‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 2)Chapitre 83 sur 84 · SI LA DURÉE EST ABSOLUE · texte numérisé non relu

SI LA DURÉE EST ABSOLUE

une étendue qui , ayant avec l'étendue réelle un rapport invariable, en devient le signe constant , aussitôt quel'expérienpe nous a fait connaître ce rapport. On peut dire avec la plus grande propriété de l'étendue visible , qu'elle est relative, qu'elle varie sans cesse pour nous-mêmes selon la position et la distance, et qu'elle peut varier à l'infini selon la conformation de l'organe de la vue. Il est vrai que la vue peut mettre Paris dans une bouteille; elle fait bien plus , elle met en un point le diamètre de l'orbe de la terre, qui est de soixante-six millions de lieues. Mais on ne peut rien conclure de là contre l'étendue réelle qui est invariable.

 l'égard de la durée , une seule faculté nous la donne, qui est la mémoire. Nous créons signe de la durée , l'étendue qui est une perception d'un autre sens ; mais l'étendue dont nous faisons le signe de la durée est l'étendue réelle , puisque c'est une étendue pénétrée ou parcourue. D'oïl il suit que les variations de l'étendue visible n'affec^ tent pas plus la durée qu'elles n'affectent l'étendue réelle. Supposez que le chemin de Paris à Saint-Denis soit vu comme un quart de lieue ; ràettez en route un voyageur , voUs verrez que la durée mesurée par cette distance reste la même.

Cela posé et bien compris,. nous ne serons point embarrassés des preuves et des exemples de Condillac.

I** Le monde noisette. — Il faut d'abord supposer hors dé tous les mondes un spectateur qui ait une mesure de la durée , et par conséquent il faut supposer nn^ durée uniforme et absolue. Mais ne sortons pas de chez nous:

n'y a-t-il pas dans ce monde-ci assez d'exemples de successions extrêmement inégales ; qu'on choisisse parmr ces exemples y on verra que dans chacun se retrouve la nécessité d'une mesure. Pourquoi Condillac ne raisonue-til pas sur l'étendue comme sur la durée ? Pourquoi dans la noisette monde ne fait-il pas des millions de lieues réelles avec des lignes?

2? La terre vue comme un charbon allumé, à tous les points de son orbite. — Dans le phénomène dont Condillac s'autorise, l'objet de la vision n'est point le charbon, mais un cercle de feu ; le charbon n'est pas vu. Supposez au milieu du charbon ua point noir bien distinct , il y aura un cercle noir ou une bande noire au milieu du cercle rouge. Quelle est la cause du phénomène dont il s'agit ? la voici : le charbon se meut très -vite dans une circonférence très-petite , ce qui fait que la commotion excitée dans l'organe par la lumière et les couleurs y subsiste encore quand le charbon revient au point d'où il est parti. Si la vitesse du charbon restant la même , la circonférence devenait plus grande , ou si , au lieu de se mouvoir dans un cercle , le charbon était mu en ligne droite, il aurait seulement une queue , comme les fusées et les exhalaisons qui s'enflamment dans l'air , et cette queue serait égale à la circonférence décrite dans le premier cas.

Il suit de là qu'une intelligence qui verrait la terre à

la fois à tous les points de son orbite , serait une intelligence dont Tœil serait conformé de telle sorte que toutes les commotions , excitées par la lumière et les couleurs,

SI LA DUREE EST ABSOLUE. /pS

y subsisteraient au moins une année', et par conséquent toutes les perceptions visibles. Les conséquences de cette conformation , si elle était la nôtre , sont innombrables ; il ne serait pas au pouvoir de la géométrie la plus subtile et la plus profonde de les démêler toutes. Ce qu'il y a de certain , c'est que nous verrions le même individu en mille lieux à la fois et faisant à la fois mille choses différentes, et que le toucher seul pourrait nous apprendre où il est en effet. La vue nous jetterait sans cesse dans un chaos de perceptions contradictoires. D'où l'on voit que la terre, pour l'intelligence de Condillac, ne sera point la terre , mais un continu. Que si l'on prend sur sa surface un homme seul , abstraction faite de tous les autres et de la terre elle-même , cet homme sera encore un continu ; sa bouche sera un cercle de deux cents millions de lieues. Si on suppose qu'il n'est aperçu qu'aux deux extrémités du diamètre de l'orbite, et qu'un voile cache les deux arcs intermédiaires , eh bien ! l'intelligence dont il s'agit verra deux individus seoiblables, dont l'un fait une chose et l'autre une autre chose, dont l'un est debout et l'autre couché', dont l'un dort et l'autre est éveillé. Veut-an qu'elle voie le même individu , comme il est nécessaire pour qu'un instant de cette intelligence coexiste à six de nos mois ? elle voit donc le même individu dans deux lieux à la fois, debout et couché, eu"dormi et éveillé tout ensemble. On voit à quelles puérilités, à quelles absurdités on parvient, en poussant à ses conséquences le principe de Condillac.

H ne reste qu'une difficulté, qui est de comprendre

4a6 FRAGMENTS.

comment des philosophes affirment si dogmatiquement , si orgueilleusement, que le gebre humain a tort et qu eux seuls ont raison, quand les preuves de leurs affirmations se réduisent si clairement à l'absurde. Cependant la philo* sophie-qui prévaut dans chaque pays et daos chaque siècle, entraîne la multitude, parce que la multitude, ignorante, paresseuse, inattentive, est faite potl^ croire sur parole, et qu'elle croit d'autant plus fermement que la parole est plus tranchante et les promesses plus maguifi* ques. L'histoire de la philosophie est-elle pour cela une étude stérile ? Non , il n'en est point de plus instructive et de plus utile; car on y apprend à se désabuser des philosophes , , et on y désapprend la fausse science de leui^s systèmes.

Conclusion.

