‹ Œuvres complètes de Thomas Reid, chef de l'école écossaise, publiées (volume 4)Chapitre 76 sur 77 · III. siS · texte numérisé non relu

III. siS

et nécessaire; au lieu que la notion des qualités premières n'emporte que la notion d'une existence actuelle indépendante de nos perceptions.

Troisième fait. Notre conviction de l'existence étemelle et nécessaire d'un espace illimité n'est pas le produit de l'expérience , n'est pas le produit du raisonnement ; mais elle est inséparable de notre conception même, et par conséquent elle doit être considérée comme un fait primitif ou comme une loi de la pensée humaine^

On en peut dire autant de la notion du temps qui présuppose l'expérience comme celle de l'espace , mais qui y une fois acquise, nous fait concevoir irrésistiblement la durée comme ayant une existence indépendante de nos pensées et du monde matériel. La durée se perd dans l'éternité comme l'espace dans l'immensité ; l'imaginatipn elle-même est dans l'impuissance de leur assigner des limites. Comment ces faits s'expliquent-ils dans cette philosophie qui enseigne que toute la connaissance dérive de l'expérience?

Les poètes à qui tout est permis, excepté de choquer les lois de la pensée humaine, supposent toujours l'immensité de l'espace et l'éternité de la durée, lors même qu'ils paraissent borner l'une et l'autre ; remarquez ces deux vers :

Par-delà toas les deux le dieu des cieux réside ,

par^ielà tous les cieux; vous attendez une limite; cette limite est le Dieu des cieux à qui nous attribuons l'immensité ;

, Sur les mondes détruits le Temps dort immobile;

DISTINCTION ENTRE l'ÉTENDUE ET LA SOLIDITE. 4^5

si 'le poète avait détruit le temps avec les mondes , il aurait révolte notre imagination ; nous ne l'aurions pas cru; mais nous le croyons lorsque la mort de la nature ne produit que le sommeil <lu temps ; s:e qui signifie que le mouvement a cessé de mesurer la durée.

Les grands écrivains ont parlé magni6quement de l'immensité de l'espace : nous raviraient-ils si nous ne savions ce que c'est ? Je ne citerai que Pascal :

c( L'imagination se lassera plutôt de concevoir que la a nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde 'i n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la « nature; nulle idée n'approche de l'étendue de ses es- <K paces. Nous avons beau enfler nos conceptions , nous c( n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des « choses. C'est une sphère infinie dont le centre est par- « tout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est un des plus a grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu, « que notre imagination se perde dans cette pensée «.»

Ce qui précède nous conduit au système de Rant qui lui a été évidemment suggéré par l'impossibilité de découvrir une filiation certaine entre la notion de l'étendue et les sensations ou perceptions dont nous avons la cons* cience. « La notion ou l'intuition de l'espace, dit-il , aussi a bien que la notion du temps n'e.4t pas empirique, c'est-à- « dire qu'elle n'a pas son origine dans l'expérience ; au (( contraire ces deux notions sont supposées comme cop- « ditions et comme fondement dans toutes les perceptions (( empiriques ; car nous ne pouvons ni apercevoir ni con-

« Pensées de Pascai , t. I , p. 1 7 , édit. Renouard.

c cevoir un objet exterue sans nous le repréiienter dans a l'espace, et nous ne pouvons apercevoir ni concevoir a un objet quelconque hors de nous ou dans nous-mêmes « sans nous le représenter dans le temps. » En conséquence, Kant appelle l'espace et le temps les deux formes de la sensibilité ; la première est la forme générale des sens extérieurs ; la seconde est la forme générale des sens extérieurs et intérieurs tout ensemble.

