conversation ; nous observons , où nous attendons d'autï'es occurrences, semblables sous beaucoup de raJ)ports; rioiis voulons les exprimer en laissant de coté tes circofistances indifférentes du temps , du lieu , des personnes ; nous donnons donc un nom à ce qu'elles ont de commun, et ce notri est un instrument singulièrement commode du langage , paitce qu'il éompréùd sous le volume d'un seul mot, tmé foulé de notions simples, dont le détail serait faètitfietfx.
Manger , boire , dormir, marcher, alW à cheval , courir, bâtif, vendre, labourer, stéttiér;dân8e, fête, guerre, i)àtaille, victoire, triomphe, etc., sont autant de notions fot*mées de cette mânièf e.
tiCS combinaisons que ces mots expriment se représettteût souvent dains la conversation; et si nous n'avions pas un moyen de les exprhner, plus expédîtif que l'énumération de toutes lès idées simples qu'elles renfermant, l'utilité du langage serait presque nulle.
Les talents , les dispositions et les habitudes des hommes, étant des circonstatices d'un grand intérêt dans l'état de société, reçoivent aussi des noms généraux, teïs que sagesse, folie, science, ignorance, ruse, simplicité; il en est de même dés produits de chaque art , des matériaux qu'il emploie, des instruments dont il faitusaige, des qualités et des défauts de ses ouvrages.
D'autres notions généf'ales complexes résultent des relations que la nature ou la société établissent entre les individus. Telles sont les notions de père, de frère, d'ami, d'ennemi, de maître, de serviteur, de propriété, de vol, de rébellioh , etc.
Les termes techniques de chaque science forment une autre classe de notions complexes, et de termes généraux. Telles sont en mathématiques les notions d'axiome , de définition, de problème, de théorème, de démonstration.
Je n'entreprendrai pas l'énuméralion complète des différentes classes de conceptions générales complexes. Celles que j'ai citées (domine des exemples , sont comprises dans ce que Locke appelle modes et relations mixtes ; il observe avec justesse qu'on leur a donné des noms dans les langues, de préférence à une multitude d'autres également faciles à former , par cela seul qu'elles sont plus utiles J)6lir la communication des pensées.
Dans toutes les langues de la terre , non- seulement les discours des hommes instruits, mais les conversations les. pluis vulgaires , sbht presque entièrement composées de termes généraux , signes de conceptions générale^ simples oii complexes ; et dans toutes , les notions exprimées par des tenfies , sont celles et seulement celles que suggèrent les divers besoins du langage.
Il reste une classe très-»nombreuse de termes généraux complexes , sur lesquels je ferai quelques observations ;
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ce sont les noms des espèces, des genres, et des diverses familles des substances naturelles.
Ces noms doivent, sans doute,. leur origine au besoin que nous en avons ; mais la nature nous aide bien davantage dans la combinaison des attributs renfermés sous un nom spécifique , qu'elle ne le fait dans les autres combinaisons de modes et de relations mixtes. Les éléments de celles-ci sont épars , il faut que l'entendement les rassemble pour en faire le signe des actions des hommes, de leurs pensées et des diverses occurrences de la vie, tandis que les éléments des genres et des espèces sont réunis par la nature, dans les individus qu'elle met sous nos yeux. Il ne s'agit que de comprendre dans une notion générale les attributs qui se rencontrent dans plusieurs individus , et de donner à cette notion un nom particulier. Ce nom représente dès-lors tous les êtres réels ou possibles qui possèdent ces attributs ; il n'embrasse que les seuls attributs que nous avons consenti à renfermer dans sa définition; toutes les particularités de temps et de lieu en sont exclues, et même l'existence, quoique rieu ne puisse exister sans l'existence, et que tout ce qui existe ait son lieu dans l'espace et dans la durée.
Sans ce procédé de l'entendement les hommes ne parviendraient point à parler intelligiblement des productions de la nature; ils n'en retireraient aucun avantage, et ils ne sauraient point éviter les dangers auxquels ils spnt exposés. Les individus sont si nombreux , que le langage serait impuissant à les nommer. A quoi servirait-il d'observer dans un individu une qualité utile ou nuisible , s'il n'y avait pas une espèce dont tous les individus possédassent la même qualité?