(l>ISOOVR8 D^OUVEaTURS DU COURS DK 3* ANlf LE. )

Dettx années consacrées à l'histoire de la philosophie tnoderne sont loin d'avoir épuisé une itiatière si abondante et si variée; de vastes études ôollictteut encore nôtre curiosité et nos recherches. Cependant nous somfftes en prossessioû des Systèmes .les plus importants; un long examen nous les a rendus familiers; nous avons considéré leurs faces diverses; nous avons reconnu et sondé les bases sur lesquelles ils s'élèvenL Nous n'embrassons point encore tout l'horizon philosophique ; mais, des hauteurs où nous sommes parvenus, si lïous jetons.

les yeux en s^rrière, nous pourrons saisir d'un seul regard^ sans les confondre, ce grand nombre d'objets qui. ont fixé tour-à-tour notre attention.

Le résultat le plus général que présente Fhistoire de k philosophie moderne, celui qui la caractérise de la manière la plus frappante, quand on la compare à la philosophie ancienne ; c'est qu'elle est sceptique sur l'existence du monde extérieur, de ce monde auquel le genre humain croit depuis si long-temps , qui se révèle à nous en même temps que notre propre existence, et dans le sein du({uel nous sommes forcés de nous apercevoir nous* mêmes comme des fragments de son immensité. Il est singulier, mais il est prouvé, que les écoles, qui se combattent sur presque tout le reste, s'accordent en ce seul point qu'elles sont toutes idéalistes. Je ne dis pas qu'elles professent toutes l'idéalisme, ni le même idéalisme; je dis seulement qu'avoué ou désavoué, manifeste ou caché, l'idéaltetne est contenu dans toutes les doctrines modernes , et qu*il en sort nécessairement; et je ne crains pas d'a- Vancer qu'entre les philosophes dont les opinions et' la gloire ^emplissent ces deux derniers siècles , ceux-là seuls ont eu Pintelligence de leur propre doctrine, ceux-là seuls GiOtt été eonséquetits , qui ont ou nié ou mis en question les objets extérieurs de nos pensées. En m'exprimant ainsi, je reste encore au-dessous de la vérité; ceux-là s6uls auraient été conséquents , qui auraient si parfaitement ignoré ce monde auquel ils disputent l'existence, que la dispute même eut été impossible.

Leibûitz et Rant réncoûtrent ridéalisme à leur point

4a 8 FRAGMENTS.

de départ^ et, par cette raison, il obtient dans leur philosophie le rang et Tautorité d'un principe. Il en est autrement de Descartes et de Locke, qui ne l'atteignent que dans la déduction et presqu'à l'extrémité de la carrière , et qui l'atteignent sans le connaître. Ce sont leurs disciples plus attentifs, qui, l'ayant dégagé de ses voiles ^ le produisent comme une créature légitime de la raison. Descartes croit donc qu'il y a des corps; il en a pour garant Dieu qui le lui persuade. Mais Mallebranche abaisse bientôt la preuve de Descartes de la certitude à la simple probabilité, en observant que Dieu pourrait nous représenter des corps , quoiqu'il n'y en eût point; et par là il réduit le problème à une question de fait , qui est de savoir si Dieu lui-même nous apprend qu'il ait créé un monde matériel; question que la révélation peut résoudre , mais non pas la philosophie. — Quoique la connaissance des corps , dit Locke , ne soit ni directe, ni éi^idente par elle-même, nous pouvons la tirer de nos idées de sensation, dont les corps sont les exemplaires ^ et qui ont avec eux toute la conformité que notre état exige. Mais Berkeley et Hume, plus clairvoyants que Locke, dissipent aisément le prestige de cette ressemblance, en prouvant que des idées ne peuvent ressembler qu'à des idées. — Condillac , errant tantôt sur les pas de Locke et tantôt sur ceux de Descartes, cherche le monde de bonne foi ; il le demande tour-à-tour à la sensation , à la raison; la sensation est aveugle et la raison est muette. Etonné de ne rencontrer que des abstractions logiques;, il soupçonne qu'// se pourrait bien que Véten-

CONCXUSION. 4aQ

tlae n'eût pas plus de réalité extérieure que les sons et les odeurs; et il prononce enfin que, si cet univers existe, assurément il n'est pas visible pour nous.

Je ne viens point raisonner en faveur de l'opinion commune ; elle n'a besoin ni de preuves , ni de défenseurs : elle est assez profondément enracinée dans notre nature la plus intime pour braver toutes les attaques. Ce n'est pas le monde qui a été mis en péril par les philosophes ; c'est plutôt l'honneur de la philosophie qui se décrédite un peu, et qui soulage le vulgaire d'une partie du respect qu'elle exige de lui, quand elle enfante des paradoxes qui lui semblent marqués au coin de la folie. Il ne s'agit pas d'ailleurs de savoir si le monde physique existe réellement; cette question se résoudrait dans une autre plus générale ,> qui serait de savoir si toutes nos facultés, dont l'autorité est indivisible^ sont les organes de la vérité ou ceux du mensonge ; et là-dessus, nous serons toujours réduits à prendre leur propre témoignage. La seule question qui appartienne à l'analyse philosophique, consiste à examiner s'il âst certain que nos facultés nous attestent l'existence d'un monde extérieur, et si le genre humain croit à cette existence ; car s'il y croit, cette croyance universelle est un fait dans notre constitution intellectuelle ; et que ce fait soit primitif ou déduit d'un fait antérieur, qu'il soit l'enseignement immédiat de la nature ou une acquisition du raisonnement, il doit se retrouver tout entier dans le tableau synthétique de la science. A-t-il disparu? L'homme de la philosophie n'est pas celui de la nature; la science est fausse,

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par conséquent l'analyse infidèle , et l'on ^ut s'assurer que les philosophes ont inséré dans l'entendement quelque principe ou quelque fait qui ne s'y trouve point, ou qu'ils n'ont pas recueilli soigneusement tous ceux qui s'y trouvent.