Les notions du temps et de l'espace absolus, remarque Kant, ne sont pas des notions générales, ni des notions abstraites. Elles ne sont pas des notions générales , car on ne peut concevoir qu'un seul et unique espace , qu'un seul et unique temps de cette nature ; elles ne sont pas des notions abstraites, car elles ne peuvent être détachées d'aucun objet sensible, puisque le temps et l'espace absolus ne sont renfermés dans aucun objet; enfin., elles ne sont point formées par voie de composition , puisque l'espace et le temps partiels ne sont que les limitations de cette intuition absolue. Elles ne sont pas non plus des idées innées, quoiqu'elles soient à priori en nous-mêmes; car si elles sont antérieures aux perceptions sensibles, c'est seulement dans l'ordre de la raison et non dans l'ordre du temps. Elles ont leiit fondement en nousmêmes ; mais elles ne se produisent qu'à l'occasion et à la suite des modifications sensibles ; elles ne peuvent exister séparément de ces modifications, et sans elles, elles demeureraient vides et inanimées *.

Tout en blâmant le langage de Kant , et son système mys-

> De Gerando, Histoire des systèmes, t. II, p. noB et 209.

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térieux des fonnes de la sensibilité , de renlendement et de la raison, Stewart reconnaît que les observations de ce philosophe établissent avec force l'insuffisance de la théorie de Locke sur l'origine de la connaissance humaine, et l'impossibilité de dériver de l'expérience les notions de l'espace et de la durée.

Dugald-Stewart rappelle la remarque de Reid, que l'idée du mouvement suppose celle de l'étendue et celle du temps. Le mouvement se fait dans l'étendue , et il est successif: il emporte par conséquent l'exercice de la mémoire et l'idée de la durée. Il est assez évident que l'idée de la durée est indépendante de l'idée de l'étendue et de celle du mouvement ; il suffit de la succession de nos pensées pour nous la faire acquérir. Mais l'idée du mouvement présupppse-toelle celle de rétendue , ou l'idée de l'étendue celle du mouvement^ ou en d'autres termes, notre idée de l'étendue n'est-^Ue pas acqiNse par le mouvemenide la main qui touche la surface d'un corps, ou par l'effort du corps pour se mouvoir d'un lieu à un autre ? c'est, répond Stewart^ ce que nous ne savons pas aussi bien. Cette question qui appartient a l'histoire naturelle de l'esprit humain, a pour objet de déterminer , d'une manière logique et indépendamment de toute hypothèse, l'occasion dans laquelle nous acquérons , pour la première fois , l'idée de l'étendue. D. Stewart regarde les solutions de Condillac et de Smith comnie des paralogismes où l'on suppose ce qui est en question. Ce qu'il n'hésite point à assurer , c'est que si la notion de l'étendue présuppose celle du mouvement, elle présuppose nécessairement celle

du temps. Quelque parti que l'oii prenne sur ces recher* ches de pure chronologie, si l'on peut s'exprimer ainsi ^ les raisonnements de Reid et de Dugald-Slewart contre la théorie de I^cke subsistent dans toute leur force;

Des qualités secondes. — Comment elles nous sontréiféUes.

( FRAGM EITT DE LA 5* LBÇOV. )

La division des qualités de la matière, en premières et secondes, n'est point fondée sur une hypothèse,. mais sur la nature des choses; elle n'est point une méthode de notre esprit , mais un fait , et un fait si important qu'on peut être assuré qu'un philosophe qui le néglige, et qui raisonne des qualités secondes aux qualités premières marche à l'erreur.

Un seul mot résume toutes.les différences qui séparent les qualités premières des qualités secondes ; le voici : nous connaissons les qualités premières , nous ne . connaissons pas les qualités secondes ; nous savons seulement qu'elles existent. Nous connaissons directement l'étendue et la solidité et toutes leurs modifications diverses, nous en avons la notion la plus claire et la plus distincte ; nous ne connaissons' pas les qualités qui rendent les corps propres à exciter en nous les sensations des sons, .des odeurs , des saveurs , du chaud et du froid; aucun de no» sens ne nous les manifeste. De là vient, comme l'a judicieusement observé Locke , que nous les concevons plutôt

comme des puissances y que comme des qualités. Mais nous ne doutoDS pas phis de Texistence de ces qualités ou pviissances dont oous ignorons la nature ^ que nous ne doutons de l'existence de l'étendue et de la solidité dont la nature nous est parfaitement connue. En quoi consistent ces singulières notions , et comment les avez-vous acquises, ainsi que la persuasion qui les accompagne?

