‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 1 sur 77 · A L'UNIVERSITÉ D'EDIMBOURG · texte numérisé non relu

A L'UNIVERSITÉ D'EDIMBOURG

Je ne connais personne à qui je puisse dédier ces Essais à plus juste titre qu'à vous , mes chers amis , non pas seulement à cause de l'amitié qui nous lie et qui n'en est pas moins vive pour avoir commencé , de votre part , à l'entrée de la vie , et de la mienne lorsque j'atteignais déjà la vieillesse ; non pas seulement encore à cause de cette conformité dans nos goûts et dans nos études , qui I. I

ma toujours été si agréable, mais parce que si tes Essais ont quelque mérite, vous avez droit d'en revendiquer une part considérable. Votre approbation ma encouragé à croire qu ils pourraient être utiles; vos conseils et vos observations n'ont cessé de m'éclairer avant qu'ils fussent sous presse et pendant qu'ils y ont été.

Je vous dois ainsi la correction <le beaucoup de fautes qui autrement animaient pu m'échapper ; et je me sens obligé à votre amitié d'un secours dont j'avais si grand besoin. Il ne m'est point pénible , il m'est doux au contraire d'être instrui t par ceux qui furent d'abord mes élèves , comme l'un de vous Ta été.

Je me montrerais ingrat envers un homme dont je respecte tendrement la mémoire, si je ne faisais pas mention des obligations que j'ai à feu lord Kames , pour l'intérêt qu'il a eu la bonté de prendre à cet ouvrage pendant sa vie. Lui ayant soumis quelques fragments de ces Essais, ri me ptéSsa de les continuer, et ne cessa depuis, jusqu'à sa mort, d'en suivre les progrès, s'informànt de temps en teiftps où. j'en étais , revoyant mon travail et m' honorant de ses observations judicieuses , tant sur le fond que sur la forme. Nos opinions différaient sur quelques points, et nous les débattions avec chaleur, soit par lettrés, soit dans la conversation ; mais ces discussions ne re-

froidissaient point son amitié et ne ralentissaient point son zèle; pour la continuation et la publication de l'ouvrage; car il avait trop de libéralité dans Tesprit , pour ne point accorder aux autres Findépendance d'opinion qu'il réclamait pour lui-même.

On ne saurait dire dans quelle carrière , dans celle des affaires ou dans celle de la pensée , cet homme respectable montra le plus de supériorité. II. est assurément bien rare de trouver unis à un si haut degré, dans la même personne, les talents du philosophe et ceux de l'homme pratique.

Ses ouvrages apprendront à la postérité quels furent son génie et son savoir dans plusieurs branches de la littérature. Ses amis et ses contemporains auront mieux connu ses vertus privées et son esprit public, l'assiduité qu'il montra durant une longue vie dans les emplois honorables dont il fut revêtu, et son ardeur à encourager et à protéger tout ce qui tendait au perfectionnement des lois, aux progrès des lettres, du commerce, des manufactures et de l'agriculture de son pays.

Son opinion et la vôtre , mes chers amis , m'ont décidé à livrer cet ouvrage au public, ce que je n'aurais peut-être jamais fa^it sans cet encouragement; car j'ai toujours remarqué que l'esprit ne se soutient pas long-temps, même dans les re-

cherches qui lui plaisent le plus, s'il nest animé par l'approbation de quelques personnes; au lieu que nous ne pouvons nous empêcher de prendre bonne opinion de nos travaux, quand ils ont l'aveu des hommes dont nous estimons le jugement.

Vous savez que la substance de ces Essais a fait le sujet des leçons que j'ai données pendant vingt ans dans cette université et pendant plusieurs dans tme autre , en présence d'un auditoire nombreux , composé des étudiants les plus avancés. Ceux de mes élèves qui vivent ' encore , et le nombre doit en être grand, reconnaîtront dans ce livre la doctrine qu'ils ont entendu développer alors sous des formes plus diffuses et avec toutes les répétitions et les éclaircissements qui convenaient à leur âge.

Je crains bien que les lecteurs intelligents et familiarisés avec la matière ne trouvent encore dans cet ouvrage bien des redites que j'aurais pu éviter ; mais je les prie de considérer que ce qui est superflu pour eux peut n'être point inutile pour le grand nombre des lecteurs moins versés dans ces sortes de spéculations. Que si cette apologie paraissait encore insuffisante, et qu'elle semblât dictée par la paresse , je réclamerais quelqu'indulgence même pour cette paresse, à l'âge où je suis.