Les philosophes, nous l'avons vu, ont fait l'un et l'autre; ils ont créé, sous le nom X idées ^ des êtres chimériques auxquels ils ont imposé la fonction de représenter les corps et leurs modifications diverses : ils ont réduit nos moyens de connaître à la consciencCy et la certitude de la connaissance au témoignage de cette faculté; et par là ils ont anéanti l'autorité de la percep* tion, et confondu avec la pensée elle-même toutes les réalités extérieures qui en sont l'objet. Ce sont là, entre les erreurs de la philosophie moderne, celles qui ont amené l'idéalisme à leur suite, et elles sont communes en quelque degré à toutes les écoles. Nous emploierons les premières leçons de cette 3® année à retracer leur origine, leur nature, leur tendance inévitable; nous observerons les formes très-variées qu'elles ont revêtues en se combinant, soit avec les erreurs particulières, soit même avec les vérités enseignées par les différentes écoles. Mais ce tableau historique doit être précédé d'une analyse rapide de la perception externe : il faut avoir sous les yeux le dénombrement fidèle et la description exacte des éléments qui la compûsent,pour reconnaître les additions et indiqueras omissions qui altèrent sa nature ou détruisent son énergie.

Nous éprouvons à chaque instant des affections différentes, dont la cause n'est point en nous-mêmes. Quand

uous rapportons ces changements d'états à des impressions produites sur nos organes par les objets extérieurs , nous les appelons sensations. Ce mot pris dans l'acception que nous lui attribuons , et qu^il a dans les ouvrages des philosophes aussi bien que dans la langue commune , suppose ce qui est en question , savoir , que nous avons des organes et qu'il y a des objets extérieurs qui agissent sur eux. Cependant quelques-unes de nos sensations, telles que celles de l'ouïe et de l'odorat, ne nous l'apprendraient point si nous ne le savions déjà , et ne nous feraient jamais sortir de nous-mêmes, si nous n'en étions déjà sortis. Mais sans parler des sensations de la vue sur lesquelles on dispute encore, celles du toucher ont la singulière, l'étonnante propriété de nous manifester des existences distinctes de la nôtre, et dont les qualités n'ont aucune analogie avec ce qui se passe en nous. — Si je viens à presser un corps dur, je suis intérieurement modifié d'une certaine manière ; je change d'état ; voilà la sensation. Mais en même temps que je change d'état, j'ai la conception subite d'une chose étendue et solide qui réside à mon effort. Nonseulement je conçois cette chose, mais j'affirme la réalité de son existence. Bien plus, je juge sans défiance qu'elle existait avant d'être touchée, et qu'elle continuera d'exister quand je ne la toucherai plus. Enfin je place en elle la cause de la sensation que j'éprouve en la touchant. — G ^h\.ceXXe connaissance et cette suite de jugements qui l'accompagnent, que nous avons diç^ûées perception externe^ ou ûv[ï\i\Gmeïii perception. Ainsi nous renfermons sous ce mot, à l'exemple des philosophes anglais , toutes les

43a FRAGMEITTS.

croyances qui se développent dans l'exercice des sens. — Si l'usage de notre langue n'attribue pas à la perception une signification aussi étendue , la raison en est sans doute que ces croyances ayant été peu remarquées , et n'ayant trouvé place dans aucune théorie accréditée, le vocabulaire philosophique n'a pu les recueillir, et les rallier^ sous un même signe , au fait dont elles sont inséparables.

On voit que le monde extérieur est composé, outre l'étendue et l'impénétrabilité , de la substance ou de l'être , de la permanence ou de la durée, et de la causalité. Une analyse savante remonte encore plus haut. Elle recherche l'origine des idées de substance, de durée et de causalité; et ne la trouvant point dans l'opération des sens , elle est conduite à la découverte de la plus singulière des lois de la pensée humaine , loi antérieure à la perception , et sans laquelle celle-ci ne s'accomplirait pas. — A proprement parler , le dehors ne se manifeste à nous que par la résistance et l'étendue. Or, la résistance et l'étendue sont des qualités et non des choses : elles résident dans un sujet qui est inaccessible à nos sens , quoique notre raison soit ^forcée de le concevoir. C'est le sujet qui existe , qui dure, qui agit; mais nous ne touchons ni l'être, ni la durée, ni la force. L'étendue et l'impénétrabilité, qui sont les seuls objets du tact , l'un direct , l'autre indirect, ne porteraient donc dans notre esprit aucune de ces idées, si nous ne les avions auparavant. La perception les puise donc dans une autre source. En effet toutes ces idées nous sont données en nous-mêmes; nous les avons, parce que nous existons , parce que nous durons , parce que nous sommes

une cause. Elles vont du dedans au dehors par une sorte àiinduction y dont la nature seule a le secret , et qu'elle seule légitime. La perception , qui les emprunte au dedans, les réalise impérieusement au dehors ;et la croyance qu'elle produit n'est pas moins irrésistible que celle qui serait produite par l'intuition immédiate. Le fait est merveilleux, • mais il est indubitable. Ainsi l'existence de l'univers, la durée universelle, la causalité extérieure, tous ces profonds mystères sont cachés dans un mystère plus profond , celui de la vie intellectuelle.

La conscience et la mémoire sont les facultés auxquelles nous devons les idées particulières et individuelles d'existence, de durée et de causalité.

C'est la conscience qui nous apprend que nous existons.

La conscience est cette faculté par laquelle nous sommes sans cesse avertis de ce qui s'opère actuellement en nous. Nos plaisirs et nos peines, nos espérances et nos craintes , toutes nos sensations , tous nos actes , toutes nos pensées en un mot, s'écoulent devant la conscience, comme les eaux d'un fleuve sous l'œil du spectateur immobile attaché au rivage. Ija conscience seule les observe, et en rend compte à la réflexion avec laquelle il ne faut pas la confondre.

Comment la conscience nous apprend-elle que nous existons, puisqu'elle a pour objet unique les divers états et les opérations diverses du moi^ et que le moi lui-même lui échappe toi^ours?