D'abord , il est évident qu'avant de savoir qu'il y a dans les corps certaines qualités ou puissances invisibles et intangibles, il faut savoir qu'il y a des corps. Ni l'odorat, ni l'ouïe , ni le goût ne nous l'apprennent ; nous ne leur devons que de pures sensations sans aucune idée d'extériorité. La vue même, qui nous donne, outre la sensation des couleurs, l'idée d'extériorité, ne nous apprend pas qu'il y ait des corps : elle ne nous montre que deux dimensions de l'étendtie, des surfaces et des grandeurs mesurées par des angles. C'est le toucher qui nous enseigne immédiatement, avec l'extériorité, les trois dimensions de l'étendue, et toutes les qualités des corps que nous appelons qualités premières. La connaissance des qualités premières précède donc la connaissance des qualités secondes, et elle est indispensable pour acquérir celle-ci ; mais elle est bien loin de suffire. Le toucher et la vue aidée des leçons du toucher, nous mettent seulement en état de remarquer que certains corps sont présents , quand certaines seusations ont lieu ; c'est là tout le ministère qu'ils remplissent et qu'ils peuvent remplir ; pour faire un pas de plus, il faut que nous remarquions que les sensations croissent et décroissent , selon que les corps s'approchent

44o FRAGMENTS. *

OU s'éloignent, et qu'elles s'évauouissentù tout-à-fait à uoe distance déterminée. Voilà déjà l'idée du mouTemeot et par conséquent celle du temps , et par conséquent l'action, de la mémoire qui s'introduisent compfie des éléments, indispensables dans l'acquisition de la connaissance des qualités secondes. Mais elles ne constituent point encore cette connaissance. Nos sens nous instruisent de ce qui^ se passe actuellement; la mémoire de ce qui s'est passé;, il n'y a là qu'une succession , une suite d'événements ; il s'agit de les lier^ de les rapporter les uns aux autres. Or^ les sens ni la mémoire ne lient rien ; ils ne présentent à l'esprit que des choses isolées; il faut donc que l'esprit trouve en liii-méme, pour les unir , un principe, non. pas antérieur^ mais supérieur aux sens et à l'expérience. Ce principe est celui de la causalité.

Je ne me propose point d'en traiter ici ; cette discussion qui entraînerait la distinction des causes efficientes et des causes physiques , trouvera mieux sa place quand nous examinerons les divers principes du raisonnement. Je me borne à observer comme un fait , qu'entre deux événements qui se succèdent constamment , nous concevons le premier comme doué d'une certaine force , d'une certaine énergie qui produit le seconde Ce jugement dérive d'une loi fondamentale de notre nature qui nous persuade que tout ce qui commence à exister est nécessairement produit par, une cause. Pourvu de ce principe, Tesprit aperçoit l'univers sous un nouvel aspect, et dan3 ce qu'il voit, il conçoit avec certitude ce qu'il ne voit pas ; alors , seulement , il apprend à lire dans le grand livre de la nature. Présentez

même traité d'astronomie à un enfant et à un homme istruît ; il n'y a pour l'enfant que des couleurs et des atractères; pour l'homme instruit, ces figures sont des ignés qui lui découvrent une scène admirable; la terre,. es cîeux, les mouvements des corps célestes, et les lois auxquelles ils obéissent. Il apprend des choses qu'il ignorait , il admire le génie de l'Auteur , et il élève ses pensées jusqu'à la conception de l'Éternel Géomètre qui a disposé toutes choses, avec poids et mesure. Il en est ainsi du livre de là nature, présenté successivement aux sens ignorants et bornés , et à l'esprit éclairé par le grand principe de la causalité. Les faits que les sens isolent, l'esprit les rapproche; il les convertit en signes, il semble les produire de nouveau en concevant la force qui les assemble et les subordonne les uns aux autres.

