BE L'INSTINCT
On peut, je crois, réduire les principes mécaniques d'action à deux espèces , les instincts et les habitudes.
Par instinct , j'entends une impulsion naturelle et aveugle qui nous porte à certaines actions , sans que nous ayons de but devant les yeux , sans délibération ,. et trèssouvent sans aucune idée de ce que nous faisons.
Ainsi un homme respire tant qu'il est en vie par la contraction et l'expansion alternatives de certains muscles au moyen desquels la poitrine, et par cuite les poumons, sont contractés et dilatés. Un enfant nouveau né ignore sans aucun doute que la respiration est nécessaire a la
vie dans so'n nouvel état; il ne sait point comment cette
i action doit être exécutée; il n'en a même aucune idée, au-
cune conception ; cependant aussitôt qu'il est né il respire
> avec une parfaite régularité , comme s'il L'avait appris , et
qu'il en eût contracté l'habitude par une longuç pratique. C'est par le même genre de principes qu'un enfant
\" nouveau, né , quand son estomac est vide et que la na-
ture a porté le lait dans le sein, de la mère , suce et avaie
i cette liqueur comme s'il connaissait les principes de
cette opération , et qu'il eût acquis l'habitude de les pratiquer.
Sucer et avaler sont des opérations très-complexes. Les anatomistes ont décrit environ trente paires de muscles employées dans la succion ; chacun de ces muscles doit être servi par son nerf propre, et ne peut agir, que par l'influence de ce dernier ; l'action de' tous ces muscles et de tous ces nerfs n'est pas simultanée : ils doivent se mouvoir dans un certain ordre, et cet ordre n'est pas moins nécessaire que l'action elle-même.
Cette suite régulière d'opérations est exécutée selon les. règles de l'art le plus délicat , par l'enfant qui ne possède ni art, ni science , ni expérience, ni habitude.
J'admets qu'il éprouve ta sensation désagréable dte la faim et qu'il ne tette plus lorsque cette sensation a cessé. Mais qui lui a appris que l'on pouvait éloigner cette sensation désagréable ? Qui lui en a montré les moyens ? Il est évident qu'il ne sait rien de tout cela ; car il tettera un doigt ou un morceau de bois aussi bien que la ma-' ^melle.
C'est encore par un. principe semblable que les enfants crient quand ils souffrent ou sont blessés ; qu'il*, s'effraient quand on les laisse seuls, surtout dans les ténèbres; qu'ils tressaillent quand ils sont eu danger de toi»-
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ber; qu'ils ont peur d'une figure sévère ou d'un ton de .voix menaçant; et qu'un air de bonté, une voix douce et caressante les charme et les réjouit.
Dans les animaux que nous connaissons le mieux et que nous regardons comme les plus parfaits, nous voyons les mêmes instincts que dans l'espèce humaine, ou des instincts presque semblables, appropriés à la condition et au genre de vie de chacun.
Il y a en outre chez les brutes des iastincts particuliers à chaque espèce , qui se trouve ainsi préparée pour attaquer, se défendre, pourvoir à ses besoins et à .ceux de ses petits*.'
S'il est certain que là nature a fourni aux divers animaux diverses armes pour la défense et l'attaque , il ne l'est pas moins qu'elle leur en a enseigné l'emploi ; c'est elle qui a montré de quel usage pouvait être au taureau et au bélier leurs cornes , au cheval ses pieds , au chien ses dents, au lion sa griffe, au sanglier ses défenses, aux abeilles et aux guêpes leur aiguillon.
Les ouvrages des animaux nous offrent une étonnante variété d'instincts particuliers à chaque espèce *soit' sociale 6oit solitaire. Tels sont les nids des oiseaux, dont la situation et la forme sont si semblables chez la même espèce, si diverses chez les espèces différentes; les toiles des araignées et des autres insectes filateurs ; le cocon d.u ver à soie; les magasins des /ourmis et des autres .insectes fouil leurs ; les rayons des guêpes, des frelons, et des abeilles ; les écluses et les maisons des castors.
L'instinct des animaux est une des parties les plus attrayantes et les plus instructives d'une étude pleine d'at> traits, celle de l'histoire naturelle r^et elle mérite d'être , plus cultivée qu'elle ne l'a été jusqu'à présent.