Sans doute le moi est distinct de ses opérations et de ses pensées ; car il persiste toujours le même , quand jv. 28

434 FhAG'MENTS.

celles-ci changent à chaque moment. iVlais quoiqu'il en soit distinct , il en est inséparable ; il forme avec elles un tout indivisible dans lequel l'abstraction seule peut créer des parties. La première sensation que nous éprouvons nous révèle deux faits tout ensemble, la réalité actuelle de cfe qui est senti ^ et l'existence actuelle Ae ce qui sjf^nt. Ce qui est senti tombe sous l'œil de là conscience; ce qui sent n'y toT^be pas, mais l'enténdénient le conçoit, et il y croit, aussitôt que la sensation se produit à la conscience, parce qu*elle se produit comme sentie par le moi. Ni la sensation ne précède le moi; si elle le précédait, il y aurait des sensations qui ne seraient pas setities: ni le moine précède la sensation ; s'il la précédait il y aurait un moi sans conscience. La sensation et le moi coexistent pârfaitemeht. ï)escartes s'est mal exprimé ; je ne suis pas , parce que je pense, il n'y a pas lieu à l'^r^o. L'être pensant n'est pas engendré pat la pensée'; mais la connaissance de l'êtfe pensant est réûfèrinée âans là conscience de la pensée : je sais qiie je sais, en mêrne- tettijjs que je sais que je pense.

La loi de la pensée, qui fait sortir le moi de l'd èons- * cience de ses actes, est la même qui , par le ministèfre et l'artifice de l'induction, fait sortir la substance ihâtériélte de la perception de ses qualités. Aucune autre loi ne lui est antérieure; elle agit dans la première opération dé l'entendement; par elle seule naissent toutes Pès existences. L'analyse s'y arrête comme à une loi primitive de l'a croyance humaine. Si nous étions capables de remonter plus haut, nous verrions les choses eh elles-mêmes; nous saurions tout.X^uand on se révolte contre les faits primî-'

GOifCLusiofr. 435

tifs^ on méconnaît également la constitution de notre in* telligence^ et le but de la philosophie. Expliquer un fait, est-ce donc autre chose que le dériver d'un autre fait , et ce genre d'explication , s'il doit s'arrêter quelque part , ne suppose-t-il pas des faits inexplicables ? M'y aspire*t«il pas iMcessairement? La science de l'esprit humain aura été portée au plus haut degré, de perfection qu'elle puisse atteindre, elle sera complète^ quand die saura dériver l'ignorance de sa source la plus élevée.

C'est la mémQire>qui nous, apprend que . nous durons. — La mémoire /E^st.un retour sur.la xïcùificience ; les actes decell&K^i soojt aes objets progrès. Elle jx'aborde pas directement les ohôses, mais seulement la connaissance que noua en avons prise Nous ne nous aoUven^ms de rien qui n'i^it .été. . l'intuition immédiate de la conscieace , c'est^àdire que nous ne nous souvenons que de nousrmémes. — Ijb premier acte de la mémoire emporte la conviction de notre existence identique et oontiiïue, depuis l'événement qui lesit robjet de cet acte.- Mais notre identité continue , n'est autre chose que notre durée. La durée est renfermée dans l'identité V l'une et l'autre le sont dans l'exercice delà mémoire.. Puisque nous ne nous souvenons que de nousmêmes*, la durée qui nous est donnée par la mémoire est nécessairement la nôtre; car si elle n'était pas la nôtre, nous n'aurions pas le sentiment de notre identité, Mais le 99mi seul est identique ; ses pensées varient à tout moment. La durée qui est renfermée dans l'identité , ap« partient donc au moi seul , non à ses pensées ; elle est donc antérieure à la succession de celles-ci ; il ne dure

436 FRAGMÉirrs.

pas parce que ses pensées se succèdent, mais ses peil^ sées se succèdent parce qu'il dure. La succession présuppose la diirée^ dans laquelle elle n ei^t qu'un rapport de nom* bre , comme le mouvement présuppose l'étendue. Qu'on ne cherche pas l'origine de la durée daus la isuccession ; on ne la trouvera que dans l'activité du moi. Le moiàxxve parce qu'il agit; il dure sans cesse parce qu'il agit sans cesse; sa durée, c'est son action continue, réfléchie dans la conscience et dans la mémoire. De la continuité de

Taction naît la continuité de la durée. Si l'action cessait pour recommencer, et cessait encore pour recomtnencer encore, le moïse sentirait à chaque instant défaillir et renaître; la durée serait une quantité discrète comme le nombre; ses parties seraient séparées par des intervalles où il n'y aurait pas de durée. Elle est une quantité continue 5 parce que le moi se sent continu , et il se sent continu parce que son action est continue. L'activité lui est innée, comme il est inné à lui-même. Il ne suffit pas de dire qu'elle commence avec son existence ; son existence , c'est-à-dire son existence intellectuelle , ou la connaissance distincte de sa personnalité ne commence que par elle. Nous agissons de mille manières dans la sensation elle-même, quoique nous n'ayons point avec elle ie rapport de la cause à l'effet. Il n'y a pas daus l'état dé veille un seul instant tout*à-fait exempt de connaissaùce; or la connaissance est inséparable de quelque degré d'attention, l'attention de quelque exercice de la volonté. H en est donc de la volonté comme de la conscience: elle ne se repose jamais. Penser , c'est vouloir ; la pensée est

GONGXiVSION. 437

active de sa nature, et c^est pour cela qu'elle est un si noble privilège, et qu'elle nous élève si fort au-dessus de cette matière inerte, dont les mouvements ne sont pas des actions , et qui ne veut rien de ce qu'elle fait.

C'est la conscience , jointe à la mémoire, qui apprend à Vhomiae qu'il est une cause ; le concours de la mémoire est nécessaire, parce que la notion de cause entraîne celle d'effet, et que le rapport de la cause à l'effet ne peut être. conçu que dans le temps. Une c|use , c'est un être doué d'un pouvoir au moins égal à l'effet, et qui a eu la vo-* lonté de le produire. Là finit l'analyse ; la dernière raison des déterminations libres de la volonté est en elle-même; s'il était possible qu'on la découvrit ailleurs , cette découverte serait celle de la fatalité universelle. Nous venons de reconnaître l'action continue de la volonté humaine en recherchant l'origine de la durée ; mais la volonté ne constitue pas encore une cause : elle a besoin de pouvoir pour agir; sans pouvoir elle est stérile. Le pour voir de l'homme ce sont ses facultés : la volonté le3 trouve et ne les crée pas. Jointe aux facultés , elle fait de l'homme une cause , et selon la nature des facultés auxquelles elle s'applique, une cause intellectuelle ou une force motrice. Rien, dans la nature de l'homme, ne se fait mieux sentir à sa conscience que le double empire qu'il exercç sur ses pensées et sur ses actions , et par conséquent U n'y a rien dont il soit plus assuré que de la causalité qu^ réside en lui.

