‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 18 sur 81 · DE LA DISPOSITION · texte numérisé non relu

DE LA DISPOSITION

Par disposition j'entends un état de l'esprit qui, pendant toute sa durée , nous incline à obéir de préférence à certains principes animaux d'action. Quand cet état change et qu'un autre lui succède, la prééminence passe à d'autres principes animaux.

Nous avons déjà observé que c'est une propriété de nos appétits d'être périodiques; ils cessent pour un temps quand ils sont satisfaits , et agissent de nouveau après un certain intervalle.

Or, les principes même qui ne sont point périodiques ont une sorte de flux et reflux, causé par les dispositions successives dans lesquelles tombe l'esprit.

Parmi les principes d'action il en est qui ont entre eux une affinité naturelle , en sorte que quand Pun gagne de l'influence il nous donne du penchant pour tous ceux qui ont avec lui cette affinité.

Io6 ESSAI III. PART. II. — CHAPITRE VII.

Plusieurs auteurs ont observé une affinité de ce genre entre toutes les affections bienveillantes. Il suffit que nous en ressentions une pour que nous soyons inclinés à exercer les autres. Elles répandent toutes dans l'âme je ne sais quel sentiment de paix et de bien-être , qui semble être le lien de cette union et de cette parenté qui les rap proche.

Les affections malveillantes ont entre elles la même affinité : l'une nous dispose à l'autre ; et peut-être faut-il attribuer cet effet à l'influence de cette impression pénible qui leur est commune à toutes , et qui rend l'ame triste et souffrante.

Quand on essaie de remonter à l'origine des différentes dispositions de l'esprit ^ elles paraissent se rattacher quelquefois à cette attraction mutuelle que certains principes d'action exercent l'un sur l'autre et qui les détermine à marcher de compagnie ; d'autres fois aux événements heureux ou malheureux qui nous arrivent; et d'autres fois enfin à l'état du corps, qui n'est jamais sans influence sur les inclinations de l'esprit.

Il est des jours où l'esprit, comme un ciel pur et sans nuage, répand sur tous les objets la lumière la ; plus agréable: le coeur se sent disposé à la bienveillance, à la compassion, h toutes les affections tendres; rien ne lui fait ombrage ; rien ne l'irrite.

Les poètes ont observé que les hommes ont leurs moments de douces paroles , mollia temporafandi, pendant lesquels ils ne sauraient ni rien dire ni rien faire de désobligeant. Les habiles épient ces bons moments, et savent les mettre à profit.

Cette disposition est ce qu'on agpelle communément ta bonne humeur; Pope a dit d'elle chez les femmes :

' Good humour only teaehes charms to last ,

M hJL DISPOSITION. IO7

Stîll matas new conquests, and maintains tbepast x.

Aucune disposition ne contribue davantage au bonheur de celui qui l'éprouve, et à l'agrément de ceux qui en sont témoins. Elle est à l'esprit ce que la santé est au corps, et donne à l'homme la double faculté de jouir des plaisirs de la vie, et de déployer toutes ses facultés librement et sans entraves. Elle le dispose au contentement de son sort, à la bienveillance pour ses semblables , à la sympathie pour les malheureux ; elle lui montre chaque chose sous le jour le plus favorable ; elle éloigne de son cœur toute intention d'offenser, et toute susceptibilité.

Cette heureuse disposition est en général le fruit naturel d'une bonne conscience, et d'une ferme conviction que le monde est gouverné par une sage et bienveillante providence. Quand elle dérive de cette source, elle n'e»t autre chose que la piété, tournée en habitude.

Mais elle peut être aussi l'effet accidentel d'un succès ou d'une bonne fortune inattendue : la joie et l'espérance ne lui sont pas moins favorables, que la mauvaise fortune et le désappointement contraires.

Le seul danger de la bonne humeur , c'est que , si nous ne sommes pas sur nos gardes , elle peut dégénérer en légèreté, et nous faire négliger d'accorder aux conséquences futures de nos actions le degré convenable d'atten(ÂQ$ et de prévoyance.

11 y a une disposition opposée à la. bonne fiujfimr , c'est la mauvaise humeur. Elle a une tendance directer ment contraire , et son influence est aussi maligne que celle de la bonne humeur est bienfaisante. '

La mauvaise humeur suffit à elle seule pour rendre un

- * Seule , la bonne humeur entretient les charmés du visage, et fait de nouvelles, conquêtes sans perdre les anciennes.

Io8 ESSAI III. — PA*IT. I!. CHAPITRE VII.

hoiqme malheureux ; elle jette sur tous les objets une couleur lugubre, et, semblable à un membre ulcéré, elle est blessée de tout ce qui la touche. Elle voit des offenses dans les choses lés plus innocentes ; elle dispose au mécontentement , à la jalousie , à l'envie , et, en général , à toutes les affections malveillantes. '

Une autre couple de dispositions opposées, c'est la co/ifiance et la timidité.

Ces deux dispositions sont l'une et l'autre d'une nature équivoque; leur influence peut être bonne ou mauvaise, selon qu'elles dérivent d'uue opinion vraie ou fausse, et qu'elles sont bien ou mal réglées.

La confiance qui découle d'un juste sentiment de la dignité de notre nature et de la puissance des facultés que Dieu nous a données , est de la grandeur d'ame ; elle dispose aux plus nobles vertus , aux entreprises et aux actions les plus héroïques.

!??Ily a aussi une confiance qui part de la conscience de notre innocence et de notre pureté morale ; c'est elle qui faisait dire à Job : « Jusqu'à ce que je meure, je n'é- « loignerai pas de moi mon équité ; je garde ma droiture, « et ne la laisserai point aller; mon cœur ne me fera point « dereproéhe tant que je vivrai.» C'est ce qu'on peut appeler l'orgueil de là vertu , mais c'est un noble orgueil; il ' nous fait dédaigner ce qui est vil et bas : il est le sentiment même de l'honneur.

Mais il est une confiance qui vient de ce qu'on s'attribue des talents ou des vertus qu'on n'a pas , ou qu'on attache une trop grande valeur à quelque avantage de l'esprit , du corps ou de la fortune qu'on possède. Cette confiance ^st l'orgueil proprement dit , qui est la source d'une foule de vices odieux, tels que l'arrogance, l'injuste Inépris des autres , la présomption, et l'amour-proprc

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