DE LA DISPOSITION. IO
La disposition contraire est la défiance^ qui a aussi de bons ou de mauvais effets , selon la vérité ou la fausseté de l'opinion sur laquelle elle repose.
Quand la défiance dérive du sentiment de la faiblesse et des imperfections de la nature humaine, du souvenir de nos fautes et de la conscience de nos défauts personnels, elle se confond avec la véritable humilité, qui consiste à ne pas penser de nous-mêmes plus avantageusement que nous ne le -méritons. C'est une disposition aimable et salutaire, d'un grand prix aux, yeux de Dieu et des hommes. Elle n'est pas incompatible avec la vraie grandeur d'ame; ces- deux qualités peuvent s'allier, et amies fidèles se donner l'une à l'autre de nouvelles forces et un nouveau lustre en se préservant mutuellement de l'excès auquel chacune est exposée.
Mais il est une défiance qui est le contraire de l'élévation, qui détend les ressorts de notre ame, et glace tous les sentiments capables de nous conduire à de nobles entreprises.
Supposez un homme qui n'ait aucune confiance & la sagesse régulatrice de ce monde, aucune foi à la dignité de la yertu, aucune espérance de bonheur dans une autre vie ; supposez -le en même temps réduit au dernier degré de pauvreté et de dépendance , n'ayant pas de but plus élevé que de satisfaire ses besoins corporels ou de servir les plaisirs et de flatter l'orgueil de quelque créature aussi vile que lui : lame d'un tel homme n'est-elle pas au niveau de sa fortune? et, si cette fortune venait à changer sans qu'il changeât de sentiments , ne serait-il pas esclave comme il l'était auparavant? son ame n'est -elle pas ravalée au rang de celles des brutes, et ses facultés lui servent -elles à. autre chose qu'a lui faire connaître son avilissement?
110 ESSAI III. PABT. II. CHAPITRE VII. v
La défiance peut naître de la mélancolie, sorte de ma* ladie de l'ame qui procède de l'état du corps, qui jette une nuit lugubre sur tous les objets de la pensée , affaiblit tous les ressorts de l'activité , et donne souvent naissance ' à des rêves bizarres et absurdes sur la religion ou d'autres matières importantes. Toutefois , lorsqu'au fond se trouve quelque dignité morale, elle peut de ses rayons percer les ténèbres de cette ame abaissée.
Nous en voyons un exemple remarquable dans ce Simon Brown, membre du clergé dissident , qui se figurait, dans sa sombre mélancolie , que son ame avait peu à peu diminué, et qu'elle avait fini par s'éteindre entièrement. Pénétré de cette conviction , il se démit de ses fonctions de ministre évangélique, et ne voulut jamais prendre part à aucun acte du culte , regardant comme une profanation d'adorer Dieu sans ame. C'est dans ce déplorable état qu'il écrivit une excellente défense de la religion chrétienne contre un ouvrage de Tindal ayant pour titre : Le Christianisme aussi ancien que la création. Il mita la tête de son livre une épître dédicatoire à la reine Caroline, où il dit « qu'autrefois il avait été homme, a mais que, par la main même de Dieu, et en punition « de ses péchés, sa substance pensante s'était pendant « plus de sept années continuellement évaporée , et. <c qu'enfin elle s'était retirée de lui complètement, si « toutefois elle n'avait pas été totalement anéantie. » Et , comme il avait entendu parler de la piété éminente de sa majesté, il implorait le secours de ses prières.
Son livre fut publié après sa mort sans la dédicace, qui, ayant été conservée manuscrite, fut imprimée plus tard dans le n° 88 de X Aventurier. Ainsi cet homme de bien , au moment même où il croyait n'avoir plus d'ame , prenait le soin le plus généreux et le plus désintéressé de l'ame des autres.