Revenons sur nos pas. Des choses étendues et solides , qui sont la cause permanente de nos sensations , voilà le

monde extérieur. L'étendue et la solidité se manifestent à nos sens ; mats les choses , leur existence , leur durée , la causalité dont elles sont donées ^ nos sens ne les atteignent point. La substance du l'être , la durée, la causalité ne sont aperçues que par la conscience et la mémoire , qui ne les observent qu'en nous et comme nôtres. Cependant les sens nous les font concevoir hors de nous, avec autant de certitude que l'étendue et la solidité qui sont leur objet propre, et ils nous les font concevoir nécessait*ement; car il est impossible à l'entendement d'admettre la solidité , s'il n'y a des choses solides, de Cototertplèr la chose solide ailleurs qiïe dans le temps, et de discerner le rapport de èëtte chose avec nos sensations , sans y déposer une force qui les excite. — Quel est ce pacte entre nos facultés , qui met en commun leur étoergie , leur autorité, leurs découvertes? Comment les sens usurpént-ils des idées acquises par ta conscience et la mémoire? Comment enfin saisissons-nous en touchant, ce qui ne peut jamais être touché? Je l'ignore; je me borne à constater le fait , et , jusqu'à ce qu'il ait été expliqué, je l'appelle une loi de la nature humaine. Les lois de la nature physique ne sont elles-mêmes que des faits qui ont résisté comme celui-ei à l'analyse.

Le procédé par lequel nous transférons hors de nous , dans la perception , ce que nous n'avons pu observer qu'en nous-mêmes , je f appelle induction , pour le distinguer de la déduction, avec laquelle il n'a rien de commun. Quoique la conscience de notre propre existence soit, dans l'ordre des faits, le commencement , l'occasion et la condition de tpute la connaissance extérieure que nous recevons par

Teotrenûse des $ep$y elle ^e gar2^;;itit ppipl ^^ raispnoeiQ,eD,l; la certUu4e àe cette coiiDai^3aQce, do^t elle reste à js^np^i^ di;s|tipcte. IHaus ne gommes point U rajusoi^ logique de l'univers ; si ij^MS^ l'étions , c'est que l'uniyers serait aye^ nous une s^ei^i^^ Ç^ luêff^Q cho^e.. Or , le ténpioign^e le i^us çertaif, d/f. po^ ^ciAité§^ nous attelé q^e nous nç^ s^oi^inie^ pas lui, çt qu'i) ^'ç^t pas nous.

L'ipductipvi quç ppys^ déprî^W^ n'çst point cette induc« tipp 3Uir laquelle rçfxpsiçpt ]e^ $ci€;|Q,ççs naturelles , et doo.^ Bacou a tr^cë les i^ègles. Celle-ci, présumar^ toujpui:s# I9 stabilité def. loi^ die la i^aturç et; la ^i];|iilitude des fait% i^iconnus ayec \^^, i^ts; cp^i^us , p'^l^ye jamais «es conclusions hypotl^ tiques, au*d,^^u$ de la prpb^bilitç; tandis: que l'induction dont il s'agit , indépçadapt^ de l'expërience copime du raisonnement) et librç du^joug des. hypotlièses, ne permet à la pensée aucynç ipiçeftitude; ses jugeip^nts universels et absolu;; ot^t la force, de la i;i,<écçi^sité.

J^ objets extérieurs, créés, ppr uae ttiple induction, existent, durent et agi^ssent , np4 inoins certainement qqe nous-mêmes; cependant ils. ignorent et leur ei^i^tence, et lew clurée, et leur açtipq. Il y a dop-c^ 4ftns. çb^ujuc ii^uctipn, attraction de la consiçieiiçiç. D'siutres circonstances se font remarquer d^^s l'induction de. la durée /et dans, celle de la causalité.

!^ous durons ep nouç-notênaes ; de là cous comprenons I9 durée extérieure. Si c'éti^it là tput, l'induction de la dur^e ne différerait de celle de l'çxistence que par son objet; n^s elle ne s'arrête pas là. A l'oçças^ion de la durée contingente et limitée des choses , nouâ comprençns une dur

44o FRAGMENTS.

rée nécessaire et illimitée , théâtre éternel de toutes les existences; et non-seulenient nous la comprenons, mais nous sommes invinciblement persuadés de sa réalité. Cette durée est le temps. Qye la pensée anéantisse, elle le peut , et les choses et leurs successions; il n'est pas en son pouvoir d'anéantir le temps ; il subsiste vide d'événements , et continue de s'écouler, quoiqu'il n'entraîne plus rien dans son cours. Dansr l'ordre dé la connaissance, c'est la durée particulière du moi qui amène le temps ; dans Fordre de la nature , le temps est antérieur à toutes les vicissitudes qui s'opèrent en lui, à toutes les révolutions par lesquelles nous le mesurons. Le commencement du temps implique contradiction ; la supposition d'un temps qui aurait précédé le temps est absurde.

La durée extérieure, antérieure, postérieure, nes'étant introduite dans l'entendement qu'à la suite et par l'intermédiaire de la nôtre, elle est la même : quelque part qqe nous Fobservions , c'est toujours la nôtre que nous observons, et toutes ses parties sont commensurables avec celle que nous possédons en nous-mêmes.

La réflexion découvre une foule d'analogies entre !à durée et l'étendue, entre k notion de l'une et celle de Fautre.

Comme la durée n'est pas l'objet immédiat de lïi mémoire , et que cependant nous n'aurions pas l'idée de la durée , si nous n'avions pas de souvenirs ; de même Fétendue, aussi impalpable et non moins invisible que le son, n'est l'objet propre ni du toucher ni de la vue; et cependant nous n'aurions pas l'idée de l'étendue , si nous n'avions ni vu ni touché.

