J)£ L'INSTINCT
Le cas est évidemment fort semblable quand je veux étendre le bras ou avaler un aliment. Mais qu'y a-t-il derrière le rideau pour mettre en mouvement le mécanisme intérieur? Nous ne le savons pas ; tant notre constitution est étrange et merveilleuse. Quoi qu'il en soit, il est évident que ces mouvements intérieure ne sont ni voulus, ni résolus par nous, et que par conséquent ils sont instinctifs.
La seconde classe des instincts qui survivent à l'enfance , a pour objet de déterminer certains actes qui doivent être si fréquemment répétés, que les concevoir et les résoudre chaque fois qu'il est nécessaire, occuperait trop notre pensée et ne laisserait point de place aux autres opérations de l'esprit.
Il faut que nous respirions plusieurs fois par minute, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil ; nous sommes obligés de même de fermer souvent les paupières pour conserver le lustre de l'œil ; si ces actes exigeaient une attention et une volition particulières chaque fois qu'ils se répètent, ils absorberaient tout notre entendement ; la » nature nous pousse donc à les faire aussi souvent qu'il le faut, sans que nous ayons besoin d'y penser. Ils ne prennent point de temps, n'apportent pas la moindre interruption à un exercice quelconque de l'esprit, parce qu'ils sont faits par instinct.
La troisième classe se compose des instincts qui interviennent, lorsque l'action doit être faite si soudainement qu'on n'aurait pas le temps de la concevoir et de la vouloir. Qu'un homme perde son équilibre, il fait par instinct un effort instantané pour le recouvrer : l'effort arriverait trop tard, s'il fallait pour le déterminer la décision de la raison et de la volonté.
Quant un objet menace nos yeux , nous les fermons par instinct, et nous pouvons à peine nous en empêcher, vi. * 2
l8 ESSAI III. PART. I. CHAPITRE II.
même quand nous savons que la menace n'est qu'un jeu, et qu'elle est sans danger pour nous. J'ai vu faire cette expérience dans un pavi, qu'un homme aurait gagné, s'il avait pu tenir ses yeux ouverts tandis qu'un autre, faisait-semblant d'y porter un coup. La difficulté de cette tentative prouve qu'il peut y avoir lutte entre l'instinct et la volonté , et qu'il n'est pas aisé de résister à l'impulsion de l'instinct, même avec une forte résolution de n'y pas céder.
Ainsi le bienveillant Auteur de la nature appropria nos instincts au défaut et à la faiblesse de notre entendement. Dans l'enfance nous ignorons tout , et cependant il nous faut faire alors beaucoup de choses pour notre conservation : noua les faisons par instinct. Plus tard , il est une foule de mouvements indispensables, soit de nos membres , soit de notre corps , qui ne peuvent être exécutés que par un mécanisme intérieur délicat et compliqué , dont la plupart des hommes ignorent les ressorts, et dont les plus habiles anatomistes savent peu de chose: c'est l'instinct qui met en action tout ce mécanisme; nous n'avons besoin que de vouloir le mouvement extérieur , et tous les mouvements internes qui doivent le précéder s'exécutent ^'eux-mêmes , sans volonté ni commandement de notre part.
De plus , certaines actions doivent se répéter si fréquemment dans le cours de la vie, que si elles exigeaient l'attention et la volonté, nous ne serions pas capables de faire autre chose : elles s'exécutent régulièrement par instinct.
Enfin, pour nous préserver du danger, il faut souvent des mouvements si soudains qu'on n'aurait pas le temps de les concevoir et de les vouloir : c'est encore l'instinct qui les accomplit.