Ainsi quand, d'un coté, nous éprouvons la sensation d'une certaine odeur , et que de l'autre , la vue et le toucher , aidés de la mémoire, nous attestent que cette sensation succède constamment à la présence de la rose, guidés par les lois de notre nature, nous plaçons imm^-^ diatement la cause de la sensation dans la rose ; et c'est cette cause invisible, pure conception de notre esprit, localisée et matérialisée dans la rose, que nous appelons qualité seconde f et que nous attachons à certaines combinaisons ou à certains états des qualités premières. Le même prin* cipe qui nous la fait concevoir emporte la conviction de son existence. Nous croyons qu'il y a dans la rose un^ qualité ou puissance qui la rend capable de produire ^ sensation que nous éprouvons en sa présence ; nous le^

croyons, dis-je> de la même manière et avec autant de certitude , que nous croyons qu'il y a un assassin toutes les fois qu'il y a un assassinat ; et le physicien qui recherche quelle est la combinaison , la disposition , l'état des qualités premières qui produit la qualité seconde, procède sur le même fondement que le tribunal de police qui informe contre les auteurs inconnus d'un crime eommis. L'un et l'autre obéissent au principe de causalité.

Nous savons à présent en quoi consistent les qualités secondes; ce sont des causes inconnues de sensations connues. Mais nous n'avons pas encore acquis la notion des qualités secondes tout entière; nous ne la possédons, si je puis m'exprimer ainsi, qu'au présent et au passé. Or, c'est un fait dans l'histoire naturelle de l'esprit humain que cette notion embrasse l'avenir aussi bien que le présent et le passé. Cette qualité ou puissance que nous concevons dans la rose comme ayant produit hier, et comme produisant aujourd'hui une certaine sensation, nous la concevons comme devant infailliblement produire demain , dans les mêmes circonstances , une sensation semblable. Qui nous a révélé que les qualités secondes continuent de subsister dans les corps , après qu'elles ont cessé d'agir sur nous ? Il est trop évident que ce rie sont pas les sens. Ce n'est pas non plus l'expérience ; car l'expérience n'est que la mémoire du passé : il n'y a point d'expérience de l'avenir ; ce seul mot , bien compris , réfute beaucoup de volumes. Ce n'est pas le principe de la causalité qui jusqu'ici est renfermé dans les mêmes limites que l'expérience , quoiqu'il n'en dérive pas. Enfin ce n'est

pas la raison; il n'y a ici ni évidence intuitive, ni évr»

dence déduite. Nous faisons donc un nouveau pas, et

nous entrons sous l'empire d'un principe nouveau qui

crée pour nous l'avenir, et avec l'avenir toute prévoyance,

toute prudence et toute philosophie.

Lorsqu'un événement a succédé à un autre , nous sommes inclinés à penser qu'il lui succédera encore dans des circonstances semblables. Si le cours de la nature n'était pas invariable, l'expérience serait un faux guide; mais il ne sufEt pas que les lois de la nature soient stables ; l'expérience serait stérile et chacune de ses leçons serait perdue pour nous , si la stabilité des lois de la nature ne nous était révélée par une lumière intérieure qui nous fit lire l'avenir dans le passé, et qui nous inspirât l'étonnante confiance d'aflQrmer le passé de l'avenir. C'est cette lumière que Bacon eupi^eWe principe d* induction. Ije: principe d'induction est la base de tous les raisonnements par analogie; nous lui devons cet axiome, que les mêmes effets sont produits par les mêmes causes; il est donc nécessaire pour compléter la notion des qualités secondes de la matière.

Vous voyez que le mot perception , qui signifie connaissance, s'applique d'une manière très-différente aux qualités premières et aux qualités secondes de la matière. Nous avons une véritable connaissance des qualités premières; nous ne savons rien des qualités secondes , si ce n'est qu'elles existent. La connaissance des qualités premières nous est immédiatement donnée par le sens du loucher; elle ne suppose rien d'antérieur dans l'esprit que