GOircLusiorr. 44 >

Comme I^ notion de la durée devient indépendante des événements qui nous l'ont donnée ; de même la notion de l'étendue , aussitôt que nous l'avons acquise ^ devient indépendante' des objets où nous l'avons trouvée. Quand la pensée anéantit ceUx-ci , elle n'anéantit pas l'espace qui les contenait.

Comme la notion d'une durée limitée nous suggère la notion du temps ^ c'est-à-dire, d'une durée sans bornes ,, qui n'a pas pu commencer, et qui ne pourrait pas finir; de même la notion d'une étendue illimitée nous suggère la notion de l'espace , c'est-à-dire d'une étendue infinie et nécessaire , qui demeure immobile , tandis que les corps s'y meuvent en tous sens. Le temps se perd dans l'éternité, l'espace dans l'immensité. Sans le temps il n'y aurait pas de durée; sans l'espace il n'y aurait pas d'étendue. Le temps et l'espace contiennent dans leur ample sein toutes les existences finies , et ils ne sont contenus dans aucune. Toutes les choses créées sont situées dans l'espace , et elles ont aussi leur moment dans le temps ; mais lé temps est partout , et l'espace est aussi ancien que le temps. Chacun d'eux réside tout entier dans chaque partie de l'autre. — Newton a cru qu^ c'est Dieu lui-même ^ existant dans tous les temps et dans tous les lieux, qui constitue le temps et l'espace , l'immensité et l'éternité; et cette opinion de Newton a produit le célèbre argument , par lequel le docteur Clarke a prétendu prouver à priori l'existence d'un être immense et éternel. — ^Nous ne déciderons pas si de telles spéculations sont aussi solides qu'elles paraissent, sublimes; nous ne dissertons pas am^

btiieusemeat aur la nature cki temps et de l'espace; nous exposons des faits psychologiques ; nous décrivons l'induction de la durée, nous la suivons dans son pi^ogrès, et nous la voyons créer l'infini dans la p^ëe de l'homme. Elle va jifiquerl^.

L'induction de la causalité a un caractère, qui lui est propre \ c'est elle qui crée la loi la plus énergique et la plus féconde de la croyauce humaine ^ celle qui mel l'homme en rapport avec l'univers , et qui Mève jusqu^à, son auteur. Aussitôt que nous avons reçu de k donscience et de la mémoire la notion de -cause , nou^ concevons ir* résistibleinent que tout ce qui commence à eixister a été produit pcof une cause. — Depuis que Hume a écrit , il n'est plus permis de chercher Torigine de ce principe dans les résultats de l'expérience, ni ^ sanctioii dans le rais<Hinement { on est réduit à le nier ou q reconns^itre qu'il est primitif. — Mais une cause , telle que nous la puisons en nous-mêmes, et nous ne saturions la puiser ailleurs , c'e&t une volonté qui exerce un pouvoir. Ainsi , sdoD (a loi de notre intelligence, ta cause de tous les ^véi^ nements que nous observons et des choses elles *méfl|es, ne se rencontre' que dans une volonté qui a pu les produire. De là, sans doute, ce penchant de l'enfance et de l'ignorance à faire dépendre de causes sinimées tous les mouvements et tous les phénomènes. Une observation plus attentive découvre à l'homme qu'il n'y a de volonté que dans un être intelligent. Mais ce progrès de son ex* périence n'altère pas les lois 4e sa nature inteHectuelle , qui ne lui permettent pas de comprendre le mouvement,

GQvcLUSioir. 443

s'il n'y a une volonté motrice. ▲ mesure donc que lu réflexion retire la causalité que l'ignorance avait répandue sur les objets ; les volontés lociiles, exilées du monde ipatériel, sont snocessivement r£|ssemblées et ooncen.trées {)ar la raison en une volonté uniqui^, source c^nn^une d^^tQi^tes les volontés contingentes , cause première et nécessfdre y que la pensée de l'homme itffîi'm^ 3ans la connaltrç^ et dont elle égale le pouvoir à l'étendue, à la fnagpifîcence , à Tharmonie des éf£H;s » qu'elle produit ^oy^ pos yepx. •Toute force est la sienne; le$ &rpes individuelles que qous matérialisons dans tes objets ; ne sont que des ipipîstres aveugles de cette volonté toftUe-puissante; elles ignorant les lois qu'elles exéeutent avec une si parfaite précision ; elles s'ignorenjfc ellesrmêmes.;Ainsî., dans la maturité de l'intelligence , quand l'induction appliqué la owsalité aux phénomènes sensibles , elle tn sépare :1a conisiçiçnce et la volonté. Ge qui en reste , après cette doubla ^tbstc^ction , forme les causes physiques ou. les causes secondes.

Pourvu d^ principe de causalité , l'i^sprit aperçoit l'u-r niv^rs sou9 un nouvel ^tspect., et, dan^ ç^ qu'il voit, il conçoit avec certitude ce qu'il n/ei voit. pas. I^es seps npus instruisent 4e ce qui arrive actuellement ^ 1^ méipoirie d& ce qui est arrivé; il n'y a là que des choses qui coexistant ou qui se sueoèdent. Mais, ce qiiç le» sens déposant dans la mémoire | la mémoire l'ayant dépoeyé dans Vm-^ tendemeat ^ l'ordre luit sur l'univers , et Thomme ap{H*9q$l à lire dans le grand livre de la nature. Présentez un traité d'astronomie à l'ignorant et à l'homme instruit ; il n'y a pour le premier que des couleurs et des figures; pour