C'est à vous , mes chers amis , qui êtes dans le printemps de la vie, et tout pleins de la vigueur qu'on sent à cet âge , à faire faire de plus heureux progrès à la philosophie ou à toute autre science à laquelle vous consacrerez vos talents.

Collège de Glascow; i" juin 1785.

Tho. Reid.

»^oo«*^

La connaissance humaine peut se ramener à deux chefs généraux, selon qu'elle a pour objet la matière ou l'esprit, les choses corporelles ou les choses intellectuelles. »

Le système entier des corps qui remplissent Tunivers , et dont nous ne connaissons qu'une très-petite partie, peut s'appeler le Monde matériel ; le système entier des esprits, depuis le Souverain créateur jusqu'à la plus fa^ible des créatures qu'il a douées de pensée, peut s'appeler le Monde intellectuel. Ce sont là les deux grandes divisions, de la nature , les seules au moins qui nous soient connues. Il n'y a point d'art , de science, de pensée humaine qui n'ait pour objet Tune ou l'autre, ou les choses qu'elles renferment ; l'imagination , dans son vol le plus hardi, n^ saurait franchir leurs lijnitçs.

Il y a , sans doute , dans l'essence et la constitution , soit de la matière, soit de l'esprit, beaucoup de mystères impénétrables à notre intelligence, beaucoup de difficultés que les plus habiles philosophes ne peuvent résoudre; toutefois ce sont les deux seules natures qi\e nous connaissions : s'il en existe d'autres , nous n'en avons au-»

cune idée.

11 est évident que tout ce qui existe doit être ou ma-

tériel ou immatériel ; mais il n'est pas aussi évident que tout ce qui existe soit nécessairement matériel ou intelligent.

£xiste-t-il dans l'univers des êtres , qui ne soient ni étendus , solides et inertes comme les corps, ni actifs et intelligents comme les esprits ? c'est ce qu'il nous est impossible de savoir. Un intervalle immense semble séparer la matière et l'esprit ; et nous ignorons si quelque nature intermédiaire ne comble point cet intervalle.

Nous n'avons aucune raison d'attribuer de l'intelligence , ou même des sensations aux plantes ; cependant on remarque en elles une force active et une énergie , que la matière inerte ne saurait produire , de quelque manière qu'on la combine et qu'on l'organise. On en peut dire autant de ces forces cachées, en vertu desquelles croissent et se nourrissent les animaux, gravite la matière , s'attirent et se repoussent les corps magnétiques et électriques, et s'agrègent les parties des corps solides.

Quelques philosophes ont conjecturé, que les phénomènes du monde matériel qui impliquent une force active^ sont produits par l'opération continuelle d'êtres intelligents; d'autres ont imaginé, qu'il peut y avoir dans l'univers des êtres actifs, mais dépourvus d'intelligence, espèce de mécaniques immatérielles, œuvres de la Sagesse suprême, qui exécutent sans le savoir et sans le vouloir la tâche qui leur est imposée ; mais écartons toute conjecture, et sans vouloir nous élever à ce qui passe notre portée , arrêtons-nous à ce fait constant , que les corps et les esprits sont les seuls êtres dont nous fiyons quelque

connaissance et que nous puissions concevoir; si l'univers en renferme d'autres , ils échappent aux facultés dont Dieu nous a pourvus , et dès-lors ils sont pour nous comme s'ils n'existaient pas.

Ainsi toute notre connaissance se bornant aux corps et aux esprits, ou aux choses qui en dépendent, la philosophie se divise en deux grandes branches , l'une qui a pour objet les corps, l'autre qui a pour objet les esprits. Les propriétés des corps et les lois qui régissent le monde matériel sont les objets de la Philosophie naturelle, dans le sens qu'on attache aujourd'hui à ce mot ; la partie qui a pour objet la nature et les opérations de l'esprit a reçu de quelques philosophes le nom de Pneumatologie : c'est à l'une ou à l'autre de ces branches que se rattachent les principes de toutes les sciences.