444 F11A,GM£NTS.

la faculté de connaître; la connaissance de 1 ex^tenoe de$ qualités secondes suppose l'exercice préalable du sens du toucher, la connaissance des qualités premières qui en résulte, et l'action simultanée de la mémoire, du principe de causalité', et du principe d'induction. L'idée de l'ex^tériorité est renfermée dans l'une et l'autre perception ; mais c'est la perception des qualités premières qui l'introduit; et cW de là que nous l'empruntons, que nous l'importons dans la perception des qualités secondes. Nous ne concevrions jamais celles-ci, si uqus n'étions pas en possession de l'extériorité. Il suit de là , que raisonner des qualités secondes aux qualités premières, c'est sup-!' poser que nous possédons l'extériorité avant les qiialités premières, comme nous la possédons avant Les qualités secondes, et qu'ainsi nous la possédons avant de l'avoir acquise. En effet, qu'est-ce qu'une qualité seconde? C'esi la cause inconnue d'une sensation , eau se placée par l'es* prit dans une chose étendue et solide. Il y a donc hors de nous , avant les qualités secondes , de l'étendue et de la solidité. Que fait-on maintenant quand on raisonne des qualités secondes aux qualités premières, c'est-à-dire quand on assimile l'étendue et la solidité aux propriétés par lesquelles les corps excitent les sensations d'odeurs , de saveurs et de sons? On fait ces deux choses : i^, on prétend que nous concevons l'étendue et la solidité, non comme àfis qualités manifestes , mais comme des causes inconnues à l'^ctiou desquelles nous sommes sounds; ce qui est contraire au témoignage le plus irrésistible de notre conscience; 2^, en plaçant ces ç^iuses hors de nous,

DKS QUALITKS SECONDES. 44 ^

suppose l'idée de l'extériorité acquise, sans faire voir nmeiit nous l'avons précédemment acquise^ ce qui est e pétition de principe. Dans cette manière de raison- :r qui confond les perceptions du toucher avec celles de luïe , de l'odorat et du goût , le toucher aurait besoin un sixième sens qui lui eût appris qu'il y a un dehors.

Ein mettant sous vos yeux cette analyse des procélés comparés de l'esprit dans la conception des quaités premières et des qualités secondes , analyse que je crois exacte , complète et irréprochable , je me suis proposé d'abord de vous faire voir combien la philosophie qui confond ces deux classes de qualités est inattentive dans ses observations, infidèle dans ses analyses ^ téméraire dans les résultats absolus qu'elle prononce si orgueilleusement : il y a sans doute quelque hardiesse à s'exprimer ainsi pour ceux qui ignorent les théories de la philosophie moderne ; mais pour ceux qui les connais^ sent, la hardiesse serait de s'exprimer autrement. Je me suis proposé , en second lieu , de vous donner l'intelligence du langage philosophique sur les qualités des corps.

Nous avons déjà remarqué que dans toutes les langues le même mot signifie les sensations excitées par les qualités secondes et les qualités qui les excitent. Ainsi l'odeur de la rose signifie à la fois une sensation de notre ame, et la cause inconnue de cette sensation dans la rose. Jjes philosophes ^ au lieu de démêler simplement ceUe ambiguité, s'en sont prévalus pour se glorifier d'une grande découverte ; ils ont dit : l'odeur n'est pas dans la

44^ FRA^GMENTS.

rose ; la chaleur n'est pas dans le feu. Non, l'odeur et la chaleur comme sensations ; mais l'odeur et la chaleur comme cause de nos sensations, sont assurément dans la rose et dans le feu : les philosophes le croient et le disent comme les autres hommes. Les philosophes ont été plus loin ; ils ont accusé le vulgaire de confondre ses sensations avec leurs causes , au point de placer ses sensations dans les objets extérieurs. Les philosopher se sont trompés ; il ne se rencontre point d'homme qui croie que le feu a chaud, que la neige se voit blanche, que la poire se goûte , que la rose sent l'odeur qu'elle exhale. Il faudrait que cela fût et que cette opinion fût générale parmi les hommes pour qu'on pût dire avec propriété que le vulgaire place ses sensations dans les objets extérieurs. Mais ce ne sont pas les sensations que le vulgaire place dans les objets extérieurs , c est la cause de ses sensations. L'imputation d'une erreur si grossière est elle-même une erreur si puérile , qu'on ne peut trop s'étonner de la rencontrer dans les écrits de presque tous les philosophes modernes. Elle est uniquement fondée sur l'équivoque de certains termes qui ont la double acception de sensation et de qualité ; le vulgaire s'en sert tantôt dans l'acception de sensation , tantôt dans l'acception de qualité ; et quand il s'en sert dans l'acception de qualité , les philosophes l'accusent de s'en, servir dans l'acception de sensation : voilà tout le mystère. De là ces assertions que les philosophes reproduisent de mille manières, et qui se mêlent d'une manière plus ou moins intime à toutes leurs doctrines. I^e vulgaire , disent-ils , croit que les sons , les