Tous les arts de fabrication , parmi nous , ont été in ven-
tés par un homnfe , améliorés par d'autres, et portés à la perfection à l'aide du temps et de l'expérience; les hommes apprennent ces arts par une longue pratique, qui devient une habitude ; ils varient de siècle en siècle et de nation en nation , et ne se rencontrent que chez les individus qui les ont appris.
Or , les arts de l'animal diffèrent de ceux de l'homme par plusieurs caractères frappants.
Aucun animal ne peut s'attribuer l'invention de l'art propre à l'espèce; aucun n'a jamais introduit de perfectionnement, ni de variation dans la pratique primitive. Dès sa naissance chaque individu montre dans cet art une égale adresse; sans leçon, sans expérience, sans habitude, chacun le possède et le pratique par une sorte d'inspiration. Je ne veux pas dire que la nature lui en inspire les principes ou les règles, mais elle lui donne l'aptitude à le pratiquer d'une manière aussi parfaite que s'il en connaissait les principes , les règles et le but.
Ceux d'entre les animaux qui out le plus d'intelligence peuvent apprendre à faire beaucoup de choses qu'ils ne font pas par instinct; ce qu'ils ont appris, ils le font avec plus ou moins d'habileté, selon leur sagacité et leur instruction. Mais dans les arts qui leur sont naturels, ils n'ont besoin ni de leçon ni d'exercice : et il n'arrive jamais que l'art se perfectionne ou se perde. Les abeilles recueillent leur miel et leur cire, construisent leurs rayons, et élèvent les nouveaux essaims, ni mieux ni plus mal qu'au temps où Virgile chantait si doucement leurs travaux.
L'œuvre de chaque animal est exactement comme les œuvres de la nature, parfaite dans son espèce, et à l'épreuve de l'examen le plus sévère du mécanicien et du v géomètre. C'est ce qui sera mieux compris par un
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exemple emprunté à l'insecte dont nous venons de parler.
Les abeilles, comme on sait, composent leurs rayons d'une double série de petites cellules opposées les unes au* autres par le fond, et qui sont destinées à recevoir la provision de miel et la jeune génération. Pour que les cellules fussent toutes égales et semblables, sans aucun intervalle inutile, il fallait qu'elles eussent une figure déterminée; or il n'y en a que trois qui satisfassent à ces conditions : le triangle équilatéral , le carré , et l'hexagone régulier.
Les géomètres savent très-bien qu'il n'y a pas une quatrième manière départager un plan en espaces égaux et similaires sans laisser d'interstices. De ces trois figures l'hexagone est celle qui convient le mieux, et pour la solidité du rayon, et pour Fusage auquel il est destiné. Les abeilles, comme si elles le savaient, font leurs cellules hexagones.
Comme les rayons sont composés d'un double rang de cellules, les cellules opposées pouvaient être adossées cloison contre cloison et fond contre fond ; ou bien le fond des cellules antérieures pouvait s'appuyer sur les cloisons des cellules postérieures , comme un mur sut* des éperons qui le soutiennent. Ce dernier mode est celui qui présente le plus de solidité ; aussi le fond de chaque cellule est-il appuyé sur le point où se rencontrent trois cloisons du coté opposé, ce qui lui donne toute la force qu'on peut désirer.
Le fond d'une cellule pouvait être un plan perpendiculaire aux cloisons latérales, ou il pouvait être composé de plusieurs plans formant une angle solide à leur point de rencontre; ce n'est que par l'une ou l'autre de ces méthodes que les cellules opposées pouvaient être semblables sans place perdue; et pour cela les plans dont le fond est composé , s'ils étaient plus d'un , devaient être au nombre de trois , ni plus ni moins.
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On a démontré qu'à former le fonds de chaque cellule avec trois plans qui se rencontrent au milieu , il y a une économie de matériaux et de travail , qui n'est nullement à négliger. L'abeille, comme si elle connaissait les principes de la géométrie des solides , les suit très-exactement ; le fond de chaque cellule est composé de trois plans qui forment des angles obtus avec les cloisons latérales et Hentre eux , et se rencontrent au milieu du fond ; les trois arêtes de ce fond sont soutenues par trois cloisons appartenant à l'autre côté, et leur point de rencontre est soutenu par l'iutersection de ces cloisons.
Un autre exemple d'habileté géométrique mérite encore d'être cité dans la structure du rayon.
C'est un problème de mathématiques très-curieux de déterminer sous quel angle précis les trois plans qui composent le fond d'une cellule doivent se rencontrer pour offrir la plus grande économie ou la moindre dépense possible de matériaux et de travail.