Nous ne prétendons pas dire quelle variété d'esprits ou d'êtres pensants peuplent ce vaste univers. Nous sommes relégués dans un petit coin du royaume de Dieu, isolé de tout le reste. Le globe que nous habitons n'est que l'une des sept planètes qui entourent notre soleil. Quels êtres peuvent habiter les six autres, leurs satellites, les comètes qui appartiennent à notre système ; et combien d'autres soleils peuvent être entourés de systèmes semblables? voilà ce qu'un voile impénétrable cache à nos yeux. Quoique le génie de l'homme ait déterminé avec une grande exactitude la hiérarchie des planètes, leur distance, et les lois de leurs mouvements, nous n'avons point de moyen de correspondre avec elles ; qu'elles soient le séjour d'êtres animés , cela est très-probable ; mais la nature et les facultés de ces êtres sont des choses

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que nous ignorons absolument. Tout homme a la conscience en lui d'un principe pensant ; il lui est suffisamment prouvé qu'un principe semblable existe chez les autres hommes; les actions des animaux témoignent qu'ils sont aussi doués d'une sorte d'intelligence , à la vérité très-inférieure à la notre, et tout ce qui nous environne nous annonce l'existence d'une Intelligence suprême, créatrice et modératrice de l'univers ; ce sont là les seuls esprits que notre raison nous fasse connaître.

De tous les ouvrages de Dieu , l'esprit de l'homme est le plus noble et par conséquent le plus digne de notre étude. Mais quoiqu'il soit de tous les objets possibles le plus rapproché de nous, et qu'il paraisse le plus à notre portée , il faut reconnaître qu'il est très-difficile d'observer ses opérations, de manière à s'en former une notion distincte, et qu'il n'y a aucune partie de la science humaine où les hommes du génie le plus élevé soient tombés dans des erreurs aussi grandes , et même dans des absurdités aussi grossières. Ces erreurs et ces absurdités ont répandu contre toutes les recherches de cette espèce , un préjugé presque universel ; et parce que durant plusieurs siècles les esprits les plus distingués ont professé des opinions différentes et contradictoires sur les facultés de l'esprit, on en a conclu que toute spéculation sur ce sujet était vaine et chimérique de sa nature.

Mais si le vulgaire cède à ce préjugé , il ne doit pas subjuguer les esprits réfléchis. H y a deux cents ans, la philosophie naturelle présentait le même spectacle ; c'était la même diversité , la même contradiction d'opinions. Gali-

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îëe,TorîceIli, Kepler, Bacon, Newton, en essayant de jeter quelque lumière sur le système matériel , avaient devant eux tous les motifs de découragement qui effraient aujourd'hui ceux qui étudient le monde" intellectuel. Si de tels préjugés les avaient arrêtés, nous n'aurions jamais recueilli de fruit de leurs découvertes, qui honorent

la nature humaine , en même temps qu'elles immortalisent leurs noms. L'épigraphe que Bacon a placée à la tête de quelques-uns de ses ouvrages, était digne de son génie : In^eniam viam autfaciam.

Il y a un ordre naturel dans le progrès des scienees , et l'on peut dire pourquoi la philosophie des corps devait précéder celle de l'esprit et se développer plus rapidement. Mais celle-ci a le principe de vie comme la première, et à son tour, quoique lentement peut-être, elle arrivera à la mraturité. Les travaux de l'ancienne philosophie sont des ruines vénérables, qui portent l'empreinte du génie; elles sont dignes d'enflammer, mais elles ne sauraient satisfaire notre curiosité. Le premier, parmi les modernes, Descartes montra la route que nous devons suivre dans ces obscures régions. Marchant sur ses traces, Mallebranche, Arnauld, Locke , Berkeley , Buffier , Hutcheson , Butler , Hume , Pricc , lord Kames , n'ont point tenté vainement d'y faire des découvertes. Si leurs conclusions sont différentes , souvent opposées, quelquefois sceptiques, tous, cependant, ont -répandu quelque nouvelle lumière et aplani la route à ceux qui les suivront.

Nous ne devons jamais désespérer du génie de l'homme : croyons plutôt qu'il parviendra avec le temps à construire une théorie des facultés et des opérations de l'es^

prit humain , aussi solidement fondée que celles de la lumière et des .mouvements des corps célestes.