saveurs, les odeurs, les couleurs, existent dans les ob-jets ; cependant la philosophie démontre que les sons , les saveurs , les odeurs , les couleui*s sont de pures sensations , et que les corps ne sont ni savoureux, ni sonores, ni colorés, ni odoriférants; d*oîi il suit que les sons, les saveurs, les couleurs, les odeurs, dans les corps, ne sont autre chose que nos propres sensations rapportées aux objets extérieurs. A quoi Leibnitz et Condillac ajoutent que, s'il en est ainsi des sons, des odeurs, des saveurs et des couleurs , il en est peut-être de même de rétendue, et que les corps ne sont peut-être pas plus étendus qu'ils ne sont savoureux, sonores, odorants et colorés.

Après ce que j'ai dit tout-à-l'heure, il me parait superflu de relever l'artifice de ce jeu de mots , dont sont également coupables Descartes , Mallebranche , Locke , Leibnitz et Condillac ; je me hâte d'arriver à la conclusion, qui est que les sons, les saveurs^ les odeurs, le chaud et le froid ne sont autre chose que nos propres sensations rapportées aux objets extérieurs. Je veux re« marquer d'abord qu'il ne s'agit ici que des qualités secondes de la matière y et que pour rendre cet énoncé absolu, et l'étendre aux qualités premières, comme l'ont fait Leibnitz et Condillac , il faut raisonner des qualités secondes aux qualités premières , et tomber par conséquent dans la pétition de principe et dans toutes les espèces de confusion que nous avons indiquées. Je demande ensuite, soit qu'il s'agisse des qualités secondes^ soit qu'il s'agisse des qualités premières y ce qu'on entend par

l\!\^ FRAGMENTS.

sensations rapportées aw-dehors. Il me semble que l'on ne peut entendre que l'une de ces trois choses , ou bien que nous sentons dans les objets, ou bien que nous leur attribuons nos propres sensations, ou bien enfin que nous concevons dans les objets la cause des sensations que nous éprouvons en nous-mêmes. De ces trois suppositions , les deux premières sont des absurdités inadmissibles ; nous ne sentons point hors de nous ; nous ne croyons point que les objets sentent comme nous. Il ne reste donc que la troisième , savoir, que nous concevons dans les objets la cause des sensations que nous éprouvons en nous-mêmes, ou que nous rapportons nos sensations comme effets aux objets comme causes. Quand donc les philosophes disent que les sons, les saveurs, les odeurs dans les corps, ne sont autre chose que nos sensations rapportées aux corps sonores, savoureux, odorants, s'ils disent une chose qui ait quelque sens, ils veulent dire que nous concevons dans les corps sonores, savoureux, odorants, certaines qualités qui produisent nos sensations de son, de saveur et d'odeur, et que nous rapportons nos sensations comme effets à ces qualités comme causes. Est-ce là tout? (et que serait-ce de plus?) que les philosophes ne cherchent plus l'idée de l'extériorité dans ce qu'ils appellent le rap^ port de nos sensations au^dehors; quand nous faisons ce rapport, les corps sont là , et par conséquent l'extériorité. Toutes leurs tentatives pour faire sortir le dehors du dedans, avant que nous sachions qu'il y a un dehors, roulent dans ce cercle vicieux. Le dehors ne veut venir que du dehors; le toucher qui l'introduit ne peut pas le

conclure de la sensation sans le connaître ; il ne le crée point ; il le trouve dans les qualités premières qui sont l'objet de ses perceptions; et quand il l'a trouvé, c'est lui qui le communique aux autres sens.

( La suite au volume suwant. )

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