Ce problème appartient à la partie transcendante des mathématiques , et est l'un de ceux qu'on appelle problèmes de maxima et de minima. Il a été résolu par quelques mathématiciens, particulièrement par l'habile Maclaurin, d'après le calcul infinitésimal , et l'on trouve cette solution dans les transactions de la Société royale de Londres. Ce savant a déterminé avec précision l'angle demandé; et il a trouvé, après la plus exacte mesure que le sujet pût admettre, que c'est l'angle même sous lequel les trois plans du fond de la cellule se rencontrent dans la réalité.
. Demanderons -nous maintenant quel est le géomètre qui a enseigné aux abeilles les propriétés des solides, et l'art de résoudre les problèmes de maxima et de minima? Si un rayon de miel était un ouvrage de l'art humain ,
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tout homme de sens conclurait sans hésiter, que celui ' qui en aurait inventé la construction aurait compris les principes sur lesquels il est construit.
Nous n'avons pas besoin de dire que les abeilles ne savent rien de tout cela ; elles travaillent très-géométriquement, sans aucune connaissance de la géométrie ; à-peu-près comme un enfant qui , en tournant la manivelle d'un orgue de Barbarie, fait de bonne musique sans être musicien.
L'art n'est pas dans l'enfant, mais dans celui qui a fait l'orgue. De même, quand une abeille construit son fayqn d'une manière si géométrique, la géométrie n'est pas dans l'abeille , mais dans le grand géomètre qui a fait l'abeille et tout ce qui existé, avec nombre , poids et mesure.
Pour revenir aux instincts de l'homme, les plus remarquables sont ceux qui se manifestent dans l'enfance!, quand nous ignorons encore tout ce qui est nécessaire à notre conservation, quand par conséquent nous péririons si nous n'avions pas un guide invisible qui nous conduisît, aveugles que nous sommes, dans la voie que nous prendrions si nous avions des yeux pour la voir.
Outre les instincts qui se manifestent seulement dans l'enfance et qui sont destinés à suppléer alors au défaut de l'intelligence , il en est beaucoup d'autres qui nous accompagnent dans la vie, et qui viennent au: secours de nos facultés intellectuelles à tous les moments de l'existence. On peut les ranger en trois classes.
D'abord il *st beaucoup d'actes nécessaires à notre conservation , et que nous accomplissons sans connaître par quels moyens ils doivent l'être.
Un homme sait qu'il doit avaler les aliments pour^en être nourri ; mais cette opération demande le concours « d'un grand nombre de muscles et de nerfs qui lui sont ab~
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solument inconnus; s'il devait l'accomplir par le seul secours de son intelligence et de sa volonté, il mourrait de faim avant d'avoir appris à l'exécuter.
Ici l'instinct vient à son aide ; il n'a besoin que de vouloir pour avaler; tous le? mouvements nécessaires des nerfs et des muscles s'exécutent sur-le-champ, dans l'ordre qui convient, sans qu'il connaisse ou qu'il veuille aucun de ces mouvements.
Demandons-nous maintenant quelle volonté fait mouvoir ces nerfs et ces muscles? Ce n'est pas la sienne assurément ; car il ne connaît ni la nature, ni la fonction de ces instruments; il ne les a jamais entendu nommer, il n'y a ja- . mais pensé. Us sont mus par une impulsion dont la cause est - inconnue, sans aucune pensée, aucune volonté, aucune intention de sa part, c'est-à-dire qu'ils sont mus par instinct.
Il en est ainsi, à peu de chose près, de tous les mouvements volontaires du corps, et par exemple de ceux du bras, qui sont aussitôt produits que voulus. On sait que le bras est tendu par la contraction de certains muscles, et que les muscles sont contractés par l'action des nerfs; mais je ne sais rien ni des nerfs, ni des muscles , je n'y pense même pas quand j'étends le bras ; et cependant l'action des nerfs et la contraction des muscles, sans avoir été provoquées par moi , produisent immédiatement l'effet que j'ai voulu.
Supposez qu'un poids ne pût être soulevé que par un jeu très-compliqué de leviers, de poulies et d'autres instruments ; que ce mécanisme fut derrière un rideau et toutà-fait ignoré de moi ; et que cependant il suffît de ma volonté pour qu'à l'instant la machine se mît à marcher et à lever le fardeau : on ne manquerait pas de conclure qu'une personne cachée derrière le rideau aurait connu ma volonté et aurait mis la machine en mouvement.