‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 3)Chapitre 21 sur 81 · DE L OPINION · texte numérisé non relu

DE L OPINION

Quand nous en viendrons à exposer les principes rationnels d'action , nous reconnaîtrons que l'opinion est un élément essentiel de ces principes. Nous ne voulons considérer ici que l'influence qu'elle exerce sur les principes animaux. Sans elle, quelques-uns de ces derniers ne pourraient se développer dans l'esprit humain.

La reconnaissance suppose l'opinion d'une faveur qu'on nous a faite ou qu'on a voulu nous faire ; dans le ressen-

timent est impliquée l'opinion d'une offense, dans l'estime l'opinion d'un mérite, dans l'amour l'opinion d'un haut degré de perfection.

Bien que les affections de famille ne soient pas fondées sur l'opinion du mérite de l'objet aimé , cette considération peut les accroître considérablement. Il en est de même des autres affections bienveillantes. Les affections malveillantes, au contraire, impliquent toutes l'opinion d'un démérite dans leur objet.

Il n'y a point d'inclination ni d'aversion naturelle qui ne puisse être réprimée par l'opinion. Ainsi, lors même qu'un homme éprouverait le violent désir d'un breuvage , l'opinion que le vase est empoisonné l'empêcherait de le .porter à ses lèvres.

La crainte et l'espérance, que tout désir et toute affection naturelle peuvent engendrer , reposent évidemment sur l'opinion d'un bien ou d'un mal futur.

On doit donc reconnaître que nos passions, nos dispositions et nos opinions exercent une grande influence sur nos principes animaux, et que tour-à-tour elles les affaiblissent et les fortifient, les excitent et les contiennent; par là , elles agissent puissamment sur les actions et le caractère des hommes.

On ne peut douter que les animaux n'aient des passions et des dispositions semblables aux nôtres sous plusieurs rapports; mais ont-ils des opinions? c'est ce qui n'est pas aussi clair. Je pense qu'ils n'en ont pas dans le sens propre de ce mot. Mais, sans entamer de dispute sur. ce point, il est impossible de ne pas accorder que l'opinion n'ait un champ beaucoup plus vaste dans l'homme que dans les animaux. Nul ue dira que ces derniers aient des systèmes de théologie , de morale , de jurisprudence ou de politique ; ni qu'ils soient capables de raisonner

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«ur les lois de la nature, en mécanique, en agriculture ou en médecine.

Us sentent les maux et les plaisirs actuels ; ils se représentent peut-être ceux que l'expérience a associés avec ce qu'ils éprouvent présentement; mais ils ne peuvent étendre au loin leurs regards dans le passé et dans l'avenir , ni suivre une chaîne de conséquences.

Un chien peut s'abstenir de manger ce qui est devant hii par la crainte du châtiment qu'on lui a infligé en pareille circonstance; mais jamais il ne s'en abstiendra par considération de santé, ni pour quelque avantage éloigné.

Une personne digne de foi m'a raconté qu'un singe ayant été enivré avec une liqueur forte, et s'étant brûlé le pied pendant qu'il était dans cet état, ne voulut jamais boire depuis que de l'eau pure. Je crois que c'est là le point le plus élevé auquel les facultés des bêtes puissent atteindre.

L'influence qu'exerce l'opinion sur la conduite humaine, indique assez qu'elle est un des instruments les plus puissants qu'on puisse employer, pour discipliner et gouverner les hommes.

Tous les hommes durant leurs premières années sont soumis à la discipline et à la direction de leurs parents et de leurs maîtres , et ceux qui vivent en société restent pendant toute la durée de leur vie sous l'empire des lois et des magistrats. Il est prouvé par là que le gouvernement des hommes est un des plus nobles exercices de la puissance humaine. Il est donc de la plus haute importance que ceux qui prennent quelque part au gouvernement civil ou domestique , connaissent la nature de l'homme, et les moyens de la former et de la diriger.

Or, de tous les moyens de gouvernement, l'opinion est le plus doux çt le mieux approprié à la nature huvi. 8

Il4 tSSÀI 111. PART. II. CHAPIT1UB VIII.

maine. L'obéissance qui découle de l'opinion est h vraie liberté, celle que tout homme désire; l'obéissance extorquée par la crainte des châtiments est un esclavage , un joug toujours importun , que l'homme secoue dès qu*il en a le pouvoir.

Les opinions de la foule ont toujours été et seront toujours ce que les feront ceux que la foule regarde comme les sages et les gens de bien; c'est-à-dire qu'elles sont presqu'entièrement dans la Main de ceux qui gouvernent.