l'homme instruit, ces figures sont des signes qui loi dé* couvrent une scène admirable , la terre et les cieux, les. mouvements des corps célestes , et les lois auxquelles elles obéissent; il apprend ce qu'il ignorait ; il admire le génie de l'auteur; il élève ses pensées jusqu'à l'éternel Géomètre qui a disposé toutes choses avec poids et mesure. Il en est ainsi du livre de la nature présenté successivement aux sens ignorants et à l'esprit éclairé par le principe de la causalité. Les faits que Inobservation laisse épars et muets, la causalité les assemble, les enchaîne,leur prête un langage ; chaque fait révèle celui qui a précédé, prophétise celui qui va' suivre; les forces invisibles qui animent la nature font passer la succession contingente des phénomènes sous l'empire de la nécessité, ea l'assujétissant à des lois qui ne sont pas celles de nos pensées, mais qui les supposent, puisque ^ sans celles-ci,, elles ne seraient pas aperçues. — L'induction va plus loin. Le pouvoir, dont l'exercice de notre propre causalité développe en nous le sentiment, est un pouvoir permanent. La causalité induite sera donc une causalité permanente. Ce qui est arrivé, arrivera dans les mêmes circonstances ; le passé peut être affirmé de l'avenir ; aussi long- temps que la nature sera vivifiée par les mêmes forces , elle sera régie par les mêmes lois qui reproduiront les mêmes connexions. C'est pourquoi Bacon appelle une seule expérience bien faite une proposition éminente^ un lieu élevé, duquel l'esprit embrasse une multitude d'événements dans une durée illimitée. Telles sont les bases de l'induction du physicien : ainsi l'avenir entrç

CONCLUSlOrf. 44^

dans la pensée de l'homme, et avec lui, toute prévoyance , toute prudence et toute philosophie.

L'application la pllis remarquable de la causalité extérieure est sans doute cellequi découvre à Thomme sa conditioki présente dans l'univers, et sa dépendance de tout ce qui l'environne. Chacune de ses sensations est un effei^ qui ne commencerait pas à exister ^ s" il n'était produit, par une cause; la loi universelle de là causalité le lui apprend. Cette cause n'est point en lui-même; il en est assuré par la conscience. Il est donc forcé de la placer , ou plutôt de la reconnaître dans les objets qui frappent ses organes, c'est-à-dire qu'il est forcé de concevoir dans les corps des puissances invisibles auxquelles il est soumis, et qui exercent sur lui l'empire du plaisir et de la douleur. De ce procédé de l'intelligence humaine naissent les qualités des corps qu'on appelle secondes , pour les distinguer de l'étendue et de l'impénétrabilité qu'on appelle qualités premièfes. C'est la causalité qui rend les corps odorans, savoureux, sonores, chauds et froids ; * ils le sont véritablement ; ils possèdent les propriétés que nou^ leur attribuons ; telle est la nature fondamentale du rapport de causalhé, que l'effet démontre la réalité de la cause. Mais ces propriétés que notre esprit , convaincu pai* les lois de sa nature, conçoit irrésistiblement dans les corps, nous restent cependant inconnues ; nous ne savons rien d'elles, si ce n'est qu'elles existent et qu'elles ne ressemblent point aux sensations qu'elles produisent. Nous les concluons, nous ne les percevons pas; elles ne sont pas des notions, mais des croyances. Il n'y a rien dans la nature

que nous affirmions arec plus. de certitude , mais il n'y a rien que nous ignorions plus profondément^ et qui soit plus inaccessible à l'investigation de nos fisicultés. Toute notre étude des qualités secondes consiste à rechercher l'action des unes et à fuir celle des autres; elle n'a pas pour but la découverte du vrai, mais celle de l'utile. Si toute la connaissance humaine était de la même na<ture que celle des qualités secondes, l'utile serait le seul objet de nos facultés et la seule règle de nos actions.

On voit que la distinction des qualités premières et des qualités secondes , n^esl pas unehypotlièse, une ckssification arbitraire, mais un fàît^^a plus haute irïipor^ tance. — Les qualités' première*, du moins la solidité, sont aussi des puissances qui excitent' en nous certaines sensations ; mais elles , se manifestent en même temps à nos facultés perceptives; nous en avons la- notion la plus claire; tandis que les qualités secondes, pure conséquence d'un principe, ne se révèlent qu'à nqtro raison. —Les qualités premières ne supposent rien ' d'antérieur que le sens du toucher et la faculté de connakre; les qualités secondes, qui ne sont que la causalité des corps, supposent évidemment ceux-ci, ^et par conséquent les qualités premières. L'étendue €^t là, quand nous y déposons des causes; ce n'est donc pas la causalité qiii nouâ la donne : si elle né la trouvait pas, elle ne pourrait pas <se résoudie en attributs de k substance étendue; elle resterait imma* tértelle. Quand donc on as^infile l'étendue ^ ritnpénétrafailité aux qualités secondes^ oU faitceâ deuK choses: on trouble la chronologie de la c^oitiiaissatt^ ; oti prend k

cause petit la substance, ek^reur précîsémeût opposée à celle de Spinosa , qui pread la substance pour la cause. C'est à cette erreur que se réduisent quelques-unes des découvertes les plus vantées de la philosophie moderne.

Nous avonis décomposé la perception , et dénombre les notions élémentaires et les lois de la pensée qui la constituent.

L'étendue , l'impénétrabilité, la Siibstànce, la durée , la cause , voilà les notions. Celles d'ëtendue et d'impénétrabilité, sont les seules qui dérivent de l'exercice des sens ; les autres sont données par la conscience et la mémoire.

Trois lois de la; pensée cpncouremt dan$^ la perception.

i^ L'étendue et rimpénétrabilité ont uiv sujet auquel elles sont inhérentes, et dans lequel elles coexistent.

«i^/ïoutesles choses sont placées dans une durée absolue ,. à; laquelle elles participent comme si elles étaient une seule et même chose. ... ,

3^ Tout ce qui commence 9 exister ^ été produit par fine cause.

Chacune de œs Ipiâ particulières a son fondement daus une imduçtïon antérieur^! qiii fait adopter aux sens des idées né^s de la.coi^siçieoofs. etde la mémoire, et elle consiste dans la Combinaison de ce$ idées individuelles et contingentes en jugements .nécessaires et universels.

Si cette analyse est exacte et coioplète, toute synthèse oii il manquera ttn $eul de cos éléments sera dans l'impuissance de reproduira le monde extékûeur; toute ^lynthèse oîi il entrera un élément de plus rendra autre chose que le monde qui nous est donné par nos facultés.