Il serait d^autant plus à désirer qu'on pût parvenir à bien connaître les facultés de l'esprit, qu'infailliblement cette connaissance jetterait de grandes clartés sur plusieurs autres branches de la science. Hume a justement observé que «toutes les sciences touchent par quelque bout à « la nature humaine , et que si loin que l'objet de quelquesce unes semble les en tenir, encore ne laissent-elles pas de « s'y réunir par quelque conduit souterrain. L'esprit hu- « main est le centre et le chef-lieu de toutes les sciences ; « une fois que nous sommes maîtres de cette place, il nous « est facile d'étendre de tous côtés nos conquêtes. »

Les facultés de l'esprit sont les instruments nécessaires de toutes nos recherches, et mieux nous comprenons leur nature et leur portée, plus il nous est facile de les employer avec succès. Voici à quelle occasion Locke nous dit qu'il entreprit son Essai sur l'entendement humain : « Cinq ou « six de mes amis , dit-il , s'étant assemblés chez moi , et « venant à discourir sur un sujet fort différent de celui-ci, « se trouvèrent bientôt arrêtés par les difficultés qui s'é- (c levèrent de différents côtés. Après nous être fatigués qaelc( que temps , sans nous trouver plus en état de résoudre (( les doutes qui nous embarrassaient, il me vint dans l'es- « prit que nous prenions un mauvais chemin , et qu'avant «t d'entreprendre des recherches de cette nature , il était « nécessaire d'examiner notre propre capacité , et de voir i( quels obje^ts sont à notre portée, ou au-dessus de notre « compréhension. Je proposai cela à la compagnie , et « tous l'approuvèrent aussitôt. Sur quoi l'on convint que

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<x ce serait là le sujet de nos premières recherches ^ » Si c'est là l'obstacle qui nous arrête .ordinairement dans les recherches qui ont le moins de rapport avec l'esprit humain , à plus forte raison doit-on s'attendre à le rencontrer dans les sciences qui s'y rattachent immédiatement.

On peut , comme nous l'avons déjà dit , diviser les sciences en deux classes , selon qu'elles ont pour objet le monde matériel, ou le monde intellectuel. Les différentes branches de la philosophie naturelle, les arts mécaniques, la chimie, la médecine, et l'agriculturç, appartiennent à la première. La dernière comprend la grammaire, la logique, la rhétorique, la théologie naturelle, la morale, le droit, la législation , la politique, et les beaux arts; la connaissance de l'esprit humain est la racine commune de toutes ces sciences et le tronc qui les nourrit. Soit donc que nous considérions la dignité du sujet, ou son utilité pour la science en général , et pour les plus nobles branches de la science en particulier , il mérite hautement d'être étudié.

Un élégant écrivain dans un traité sur le Beau et le Sublime , termine ainsi l'examen des différentes passions de l'ame humaine : a La diversité de nos passions est c( grande, et il n'en est pas une qui ne soit digne de l'étude a la plus attentive. Plus les recherches que nous faisons « sur l'esprit humain sont exactes , plus nous découvrons « de traces profondes de la sagesse du Créateur. Si l'on «peut considérer un discours sur l'usage de nos organes

» « Locke, Essai sur Ventend. hum. Préface.

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(( comme une hymne à la divinité , il est impossible que la ce recherche de la destination des passions*, qui sont les or- ' ce ganes de l'ame , ne tourne pas également à sa gloire. Il « n'est point d étude plus propre à produire en nous cette (c rare et sublime alliance de la science et de! enthousiasme « que la contemplation des œuvres de Dieu a seule le pri- « vilége de faire naître. C'est alors , en effet , que rap- « portant à lui tout ce que nous trouvons de bien, d^ «bon, de beau en nous-mêmes, découvrant sa force et « sa providence jusque dans notre faiblesse et notre ima perfection , honorant ces divins attributs quand nous tt les apercevons avec clarté, adorant leur profondeur « quand notre esprit y demeure confondu , nous pouvons «être curieux sans témérité, exaltés sans orgueil, et, «par la considération de ses œuvres , devenir, pour «ainsi parler, les confidents de sa suprême puissance. « Toutes nos études doivent avoir pour but d'élever no- « tre ame ; si elles ne le font pas , elles n'ont qu'un effet « insignifiant ^ »

I BuRKE, Recherches sur Vùrîglne de nos idées du SuhUme et du Beau ^ preniicrc partie, sect. 19.

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