La conservation delà vie humaine suppose quelque connaissance générale des propriétés des substances naturelles ;
CONCEPTION* FORMÉES PAR LA COMBINAISON. îiî^
or, cette connaissance suppose elle-même des espèces et des noms spécifiques. Aussi voyons-nous que les nations les plus barbares nomment le feu, la terre, l'eau, l'air, les montagnes , les fontaines , les rivières , les végétaux dont ils font usage, les animaux qui les nourrissent et les vêtissent.
Chacun de ces noms signifie en général une substance qui réunit une certaine quantité d'attributs ; par conséquent il est commun à toutes les substances où ces attributs se rencontrent.
Comme ces noms ont fait partie de toutes les langues avant qu'il y eût des philosopl^es qui prissent soin de les définir, leur signification n'a pas été d'abord plus précise que ne l'exigeaient les besoins prdinaires de la vie.
Mais à mesure que les hommes font des progrès dans la connaissance de la nature , ils observent un plus grand nombre d'espèces, et ils découvrent un plus grand nombre de qualités dans chaque espèce. Les noms des espèces ne suffisent plus alors pour communiquer cette importante partie de la science humaine et pour la transmettre aux générations futures ; telle est la fluctuation du langage, que la signification d'un terme général n'est assurée que par une définition dont l'autorité est universellement reconnue.
Il y avait, sans doute, au temps de Pline un grand fonds de connaissances naturelles chez les Grecs et chez les Romains; il en a déposé beaucoup dans son histoire; mais la plus grande partie est perdue pour nous, parce que nous ne savons quelles espèces de substance désignent les termes qu'il emploie.
Une exacte définition des noms spécifiques aurait rendu cette perte impossible. Tant que le nom et la définition
auraient subsisté , l'espèce désignée aurait été distinguée de toute autre.
Ce malheur sera prévenu à l'avenir, par le soin qy'ont eu les philosophes modernes de npmmer toutes les substances connues, et de donner un^ définition précise de chaque nom.
Celte méthode est indispensable pour nous former sur les espèces une langue riche et claire; une pareille langue l'est à son tour pour que nous puissions les connaître et en transmettre la connaissance aux générations à venir.
Chaque espèce connue doit être nommée , et son nom défini par les attributs qui la distinguent le mieux de toutes les autres.
La nature semble nous inviter elle-même à ce travail ; elle a formé les choses de manière à le rendre tout à la fois indispensable et facile.
I® Nous voyons une foule de substances individuelles si semblables par leurs qualités apparentes , que les tribus les plus ignorantes les considèrent comme une espèce, et "les désignent par un nom commun.
2^ Les qualités occultes des substances sont ordinairement les mêmes dans tous les individus d'une espèce; celles de ces qualités que l'observation et l'expérience nous découvrent dans quelques-unes, sont présumées et en général reconnues appartenir à l'espèce entière. Cette loi nous pei^çaet de faire sortir d'un fait particulier des conclusions générales. Toute l'étude de la nature repose sur cette induction ; sans elle nous ne sortirions jamais des cas particuliers et la science serait impossible.
3° La constitution même de notre nature nous porte par instinct à attribuer à toute l'espèce , les qualités que nous avons constatées dans les individus. C'est en vertu de cet instinct que nous savons si vite que le feu brûle ^
que leau désaltère, que les corps tombent et que le pain pourrit.
La uature semble avoir invariablemeut fixé les espèces du règne animal et du règne végétal , par la faculté qu elles ont de se reproduire.
Tous jes siècles et toutes les nations ont toujours rangé le père et la famille dans la même espèce.
Les différences que les naturalites observent dans chaque espèce sont peu considérçibles et peuvent s'attribuer aux diifférences de sol , de climat , d'éducation ou de culture, ou à quelques productions monstrueuses, qui sont relativement très-rares.
Ce moyen de classification ne s'applique point aux êtres inaminés, et par conséquent les limites des espèces y sont plus arbitraires ;mais les progrès continuels de la science foat espérer que , niême dans ce règne inférieur de la nature , la distinction et la classificatiçn des espèces finiront par acquérir ce degré de précision qu'il importe d'atteindre.
Quand les espèces sont en si grand nombre qu'elles accableraient la mémoire, on les distribué en genres, les genres en familles , les familles en ordres , les ordres en classes; et de Tçi sorte l'inteUigence ^e trouve soulagée.
Cette échelle de divisions et de subdivisions a reçu le nom àe système.