Quand le père de la philosophie oaturelle dit avec cette précision sublime dont ses écrits offrent tant d'exemples , hypothèses non fingo , il avertit tous les philosophes que les faits sont la seule base solide de la science. — Les notions élémentaires et les lois de la pensée, dans lesquelles nous venons de résoudre la croyance d'un monde extérieur, sont des faits et non des fictions; nous ne les déduisons pas d'hypothèses arbitraires; nous les recueillons dans l'observation. Ce qui est placé au-delà, l'esprit humain manque d'instruments pour le saisir. Pour lui, pour sa faiblesse, les notions sont simples et indécomposables , les lois et l'induction dont elles émanent sont pri* mitives ; elles ne découlent ni du raisonnement, ni de l'expérience. — Ce sont elles, ce sont ces lois, qui réalisant hors de nous les idées indigènes de substance , de cause , et de durée, assignent à la perception un objet distinct de nous-méme, un objet permanent et absolu.

La sensation n'a point d'objet; elle est uniquement relative à l'être sentant : quand elle n'est pas sentie, elle n'est pas. Mais la perception , qui affirme une existence extérieure , a deux termes , l'esprit qui perçoit , et l'objet perçu ; l'être pensant et l'être pensé. De même que la sensation , l'acte de la perception est relatif à l'esprit et le suppose; l'objet ne suppose ni l'esprit ni sa perception. Il n'existe pas , parce que nous le percevons ; mais nous le percevons, parce qu'il existe, et que nous sommes doués de la faculté de percevoir. Dans une ville inhabitée, il ne reste pas une sensation, pas une idée, pas un jugement; les maisons restent et même les rues, et avec

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elles la nature et toutes ses lois, qui ne suspendent pas leur cours. — Il suffit à l'univers de la présence énergique de son Auteur; il n'a pas besoin de la nôtre; il ne languirait pas faute de spectateurs ; il était avant nous ; il sera encore après nous; sa réalité est indépendante de nous et de nos pensées ; elle est absolue. L'autorité qui nous le persuade n'est pas inférieure à celle de la cons* cience ; c'est l'autorité des lois primitives de la pensée ; or, ces lois sont pour l'esprit humain les lois absolues de la vérité. — Le même breuvage peut être senti doux et amer , parce que la sensation est relative à l'état variable de la sensibilité^ celle-ci à l'organisation; mais les lois de la pensée sont une mesure immuable. La connaissance, pour être imparfaite, n'est pas incertaine, et^ si elle admet des degrés , elle n'admet pas la contradiction. Quoique nos facultés bornées n'aperçoivent pas tout ce qui est dans les choses, ce qu'elles aperçoivent y est en effet , tel qu'elles l'aperçoivent. Non*>se«lement il y a des objets extérieurs , mais ces objets sont réellement étendus , figurés^ impénétrables , et aucune de leurs qualités ignorées n'est incompatible avec celles-ci. — Si l'on me demande de le prouver par le raisonnement , je demanderai à mon tour que l'on me prouve d'abord , par le raisonnement , que le raisonnement est plus convain*cant que la perception; que l'on prouve au moins, que la mémoire, sans laquelle on ne raisonne pas, est une faculté plus véridique que celles dont on rejette le témoignage.

La vie intellectuelle est une succession non inter- IV. 29

45o FRAGMErfTS.

rompue, noq pas seulement d'idées, mais de croyances explicites ou implicites. Les croyances de Tesprit sont les forces de Famé et les mobiles de la voionté. Ce qui nous détermine à croire , nous l'appelons éi^idence. Il y a donc autant de sortes d évidences qu'il y a de lois fonda-* mentales de^ la croyance. La raison ne reind pas coiïipte de l'évidence ; l'y condamner , c'est l'anéantir ; car elle* même a besoin d'une évidence qui lui soit propre. Si le raisonnement ne s'appuyait pas sur des principes antérieurs à la raison , l'analyse n'aurait point de fin , ni la synthèse de commencement. Ce sont les loi» fondamentales de la croyance qui constituent l'intelligence; et cotnme elles découlent de la même source, elles ont la même autorité ; elles jugent au même titre; il n'y a point d'appel du tribunal des unes à celui des autres. Qui se révolte contre une seule se révolte contre toutes, et abdique toute sa nature. Y a-t-il des armes légitimes contre la perception externe? Les mêmes armes se tourneront contre la conscience, la mémoire, la perception morale, la raison elle-même. SufEt-il , pour anéantir l'étendue, ou pour créer une étendue contradictoire à celle que je perçois, d'une modification de mon intelligence? D'autres modifications pourront transfoi'mer la liberté en nécessité, le vice en vertu, et les axiomes de la raison en absurdités choquantes. Qu'en un seul point la nature de la connaissance, la nature , dis-je, et non le degré, soit subordonnée à nos moyens de connaître, c'en est fait de la certitude; rien n'est vrai, rien n'est faux; ce n'est, point assez dire, tout est faux et vrai tout ensemble,

puisque le faux et le vrai ne diffèrent plus du doux et de l'amer. Le néant lui-même est arraché à sa nullité absolue; il entre dans le domaine du relatif; il est quelque chose ou rien , selon la conformation de l'œil du spectateur. L'utile est l'unique contemplation de l'entendement, la seule législation du cœur ; législation capricieuse et impuissante qui n'applique aux actions qu'une règle mobile, et qui n'en a point pour les intentions et les désirs. — Je ne déclame point; toutes ces conséquences ont été tirées des doctrines sceptiques avec une exactitude qui ne laisse rien à désirer ni à contester ; les exemples en sont connus. C'est donc un fait que la morale publique et privée, que l'ordre des sociétés et le bonheur des individus sont engagés dans le débat de la vraie et de la fausse philosophie sur la réalité de la connaissance. Quand les êtres sont en problème, quelle force reste-t-il aux liens qui les unissent? On ne divise pas l'homme; on ne fait pas au scepticisme sa part; dès qu'il a pénétré dans l'entendement , il l'envahit tout entier.

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