Chapitre premier
Il n'y a point d'obstacle plus grand aux progrès de la science que l'ambiguïté des mots. C'est à elle qu'il faut rapporter, comme à leur source principale, ces sectes qui sur tant de points divisent le monde savant, et ces controverses qui se transmettent d'âge en âge, sans fruit et sans fin. '
IjCS mathématiques et la philosophie naturelle se sont mieux garanties des subtilités sophistiques que les autres sciences. On n'en rencontre aucune trace dans les mathématiques même à l'origine de la science; et cela vient de ce que les mathématiciens ont eu dès le commencement la sagesse de définir exactement leurs termes et de poser, comme axiomes, les premiers principes sur lesquels s'appuient leurs raisonnements. Aussi ne les voit-on
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point divisés en écoles ^ et leurs disputes ont été rares et courtes.
Pendant long-temps là philosophie naturelle a été livrée aux mêmes subtilités , aux mêmes disputes, à la même incertitude que les autres sciences. Il n'y a guère qu'un siècle et demi cru'elle commença à s'appuyer sur des définitions claires et des principes évidens par euxmêmes. Depuis cette époque , semblable à une plante vivifiée par la rosée du ciel ,* elle a pris un accroissement rapide; les disputes ont cessé, la vérité a prévalu, et la philosophie naturelle a fait plus de progrès en deux siècles qu'elle n'en avait fait auparavant en deux mille ans.
Il serait à désirer qu'une méthode , qui a porté de si heureux fruits dans ces deux branches de la connaissance , fut essayée dans d'autres ; car les définitions et les axiomes sont le fondement de toute science. Mais pour qu'on ne cherche pas des définitions là où aucune définition ne peut être donnée , et qu'on n'essaye pas d'en trouver de logiques dans des sujets qui n'en admettent point de pareilles , peut-être est-il à propos d'établir quelques principes généraux sur les définitions, en faveur des personnes à qui cette partie de la logique est moins familière.
Quand on entreprend d'exposer un art ou une science, on emploie nécessairement beaucoup de mots qui ap^ partiennent à la langue commune, et d'autres en plus petit nombre qui sont propres à l'art ou à la science dont il s'agit. Ceux-ci, qu'on appelle termes techniques^ doivent être clairement expliqués, afin que l'on ne puisse se méprendre sur leur signification.
Une définition n'est autre chose que l'explication du sens d'un mot, par d'autres mots dont le sens est déjà connu. Il suit de là que tous les mots ne peuvent être définis , car la définition s'opérant par des mots, il ne
EXPLICATION DES MOTS ly
pourrait y avoir de définition , s'il n'existait pas de mots compris sans définition. On doit donc employer les mots communs dans leur acception commune, et s'ils en ont plusieurs, les distinguer lorsqu'il est nécessaire; mais on ne doit pas les définir. Il n'y a que les mots quL n'appartiennent pas à la langue commune qui doivent l'être, ou ceux de la langue commune qu'on emploie dans un sens inaccoutumé.
Observons de plus qu'il y a un grand nombre de mots qui ne peuvent être logiquement définis, quoiqu'ils puissent avoir besoin d'explication. Une définition logique, c'est-à-dire, une définition rigoureuse et véritable, doit exprimer le genre de la chose définie, et la différence spécifique par laquelle l'espèce définie se distingue de toutes les autres espèces appartenant au même genre. C'est une opération naturelle à notre esprit de classer les choses sous différents genres , et de subdiviser ensuite chaque genre en ses différentes espèces. Souvent une espèce peut se subdiviser en espèces subordonnées, et alors elle est considérée comme un genre.
On voit par là que les mots qui expriment des espèces sont les seuls qui puissent être logiquement définis ; car il n'y a que les espèces qui aient une différence spécifique, et la différence spécifique est essentielle à la définition logique. Ainsi l'on ne peut donner une définition logique de choses individuelles, telles que Londres ou Paris; les choses individuelles se distinguent par des noms propres, ou par des circonstances accidentelles de temps et de lieu; mais elles n'ont point de différence spécifique ; et par conséquent, quoiqu'il soit possible de les faire connaître par les noms qu elles portent , et de les décrire par leurs cir- . constances ou leurs relations , elles ne peuvent être définies. Il n'est pas moins évident que les mots les plus gé-
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néraux échappent également à la définition logique, faute de termes plus généraux encore dont ils soient Tespèce.-
Nous ne pouvons même définir toutes les espèces ; parce qu'il arrive souvent que nous n'avons pas de mots pour exprimer la différence spécifique. Ainsi la couleur rouge est certainement une espèce de couleur: mais comment exprimer la différence spécifique qui distingue le rouge du vert ou du bleu ? Cette différence est immédiatement aperçue par l'œil ; mais nous n'avons pas de mots pour l'énoncer, Vorlà ce que la logique nous apprend.
Sans avoir recours aux principes de cette science , nous pouvons aisément nous convaincre qu'il est impossible de définir les mots qui expriment des choses parfaitement simples et exemptes de toute composition. Descartes est le premier , je crois , qui ait fait cette observation , et Locke la développée*. Tout évidente quelle paraisse, on peut citer bon nombre de philosophes célèbres qui, pour Tavoir méconnue ou négligée, ont singulièrement obscurci les matières dont ils se sont occupés.
Toutes les fois que les savants entreprendront de définir les choses qui ne peuvent l'être , leurs définitions seront obscures ou fausses. Cette prétention de définir les choses les plus simples , les choses qu'il n'est ni possible, ni utile de définir, comme par exemple, le temps ou le moui^emenû , fut un des vices essentiels de la philosophie d'Aristote. Aucun écrivain parmi les modernes ne l'a plus malheureusement imité à cet égard que le célèbre philosophe allemand Wolf, qui, dans un ouvrage sur l'esprit humain, intitulé Psychologie empirique ^ et composé de plusieurs centaines de propositions, fortifiées par autant de démonstrations , fivec un cortège pro->
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portionné de définitions , de corollaires et de scholies , a donné tant de définitions de choses indéfinissables , et tant de démonstrations de choses évidentes par elleshiétnes , que la plus grande partie de son ouvrage se résout en une Vaine tautologie qui fatigue l'esprit sans l'éclairer de la* moindre lumière.
' La philosophie de l'esprit humain est peut-être de toutes les sciences celle qui présente le plus de mots qui ne peuvent être logiquement définis. Il est dans la nature des choses que les opérations les plus simples de notre esprit soient exprimées par des mots de ce genre. Personne ne peut expliquer , par une définition logique , ce que c'est que penser , concevoir^ croire , vouloir y désirer. Quiconque entend la langue , attache quelque idée à ces mots ; et quiconque est capable de réflexion , peut , en portant son attention sur les opérations intérieures qu'ils expriment, en préciser le sens; mais on ne saurait logiquement les définir.
Puisqu'en ce sujet , il est souvent impossible de définir certains mots , qu'on est obligé d'employer, on doit, autant que possible , se servir des mots communs dans leur acception comniune , en prenant soin d'indiquer leurs différentes acceptions lorsque celle dans laquelle ou les prend pourrait être douteuse; et quand on se voit forcé d'employer des mots moins communs, il faut tâcher de les expliquer aussi clairement qu'il est possible, sans affecter d'en donner des définitions logiques, lorsque la nature des choses ne le comporte pas.
Le but des observations suivantes est de suppléer , autant que possible , au défaut de définitions , en prévenaut les équivoques et les obscurités qu'un certain nombre de mots pourraient entraîner.