L'homme que de mauvaises habitudes ou <le mauvaises opinions n'ont pas corrompu, est de tous les animaux le plus docile ; il est le plus intraitable de tous dans le cas contraire.

Je pense donc que si jamais la sbciété civile parvient à. la perfection, le principal soin du gouvernement sera de former de bons citoyens par une sage éducation et par une instruction et une discipline bien entendues.

La partie la plus utile de la médecine est celle qui fortifie la constitution et prévient les maladies par un bon régime ; le reste n'est guère qu'un échafaudage dont un étaie à grands frais un édifice en ruine et quid&it être de peu d'usage. L'art du gouvernement çst fa médecine de l'ame; et la branche la plus utile de cet art est celle qui prévient les crimes et les habitudes vicieuses , et qtii forme les hommes à la vertu et aux habitudes honnêtes , par une bonne éducation.

Le but du gouvernement est de rendre la société heureuse ; il ne peut l'atteindre qu'en la rendant bonne et

vertueuse.

L'expérience est là pour tiotis apprendre que les hommes sont de bons ou de mauvais citoyens , selon la nature de l'éducation qui les a formés.

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Notre siècle a fait de grands progrès dans l'art de former les hommes au service militaire; et cependant les citoyens qui entrent dans l'armée ne sont pas d'un naturel plus docile que ceux qui se livrent aux professions civiles* Qu'y aurait -il donc d'impossible à ce qu'on élevât les hommes, avec une égale perfection pour les autres devoirs de" la société?

Quelle différence n'y a-t-il pas à la .guerre entre une armée bien disciplinée et une milice tirée à la hâte île la multitude? Or pourquoi, dans toutes les autres branches du bien public, n'existerait -il pas uue semblable différence entre les sociétés teljes qu'elles, sont aujourd'hui et .celles qu'une éducation bien entendue formerait aux bonnes mœurs, aux sages pratiques, et aux sentiments d'équité? Mais je crains qu'on ne m'accuse de sortir de mon sujet , et de rêver des utopies.

Pour terminer ce que j'ai à dire sur les principes animaux, essayons d'embrasser d'un seul coup -d œil toute leur action sur la vie humaine* Potfr cela , supposons un être, qui ne fût point soumis à des mobiles d'un ordre plus élevé, qui n'eût pas là conscience ou le sentiment du devoir , et auquel on accordât seulement la supériorité d'intelligence et J'empire de soi-ifiême que l'homme possède en réalité ; examinons un peu cet être imaginaire, et voyons quel plan dévie et quelle conduite on pourrait en attendre.

Il est clair que ce serait un animal très-différent de la brute , et peut-être assez semblable en apparence au plus grand nombre des hommes.

Il serait capable de considérer lés conséquences éloignées de. ses actions, et de contenir ou de contenter ses appétits , ses désirs et ses affections , d'après la vue du bien ou du mal qui devrait en résulter.

\îG ESSAI III. PA11T. II. CHAPITRE VIII.

Il serait capable de donner à sa vie quelque but domitiaùt, et de tracer le plan de conduite qui lui paraîtrait le plus conforme à cette fin. Or, nous avons lieu de croire que ce calcul n'est pas au pouvoir de la brute.

Peût-'êlre peut-on supposer un équilibre tel entres les principes animaux., qu'un homme, avec très peu d'empire sur lui-même, fût bon citoyen, eût des mœurs faciles, et un commerce aimable.

Là balance entre nos principes animaux constitue ce que nous appelons le naturel; il peut être bon ou mauvais dans iinhômme, abstraction faite de sa vertu.

L'homme , chez qui les affections bienveillantes , le désir de l'estime et la bonne humeur prédominent naturellement, -qui est d'un caractère paisible et froid, qui a le bonheur de vivre avec des gens de bien et -de facile société, peut sans grand effort mener une vie irréprochable.

Son naturel le porte, la plupart du tetrips, aux actes que la vertu tormnainde; et s'il lui arrive de n'être point jeté dans des situations difficiles qui mettent ses penchants en apposition avec son devoir, il n'a pas grande tentation vers le mal.

Mais peut-être la réunion d'un heureux naturel avec une si heureuse position est-elle une fiction plutôt qu'une réalité, bien que quelques hommes sans doute soient plus près de cet état quejes autres.

Notre naturel et uott e positioû sont ordinairement tels, que lçs principes animaux seuls et délivrés du joug de l'empire de soi, ne produiraient jamais une conduite régulière et conséquente. Les divers principes Se combattant, c'est le plus fort qui l'emporterait, et le plus faible aujourd'hui prévaudrait demain > par un changement de passion , de disposition , ou de fortune..

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