Ce n'est pas un système de vérités , c'est un systèn^e de termes généraux avec leurs déJ^nitions. Il pe soulage pas seulement la mémoire, il abrège encore beaucoup les définitions; car la définition d'un genre étant commune à toutes les espèces de ce genre, elle est squsrcntendue dans la définition de chaque espèce ; de même la définition de la famille est sous-entendue dans la définition de ses genres et de ses espèces; il en est ainsi de chaque division supérieure.
24o ESSAI V. CHAPITRE IV.
On voit rutillté de ces grandes divisions systématiques des productions de la nature , dans nos systèmes de zoologie , de botanique et de minéralogie, où il suffit d'une ligne ou deux pour une définition qui , sans cela , occuperait des pages entières.
Quant à l'utilité des systèmes de ce genre, les philosophes ont embrassé à cet égard des opinions opposées et également déraisonnables. Les uns les ont traités avec beaucoup de dédain , comme des dictionnaires de mots ; d'autres, peut-être se persuadent trop légèrement, qu'ils peuvent tenir lieu de la nature elle-même.
Il faut bien se persuader, d'un côté , que la fin de ces systèmes n'est point de nous enseigner tout ce que l'on sait des productions qu'ils décrivent. Les qualités les plus propres à définir et à distinguer les espèces ne sont pas toujours celles qui méritent le plus d'être connues. Si le but le plus important du naturaliste est de découvrir et communiquer les divers usages qu'on peut faire des substances naturelles et les rapports qu'ils ont avec l'homme, Tutilité des distributions systématiques est nécessairement subordonnée à cette fin , et doit être appréciée en conséquence ; personne ne peut en disconvenir.
Mais, de l'autre côté, ce n'est point un travail méprisable que celui qui fraie une route facile vers une branche aussi importante de la science; surtout quand ce travail exige des connaissances très-étendues, et une capacité très-distinguée.
Le talent de classer convenablement et de définir avec exactitude est à la fois si rare et si utile, qu'il se confond avec le génie , et qu'il doit inspirer la même estime. Il y a dans l'ordre une beauté intrinsèque qui frappe et charme l'esprit^ indépendamment des avantages qu'on en retire. La nature y joint, comme en tant d'autres choses, l'a-
gréable à l'utile. Une armée rangée en bataille est un grand spectacle bien différent de la même multitude entassée dans une foire. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait des hommes qui consument leur vie à étudier des systèmes de la nature, comme d'autres consument la leur à étudier les langues. Un bon système est une langue abondante et parfaitement claire où s'enregistrent toutes les découvertes utiles, qui les communique à la génération présente et qui les transmet intactes à la postérité.
Il est impossible que les termes généraux , surtout s'ils expriment des conceptions très -complexes, conservent une signification précise s'ils ne sont exactement définis; et la manière la plus simple et la plus sûre d'y parvenir , c'est de distribuer les objets qu'ils expriment dans les classifications régulières d^un système.
Des médecins distingués n'ont rien vu de mieux dans ces temps derniers, pour dérober à toute équivoque le nom des maladies et hâter les progrès de l'art de guérir , que de classer dans un grand système les maladies du corps humain , de leur imposer des noms caractéristiques et d'en définir avec précision les espèces , les genres , les ordres et les classes. On ferait bien d'appliquer le même remède dans tous les arts et dans toutes les sciences dont l'ambiguité des termes retarde les progrès ; ce serait le moyen le plus facile et le plus sûr de hâter leur développe* ment.
Il serait même à désirer que l'es termes généraux qui «e rencontrent dans le langage ordinaire fussent aussi bien que ceux des arts et des sciences systématiquement classés, et définis avec exactitude ; ce serait le moyen d'en bannir toute équivoque. Mais peut-être une pareille tentative rencontrerait-elle d'insurmontables obstacles. Wilktns est le seul à ma connaissance qui l'ait abordée dans IV. i6
'Xl^l ESSAI V. CHAPITRE IV.
son E^sai sur une langue philosc^hique : le projet était vaste et digne d'un homme de génie. ,
Loin donc de mériter le dédain , la classification systématique des productions de la nature doit être comptée au nombre des plus belles innovations des temps modernes; d'autant mieux que son utilité s'étend aux âges qui suivront, et que, semblable en cela à l'invention de l'écriture, elle embaume, pour ainsi dire, une partie considérable de la connaissance humaine , et la transmet à la postérité la plus reculée , exempte de la double corruption du langage et du temps.